8-Mars à Marseille : sur la Canebière, la fête des femmes rattrapée par la haine

Le 8 mars est censé être une journée de solidarité entre femmes. Ce dimanche matin sur la Canebière, à Marseille, il a fallu des CRS et des gaz lacrymogènes pour protéger des militantes juives et iraniennes venues manifester. Une scène inimaginable il y a encore quelques années dans une ville où cette journée se vivait comme une fête.

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Un cordon de CRS fait face à des militants notamment d’Urgence Palestine, Marseille8mars et autres groupuscules qui voulaient en découdre © Patricia Caire

Je n’avais pas prévu de travailler ce dimanche matin. Quelques courses à faire, un passage par la Canebière. Et puis la musique. Un camion sono, des  femmes qui dansent, des slogans qui montent. Un instant qui ressemblait à ce qu’a toujours été le 8 mars à Marseille : une journée de mobilisation pour les droits des femmes, mais aussi un moment de fête. Chaque année, collectifs féministes, associations, syndicats et citoyens se retrouvent dans les rues pour défendre l’égalité et dénoncer les violences faites aux femmes.  Mais ce dimanche matin, sur la célèbre artère marseillaise, l’ambiance a rapidement changé.

Le collectif « Nous vivrons »

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Hommes et femmes du collectif “Nous vivrons” © Patricia Caire

Le camion diffusait de la musique. Autour, des militantes du collectif « Nous vivrons », un mouvement de femmes juives et non juives, né après les attaques du 7 octobre en Israël, où des femmes ont été tuées, violées et prises en otage. Elles étaient venues rappeler que ces violences doivent aussi être reconnues dans les luttes féministes.

Evelyne Sitruk, présidente du Centre Fleg à Marseille, explique leur présence. « C’est la journée des droits des femmes. Et on a toutes et tous le droit de manifester. On manifeste pour toutes les femmes qui sont discriminées. Et aussi pour les femmes israéliennes qui ont été victimes de viols le 7 octobre et qui n’ont pas été reconnues. Moi je ne manifeste pas forcément en tant que juive, je manifeste en tant que femme. Mais on m’essentialise. On me dit : “vous n’avez pas le droit d’être là”. Nous, on n’est pas reconnus comme étant des victimes de violences. Et ça, ce n’est pas juste. Parce que nous reconnaissons toutes les violences, quelles qu’elles soient. »

Depuis les attaques du 7 octobre 2023, plusieurs manifestations féministes en France ont été traversées par des tensions autour de la présence du collectif « Nous vivrons ». Les femmes du collectif ont été attaquées, molestées, traînées par terre et ont reçu des jets de projectiles…

À quelques mètres, des femmes iraniennes

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Rana représentante du collectif iranien « Femme, Vie, Liberté » © Patricia Caire

À proximité du groupe, plusieurs Iraniennes étaient également présentes. Elles dénonçaient les violences du régime islamique dans leur pays et rappelaient que la lutte pour les droits des femmes ne s’arrête pas aux frontières.

Rana, membre du mouvement « Femme, Vie, Liberté » insiste sur la situation dramatique que vivent les femmes en Iran. « En Iran, les massacres ne datent pas d’hier. Depuis des années, le régime réprime son propre peuple. Arrestations, tortures, viols… toutes les méthodes sont utilisées pour nous faire taire. On nous demande parfois comment un peuple peut souhaiter la guerre. Mais il faut vivre sous le toit de la République islamique pour comprendre ce désespoir. Cela fait des années que les gens descendent dans la rue. À chaque fois, la réponse est la même : des balles, des prisons, des tortures. »

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Les visages de cette jeunesse massacrée © Patricia Caire

Elle rappelle l’action de ce mouvement, né après la mort de Mahsa Amini, qui a marqué une génération entière d’Iraniennes. « Les femmes ont payé un prix terrible. Certaines ont été tuées, d’autres emprisonnées. Parfois les corps ne sont même pas rendus aux familles. On parle beaucoup de diplomatie. Mais comment parler de diplomatie avec un régime qui ne respecte ni son peuple ni le droit international ? Chaque fois que le monde s’est contenté de condamner, la répression s’est renforcée. Et il y a eu encore plus de morts. » Puis sa voix se fait plus grave. « Mes amis en Iran disent souvent : “Si nous survivons, nous fêterons la liberté avec vous. Et si nous ne sommes plus là, vous la fêterez pour nous. »

La tension monte

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La tension monte © Patricia Caire

Pendant quelques minutes encore, les groupes cohabitent à distance. Puis, soudain, l’atmosphère bascule. Face au camion du collectif « Nous vivrons », un groupe hostile se rassemble. Les slogans fusent, les insultes aussi. Très vite, un cordon de CRS se met en place pour protéger les militantes juives et les Iraniennes. La tension monte rapidement. Les forces de l’ordre doivent intervenir pour empêcher des agressions. Gaz lacrymogènes, mouvements de foule, cris.

La scène est brutale.

« Une solidarité sélective »

Face aux invectives, certaines Iraniennes interpellent les manifestants hostiles. Elles dénoncent ce qu’elles appellent une « solidarité sélective » : soutenir certaines causes féministes tout en refusant de reconnaître les violences commises ailleurs, notamment par des régimes islamistes. « La liberté des femmes ne peut pas être choisie à la carte », lance l’une d’entre elles.

Un 8 mars méconnaissable

À Marseille, le 8 mars a toujours été une journée particulière. Une manifestation colorée, souvent joyeuse, où les luttes se croisent dans une atmosphère fraternelle. Ce matin, sur la Canebière, c’est une autre scène qui s’est déroulée. Des hommes et des  femmes, venues défendre les droits des femmes, ont dû être protégés par un cordon de CRS pour éviter des agressions. Et ce sentiment glaçant d’avoir assisté, en plein cœur de Marseille, à quelque chose qui n’avait plus grand-chose d’une fête.

Patricia CAIRE

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