Marseille. Les rafles du Vieux-Port désormais qualifiées de crimes contre l’humanité

Publié le 1 octobre 2026 à 11h10 - Dernière mise à jour le 1 octobre 2026 à 11h10

Quatre-vingt-trois ans après les rafles de janvier 1943 et la destruction des vieux quartiers de Marseille, le Parquet national antiterroriste vient de poser une qualification juridique sur cette tragédie : les rafles, le pillage et la destruction du quartier Saint-Jean constituent des crimes contre l’humanité. Une reconnaissance attendue depuis des décennies par les survivants et les descendants des victimes, même si aucun procès ne pourra désormais avoir lieu.

Destimed 012copie 5
Photo illustration © Hagay Sobol

Il aura fallu sept années d’enquête pour que la justice française apporte cette réponse. Mercredi 30 septembre à Marseille, le procureur national antiterroriste Olivier Christen a présenté les conclusions des investigations ouvertes après une plainte déposée en 2019 par l’avocat marseillais Pascal Luongo. La conclusion du parquet est sans ambiguïté. Les événements survenus à Marseille durant l’hiver 1943 répondent aux critères juridiques du crime contre l’humanité tels qu’ils résultent de la charte du Tribunal militaire international de Nuremberg. Il ne s’agit toutefois pas d’un jugement prononcé par un tribunal. Aucun procès n’a eu lieu et la procédure est aujourd’hui classée sans suite, aucun responsable vivant dont l’implication personnelle pourrait être établie n’ayant pu être identifié. Mais cette impossibilité de poursuivre n’efface pas la portée de la conclusion judiciaire.

Un quartier entier vidé de ses habitants

En janvier 1943, Marseille est occupée par l’armée allemande depuis deux mois. Entre le 22 et le 24 janvier, une opération d’une ampleur considérable est menée dans plusieurs quartiers du centre-ville par les autorités allemandes avec la participation des forces françaises. Des milliers de policiers et gendarmes français sont mobilisés. Les premières arrestations frappent notamment le quartier de l’Opéra, la Canebière, Belsunce, la Porte d’Aix et plusieurs secteurs du centre de Marseille. Puis vient le tour du Vieux-Port. Le 24 janvier au petit matin, quelque 20 000 habitants des vieux quartiers reçoivent l’ordre de quitter leur domicile. Rue après rue, les familles sont chassées de chez elles. Beaucoup sont transférées vers Fréjus. Environ 1 600 personnes seront finalement déportées. Parmi elles figurent près de 800 Juifs. Nombre d’entre eux ne reviendront pas des camps nazis. Mais l’opération ne s’arrête pas aux arrestations et aux déportations.

Saint-Jean rayé de la carte

Quelques jours plus tard, le 1er février, commence la destruction du quartier Saint-Jean. Pendant plus de deux semaines, les immeubles sont dynamités les uns après les autres. Environ 1 500 bâtiments disparaissent sur quatorze hectares. Une cinquantaine de rues sont effacées de la carte de Marseille. Avec elles disparaît tout un quartier populaire du Vieux-Port, où vivaient notamment de nombreuses familles immigrées, en particulier italiennes. Les logements évacués sont également pillés. C’est précisément cette succession de faits que l’enquête judiciaire permet aujourd’hui d’appréhender comme un ensemble : rafles, expulsions, déportations, pillages puis destruction du quartier.

Sept ans pour reconstituer les faits

L’enquête ouverte en 2019 a été confiée à l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité, les génocides et les crimes de guerre. La difficulté était immense. Plus de huit décennies après les événements, il fallait retrouver des témoins, recueillir leur parole mais également confronter leurs souvenirs aux archives françaises et allemandes, aux photographies, aux documents administratifs et aux travaux des historiens. Vingt-deux victimes ainsi que six témoins de contexte ont été entendus.

Les investigations ont également permis de recenser quelque 12 000 personnes ayant participé à l’opération « Sultan » : policiers et gendarmes français, membres d’organisations collaborationnistes et militaires allemands. Mais identifier les participants ne suffit pas pour engager des poursuites pénales. Il faudrait pouvoir déterminer précisément la responsabilité individuelle de chacun. Or les principaux responsables sont morts depuis longtemps. Quant aux personnes éventuellement encore vivantes, l’enquête n’a pas permis d’établir suffisamment leur implication personnelle. La procédure est donc close et classée sans suite.

Une reconnaissance sans procès

C’est toute la singularité de cette décision. La justice ne désignera plus de coupables devant un tribunal. Elle établit en revanche la nature des crimes commis. Et cette qualification compte. Car derrière les chiffres demeurent les destins de milliers de Marseillais expulsés de leur logement en quelques heures, de familles séparées, d’hommes, de femmes et d’enfants déportés et d’habitants qui, lorsqu’ils revinrent, ne retrouvèrent parfois qu’un quartier disparu. Pendant longtemps, ils furent simplement désignés comme les « évacués » du Vieux-Port. La conclusion du Parquet national antiterroriste donne désormais une autre dimension à leur histoire. Les rafles de Marseille ne sont plus seulement un épisode tragique de l’Occupation ou de l’histoire locale. La justice française établit que les persécutions, les déportations, le pillage et la destruction du quartier Saint-Jean s’inscrivent dans des crimes contre l’humanité.

Après la justice, la mémoire

La décision judiciaire ne met pourtant pas un terme au combat des survivants et de leurs descendants. Ils demandent depuis longtemps que les rafles de Marseille occupent dans la mémoire nationale une place correspondant à leur ampleur. L’histoire de janvier 1943 demeure en effet beaucoup moins connue que celle de la rafle du Vél’ d’Hiv, alors même que 20 000 Marseillais furent chassés de chez eux. Une autre demande est désormais formulée : celle d’une reconnaissance politique de la responsabilité de la France dans ces événements, comme Jacques Chirac l’avait fait en 1995 concernant la rafle du Vél’ d’Hiv. Le droit vient, lui, de franchir une étape.

Anna CHAIRMANN

 

Articles similaires