Publié le 22 juillet 2026 à 9h19 - Dernière mise à jour le 22 juillet 2026 à 9h19
Après avoir allumé l’incendie, le gouvernement joue les pompiers. La ministre de la Culture a annoncé la levée du « surgel » des subventions qui menaçait 28 structures culturelles. Un soulagement pour des responsables qui ne voyaient plus comment terminer leur saison. Directeur du Théâtre de La Criée à Marseille, Robin Renucci y voit bien plus qu’une bataille budgétaire : « La culture est subversive, elle donne à débattre, à réfléchir. Affaiblir la culture, c’est fragiliser la démocratie. » Entretien.

Destimed : Le gouvernement a finalement levé le « surgel » des subventions. Est-ce un véritable soulagement ?
Robin Renucci : On respire, mais on reste mobilisés. Avec ce « surgel » des subventions, décidé unilatéralement en cours d’année, nous devions perdre 465 000 euros, soit 15 % de notre budget. Or la saison était lancée, tous les engagements avaient été pris. La situation était devenue intenable. Il a fallu la mobilisation des syndicats et de toute la profession pour que le gouvernement revienne sur sa décision et permette à nos structures de poursuivre leur activité.
C’est une véritable bouffée d’oxygène ?
Elle nous permet, a priori, de retrouver le budget initial, mais elle ne règle pas tout. Nous continuons à travailler dans l’incertitude. Des projets ont été remis en cause, des emplois restent menacés. Ce n’est pas normal de devoir en permanence passer par un rapport de force pour obtenir les moyens de fonctionner. Nous avons déjà subi un premier gel de 90 000 euros, celui-là est définitivement perdu. Ce n’est donc pas une difficulté passagère, mais bien un choix politique qui s’inscrit dans la durée.
Vous trouvez que la culture est le parent pauvre du budget de l’État ?
La culture ne représente que 0,67 % du budget de l’État, soit quelques euros par habitant et par an. Pourtant, c’est elle qui sert de variable d’ajustement. C’est incompréhensible. Nous ne pesons presque rien dans les dépenses publiques, et pourtant nous sommes les premiers touchés.
Vous avez le sentiment qu’on s’en prend délibérément à la culture ?
Oui. On nous présente comme des gens déconnectés des réalités, de la guerre, des difficultés sociales ou économiques. C’est une mauvaise vision. Nous sommes au contraire au cœur de ces débats. Ils traversent nos spectacles, nos créations, nos échanges avec le public. C’est donc une mauvaise raison.
La culture a pourtant un poids économique non négligeable.
Le poids économique direct de la culture représente près de 50 milliards d’euros et 700 000 emplois. C’est deux fois plus que l’industrie automobile. Surtout, chaque euro investi dans la culture génère entre quatre et six euros de retombées pour le territoire, qu’il s’agisse de l’hôtellerie, de la restauration, des transports ou du commerce.
La culture est-elle pénalisée parce qu’elle est un poil à gratter ?
Certains n’en veulent pas. Nous en avons régulièrement des témoignages. La culture dérange parce qu’elle est subversive. Elle invite à débattre, à réfléchir, à exercer son esprit critique. Elle fait travailler les imaginaires au moment même où l’on cherche à formater les individus, à éviter le débat et à les enfermer dans leur communautarisme à travers des réseaux sociaux qui les renvoient sans cesse à leur propre miroir narcissique. On uniformise les citoyens, on les « moutonnise », au lieu de les singulariser par la pensée et leur capacité à débattre avec les autres.
C’est paradoxal de tailler dans un secteur qui suscite l’engouement du public ?
Le spectacle vivant n’a jamais attiré autant de public. Il répond donc à une véritable attente. À La Criée, nous avons enregistré 207 levers de rideau cette saison, avec un taux de remplissage de 97 % et près de 70 000 spectateurs. Cet engouement dépasse largement notre théâtre : il est partagé par la plupart des salles. En ce moment, nous jouons L’École des femmes à Grignan avec François Morel. On a 800 personnes tous les soirs sur 46 dates. Nous n’avons pas que l’élite parmi le public, cela démontre que le spectacle vivant touche tout le monde.
Comment éviter que la culture reste à la merci des arbitrages budgétaires ?
Nous demandons l’ouverture d’une concertation nationale sur l’avenir du financement de la culture, associant l’État, les collectivités locales, les syndicats et les professionnels. L’objectif est de ne plus être soumis, en 2027, à l’oukase de 2026. Nous savons aussi que lorsque l’État réduit ses subventions, les collectivités s’engouffrent souvent dans la brèche pour faire de même.
L’hypothèse d’une arrivée de l’extrême droite au pouvoir en 2027 inquiète une partie du monde culturel. Est-ce aussi votre cas ?
Dans les régimes totalitaires ou extrémistes, on s’attaque toujours à la culture en premier, parce qu’elle est un lieu de pensée, de liberté et d’émancipation. En réduisant dès aujourd’hui les moyens qui lui sont consacrés, on ouvre un boulevard à ces partis. On fragilise la démocratie en affaiblissant la culture. Aujourd’hui, les attaques sont budgétaires. Demain, elles pourraient devenir idéologiques.
Propos recueillis par Joël BARCY



