Publié le 28 mars 2026 à 19h29 - Dernière mise à jour le 28 mars 2026 à 19h29
A Bruxelles, dans les salons du Château Sainte-Anne, où Nicky Depasse animait la rencontre, Amélie et Juliette Nothomb ont offert bien plus qu’une rencontre littéraire : une conversation intime sur l’écriture, la langue et le lien singulier qui les unit, entre transmission, exigence et profonde complicité.

Une histoire d’écriture à deux voix
Au premier rang, leur tante Dominique Nothomb suivait les échanges avec un sourire complice. Patrick Nothomb avait introduit ses cousines avec la fierté tranquille de ceux qui savent d’où viennent les voix qui comptent. Et déjà, le public n’était plus un public : simplement les témoins d’une conversation de famille, sans rivalité aucune bien au contraire. Si Amélie et Juliette ont grandi dans la même maison, elles ont vécu l’écriture selon deux lignes presque parallèles avant que l’une ne rejoigne l’autre. Juliette, l’aînée, a été la première des deux à s’exprimer par écrit. Amélie l’admirait, la regardait faire. Elle, Amélie, brillait partout ailleurs : première de classe, appliquée, discrètement perfectionniste. Mais l’écriture ? C’était le territoire de sa sœur. Et pourtant, à seize ans, Juliette cesse d’écrire. Elle range sa plume comme on renonce à une certitude intime. Ce silence durera plus d’une décennie.
C’est dans ce vide qu’Amélie ose. Elle se lance à cœur dans l’écriture, commence à montrer ces récits qu’elle n’aurait jamais osé révéler auparavant. Son tout premier roman, un texte naïf et téméraire, fut refusé par un éditeur qu’elle remercie aujourd’hui : « Le plus grand service qu’on ait pu me rendre », dit-elle avec cette lucidité qui la caractérise. Elle rejoint ensuite un autre éditeur, qui soutient les nouveaux auteurs.
Puis vient l’année 2007, moment charnière. Juliette traverse une période difficile, un malheur profond que sa sœur perçoit immédiatement. Et Amélie, loin de la ménager, choisit la méthode radicale de l’amour exigeant. Elle raconte, très sérieuse et très drôle à la fois : « Je l’ai harcelée. Tous les jours. Est-ce que tu as écrit ta page aujourd’hui ? » Si Juliette disait qu’elle était trop malheureuse pour écrire, Amélie répliquait avec une douceur inflexible : « Être malheureuse fait partie du travail. Tu écris ta page, ensuite tu seras malheureuse. » Ce n’est pas une injonction : c’est un salut. Et Juliette reprend l’écriture.
Dans cette reprise, Amélie voit un passage de relais : « C’est Juliette qui a découvert l’écriture avant moi. C’est elle qui me l’a enseignée. » Une vérité longtemps tue, dite ce jour-là avec émotion. On comprend alors qu’entre les deux sœurs, l’écriture n’a jamais été une compétition : c’est un mouvement continu, une transmission, un lien.
La langue comme territoire intime
Les Nothomb parlent ensuite de la langue comme d’autres parleraient d’une géographie intérieure. Leur mère leur lisait Michel Strogoff , choix improbable, mais fondateur. Le passé simple n’était pas un archaïsme : c’était un instrument de musique.
Amélie, elle, a grandi avec deux langues maternelles : le français de sa mère et le japonais de sa nourrice. Deux amours linguistiques, deux fidélités enfantines. Pendant longtemps, elle a cru que cette double loyauté était une faute, jusqu’au jour où sa mère lui dit : « Tu as le droit d’aimer deux langues, deux personnes. » Cette phrase a tout libéré.
De là naît ce qu’elle appelle sa langue fantôme : un rythme intérieur venu du japonais, où les syllabes se détachent, sans accentuation. Elle en tire une image magnifique : « Le français est un piano sans pédale. » Juliette évoque, elle aussi, sa propre langue fantôme, influencée par l’anglais appris très tôt. Deux écrivaines, deux musiques, deux pianos mais une même oreille interne.
Une modernité à distance
Enfin survient la question de la modernité. Là encore, Amélie étonne. Elle est, dit-elle, « 100 % analogique ». Pas de téléphone portable, pas d’Internet, pas de réseaux sociaux. Non par rejet, mais par indifférence souveraine. Elle écrit à la main, remet ses cahiers à son éditeur, comme au siècle dernier. Elle rit de l’intelligence artificielle : « On m’a montré des textes qu’elle a prétendument écrits à ma place : je ne les aurais jamais écrits. Art contre art : j’ai déjà gagné. »
Elle raconte même avoir un jour oublié un manuscrit dans un sac plastique, à une station de bus. Elle est revenue : personne n’y avait touché. Comme si le monde réel, celui où l’on attend un bus avec un manuscrit sur les genoux, continuait mystérieusement de la protéger.
Une sororité littéraire
Et que reste-t-il, au terme de cette rencontre ? La certitude qu’entre Amélie et Juliette, la littérature est une affaire de sororité. Une pratique exigeante, parfois rude, mais profondément aimante. Elles ne se ressemblent pas, n’écrivent pas de la même façon, mais écrivent l’une grâce à l’autre. Deux sœurs, deux voix, deux pianos sans pédale et, entre elles, quelque chose comme une respiration commune. Un livre commencé il y a longtemps, qu’elles écrivent encore, chacune à sa manière, mais toujours à deux.
Reportage de notre correspondante à Bruxelles Maxima MOX



