Publié le 13 septembre 2026 à 12h27 - Dernière mise à jour le 13 septembre 2026 à 12h27
La carte suffit presque à raconter ce qui est en train de se jouer. À l’Est de la péninsule Arabique, le détroit d’Ormuz ouvre le golfe Persique sur l’océan Indien. À l’Ouest, Bab el-Mandeb commande l’accès à la mer Rouge, au canal de Suez et à la Méditerranée. Entre les deux, l’Arabie saoudite dispose de son oléoduc Est-Ouest pour contourner Ormuz. En quelques jours, ces trois voies essentielles à l’acheminement du pétrole ont été touchées ou fragilisées. Ce dimanche, un nouveau navire a été frappé dans le détroit d’Ormuz. Deux jours plus tôt, Riyad fermait temporairement son oléoduc après une attaque de drones. Et au Yémen, les Houthis ont progressé jusqu’à l’île stratégique de Périm, au cœur de Bab el-Mandeb. La guerre au Moyen-Orient menace désormais directement les routes de l’énergie mondiale.

Ormuz, première alerte
Ce dimanche 13 septembre, un projectile a frappé un navire qui traversait le détroit d’Ormuz. Un incendie s’est déclaré à bord et l’équipage a été évacué, selon l’agence britannique UKMTO chargée de surveiller la sécurité maritime dans la région. Aucune responsabilité n’était établie dans les premières heures suivant l’attaque. L’événement prend une dimension particulière en raison de l’endroit où il s’est produit. Ormuz n’est qu’un étroit passage entre l’Iran et Oman, mais il constitue l’une des principales artères énergétiques de la planète. Avant le déclenchement du conflit, plus de 20 millions de barils de pétrole et de produits pétroliers y transitaient quotidiennement. Au quatrième trimestre 2025, le volume atteignait encore 21,6 millions de barils par jour. Au deuxième trimestre 2026, il était tombé à 4,9 millions. La chute est spectaculaire. Elle montre surtout combien la guerre a déjà bouleversé les circuits d’approvisionnement.
L’alternative saoudienne elle aussi frappée
L’Arabie saoudite disposait pourtant d’une parade. Son oléoduc Est-Ouest traverse le royaume sur quelque 1 200 kilomètres et permet d’acheminer le pétrole des régions productrices de l’est jusqu’à Yanbu, sur la mer Rouge. Le brut peut ainsi rejoindre les marchés internationaux sans emprunter Ormuz. Depuis la perturbation du trafic dans le détroit, cette infrastructure était devenue beaucoup plus qu’un simple itinéraire alternatif. Elle transportait ces derniers mois entre 4 et 5 millions de barils par jour. Mais jeudi, des drones ont frappé des installations liées à cet oléoduc. Riyad a décidé de le fermer temporairement par précaution. Les autorités saoudiennes et irakiennes ont depuis indiqué que les appareils avaient été lancés depuis le territoire irakien. Aucun groupe n’a revendiqué l’attaque et l’Arabie saoudite a, pour l’heure, écarté une riposte immédiate afin de laisser Bagdad agir. Un signal préoccupant car, cette principale voie, permettant de contourner Ormuz, apparaît à son tour vulnérable.
Bab el-Mandeb, l’autre verrou
C’est à l’autre extrémité de la péninsule Arabique que se joue désormais une deuxième partie. Les Houthis, soutenus par l’Iran, ont progressé au Yémen jusqu’à atteindre l’île de Périm, ou Mayyun, située au milieu du détroit de Bab el-Mandeb. Cette avancée ne signifie pas qu’ils contrôlent le détroit ni qu’ils sont en mesure d’en interrompre automatiquement la navigation. Elle leur donne en revanche une position stratégique supplémentaire sur une voie maritime dont l’importance dépasse largement le Yémen. Bab el-Mandeb relie le golfe d’Aden à la mer Rouge. Pour les navires qui remontent ensuite vers le canal de Suez, c’est la porte d’entrée vers la Méditerranée et l’Europe. Et son rôle s’est considérablement renforcé depuis le début de l’année. Au premier trimestre 2026, 5,6 millions de barils de pétrole et de produits pétroliers y transitaient quotidiennement. Au deuxième trimestre, ils étaient 8,1 millions. Pendant qu’Ormuz perdait une grande partie de son trafic, Bab el-Mandeb en absorbait donc davantage. C’est précisément ce déplacement des flux qui rend l’avancée des Houthis particulièrement sensible.
Quand la géographie devient une arme
Pris séparément, chacun de ces événements pourrait encore apparaître comme un nouvel épisode d’une guerre régionale qui dure désormais depuis plusieurs mois. Mis bout à bout, ils racontent autre chose. Ormuz est fragilisé. L’oléoduc construit pour le contourner vient d’être attaqué. Bab el-Mandeb, devenu plus important pour les exportations, est à son tour sous pression. La géographie devient ainsi l’un des instruments du rapport de forces. Il n’est pas nécessaire de fermer totalement un détroit pour provoquer des conséquences économiques. Le risque d’une attaque suffit à renchérir les assurances maritimes, à modifier les itinéraires, à augmenter les coûts de transport et à pousser les opérateurs à chercher des routes alternatives.
Les marchés ont déjà commencé à réagir. Le pétrole a franchi cette semaine la barre des 100 dollars le baril, tandis que l’attaque contre l’oléoduc saoudien a également pesé ce dimanche sur la Bourse de Riyad. L’Europe est directement concernée. Non parce qu’elle serait la première destinataire du pétrole qui emprunte Ormuz -l’Asie en absorbe l’essentiel- mais parce que le pétrole se négocie sur un marché mondial. Toute réduction durable de l’offre disponible ou hausse importante des coûts de transport finit par se répercuter sur les prix de l’énergie, les carburants, le transport et l’activité économique.
Bab el-Mandeb possède également une importance supplémentaire, derrière le détroit se trouvent la mer Rouge, Suez et la Méditerranée. Lorsque cette route devient trop dangereuse, les navires doivent contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance, au prix de délais et de coûts supplémentaires.
La diplomatie tente de rouvrir le passage
C’est dans ce climat qu’une réunion doit se tenir ce lundi à Salalah, à Oman. Des responsables iraniens et plusieurs États arabes du Golfe doivent tenter d’avancer sur les conditions de navigation dans le détroit d’Ormuz. Il serait prématuré d’y voir une sortie de crise. Un haut responsable iranien a déjà prévenu qu’aucun accord signé n’était attendu à ce stade. Les discussions butent notamment sur les exigences de Téhéran concernant la gestion du détroit et la possibilité de prélever des droits sur les navires qui l’empruntent. Oman s’y oppose. La réunion de ce lundi aura néanmoins valeur de test. Car derrière les affrontements militaires se joue désormais une question qui concerne bien au-delà du Moyen-Orient : jusqu’où peut-on laisser se dégrader la sécurité des grandes routes énergétiques sans provoquer un nouveau choc mondial ?
Ormuz à l’Est, Bab el-Mandeb à l’Ouest et l’oléoduc saoudien entre les deux. Trois points sur une carte qui racontent désormais une même histoire: celle d’un conflit régional dont les conséquences économiques, elles, ne connaissent pas de frontières.
Anna CHAIMANN



