OFF d’Avignon. « Terreur » : quand le public devient juge d’un choix impossible

Publié le 15 juillet 2026 à 11h37 - Dernière mise à jour le 15 juillet 2026 à 11h37

Et si c’était à vous de rendre le verdict ? Avec « Terreur », la compagnie Hercub’ transforme les spectateurs en jurés d’un procès hors norme. Face à une pilote de chasse poursuivie pour avoir abattu un avion de ligne détourné, avec 164 passagers à son bord, afin d’éviter un attentat, chacun est confronté à un dilemme vertigineux. A-t-elle commis un meurtre délibéré ? A-t-elle, au contraire, permis d’éviter d’autres victimes ? Toutes les vies ont-elles la même valeur ? Seul avec sa conscience, le spectateur-juré devra répondre à ces questions avant de condamner ou d’innocenter l’accusée.

Destimed IMG 20260714 WA0003
Avant même l’entrée dans la salle, le président du tribunal accueille les spectateurs et les place dans la peau des jurés appelés à juger Laura Koch ( Photo Joël Barcy)

Mise en scène

À l’extérieur du théâtre, juché sur un tabouret, le président du tribunal vient interrompre les bavardages de la longue file d’attente. Il expose les règles du procès et nous place d’emblée face à nos responsabilités de jurés, ainsi qu’au choix que nous devrons faire à l’issue de l’audience. « Je vous demande d’oublier tout ce que vous avez lu ou entendu sur cette affaire. Vous êtes les jurés qui, aujourd’hui, devant ce tribunal, sont appelés à juger l’affaire Laura Koch. » La mission est lourde, complexe. Et, pour renforcer encore la pression, le président poursuit : « Un jeton blanc vous sera délivré avant d’entrer dans la salle. Vous devrez décider, à la fin de l’audience, de la culpabilité ou de l’innocence de l’accusée. »

Légalité et légitimité

Destimed IMG 20260714 WA0000
Avant même l’entrée dans la salle, le président du tribunal accueille les spectateurs et les place dans la peau des jurés appelés à juger Laura Koch ( Photo Joël Barcy)

Où sont les frontières entre le bien et le mal ? La menace terroriste invalide-t-elle les notions de légalité et de légitimité ? Que prévoit la Constitution dans des situations extrêmes ? Tout s’entrechoque dans ce procès-fiction inspiré d’un fait réel. Le 26 mai 2013, le commandant Koch, pilote de chasse de l’armée allemande, abat un avion de ligne détourné par un terroriste islamiste. Cent soixante-quatre personnes sont à bord. L’objectif du terroriste est de précipiter l’appareil sur un stade de football de Munich où 70 000 spectateurs sont rassemblés.

Le droit de désobéir ?

Le protagoniste principal, Lars Koch, a été transformé par la compagnie Hercub’ en Laura Koch. Une manière de faire bouger les lignes. Jugera-t-on différemment un pilote homme et une pilote femme ? L’ordre est finalement donné à la commandante de ne pas abattre l’avion commercial. Après avoir demandé que cet ordre lui soit répété, elle désobéit à son supérieur. Elle tire sur l’avion détourné, estimant juste de sacrifier une centaine de personnes pour en sauver des milliers. Là réside toute l’intrigue, mais aussi les questions philosophiques que soulève la pièce. Laura Koch comparaît devant le tribunal pour avoir causé la mort de 164 passagers. Sa conscience lui a ordonné de tirer, mais en avait-elle le droit ? Pouvait-elle désobéir à un ordre ?

Engager le public

Procureure, avocat, témoin, partie civile… tous interviennent, accusent ou défendent et font face au public. Cette structure interactive du procès invite les spectateurs à se positionner et à débattre. Elle les engage dans une réflexion sur la responsabilité individuelle face à des situations extrêmes. La procureure est dans son rôle. Elle pose une question essentielle : « Pourquoi n’a-t-on pas évacué le stade avant que l’avion ne s’écrase ? » Personne n’a la réponse. Et si la pilote n’avait pas tiré, les passagers auraient peut-être pu désarmer le terroriste et sauver leurs vies. Et d’ailleurs, pourquoi la vie d’une centaine de personnes vaudrait-elle moins que celle de plusieurs milliers ? Comment la pilote s’est-elle permis de prendre une décision en contradiction avec les ordres ? Aurait-elle tiré si son mari et sa fille avaient été à bord ? Laura Koch avoue ne pas avoir la réponse. La procureure l’accuse d’être une meurtrière. L’avocat estime, lui, qu’en conscience, Laura Koch a désobéi et que le tir du missile a permis de sauver des milliers de vies.

À vous de voter

Destimed IMG 20260714 WA0001
À la fin de l’audience, les jetons des spectateurs sont pesés pour déterminer le verdict du public. Un dénouement qui fait de chaque représentation une expérience unique (Photo Joël Barcy)

L’audience est levée. Aux spectateurs-jurés de se prononcer. Le président les invite à se saisir de leur jeton. Deux poches, l’une noire, l’autre blanche, sont accrochées à l’extrémité d’une perche qui se glisse au milieu des spectateurs. « Si vous estimez que Laura Koch est coupable, mettez votre jeton dans la poche noire. Si vous pensez qu’elle est innocente, déposez-le dans la blanche. Évitez de montrer votre vote. » Les poches, plus ou moins lestées selon le nombre de jetons qu’elles contiennent, rejoignent le bureau du président. Il les vide dans deux saladiers avant d’en peser le contenu.  Verdict : 162 spectateurs estiment que Laura Koch est innocente, 44 la jugent coupable. Ouf ! Mais le président ne lâche pas pour autant ses jurés. Il rejoint le public et, sur le ton de la confidence, invite les spectateurs à se rendre sur le site terror.theater. « Nous avons joué dans une trentaine de pays et les verdicts sont souvent très différents. » Une manière, une fois encore, de nous interroger et de rappeler que la légitimité de la violence, les notions de bien et de mal ou encore la désobéissance ne sont pas perçues de la même manière selon les sociétés et les régimes.

Joël BARCY

Articles similaires