Du 13 au 28 mars, le Théâtre des Bernardines à Marseille accueille Fanny Ardant dans La blessure et la soif, adaptation du roman de Laurence Plazenet mise en scène par Catherine Schaub. Seule en scène, l’actrice incarne Madame de Clermont, femme du XVIIᵉ siècle emportée par une passion absolue, dans un texte puissant où l’amour, la foi et la liberté s’entrelacent. Une performance intense portée par la langue ample et littéraire de l’autrice.

« Madame de Clermont est une femme du XVIIe siècle, à l’époque de La Fronde. Très jeune, elle a été mariée à un homme qu’elle ne connaissait pas et dont elle a eu quatre enfants. Elle fait la connaissance d’un homme qui arrive dans son jardin et s’évanouit en tombant de son cheval. C’est une rencontre romanesque qui va engloutir la vie de Monsieur de la Tour, le cavalier et Madame de Clermont ». Telle est la manière dont Fanny Ardant résume la pièce « La blessure et la soif » qu’elle s’apprête à jouer du 13 au 28 mars 2026 à 20 heures au Théâtre des Bernardines à Marseille. Tirée du roman de Laurence Plazenet et mise en scène par Catherine Schaub cette dramatique histoire de désir, de souffrances, de mort et d’espoirs avortés -que Fanny Ardant vient de donner sur les scènes de La Ciotat, Le Thor et du CADO d’Orléans où elle a triomphé plusieurs jours- est un choc d’abord littéraire. La langue de l’auteure née en 1968 s’est glissée dans un monde lointain en y prolongeant ses propres réflexions sur la place des femmes dans la société actuelle. L’écriture très riche, très classique fait surgir des images assez fortes qui demeurent toujours émouvantes
Un personnage français un autre chinois
Foisonnante l’intrigue se veut à la fois historique et d’une certaine manière psychologique. Le roman dans son ensemble en fait foi : « La Fronde bouleverse la France. La dynastie des Ming, en Chine, meurt. Deux hommes, passionnément, aiment des femmes qu’ils tremblent de perdre. L’un est français, l’autre chinois. Dans le chaos, ils cherchent la vérité et la justice. Des continents les séparent : M. de La Tour et Lu Wei ne devraient pas se rencontrer. L’amour fou, Dieu et le Vide vont avoir raison des continents entre eux. Pendant douze ans, deux hommes s’efforcent de briser l’absence qui les ronge, la privation, la ruine, les spectres du deuil. Ils leur opposent la fidélité, l’extase. Un jour, Lu Wei confie à M. de La Tour quelques sceaux qui sont tout ce qu’il a conservé de son univers. Les chemins les plus merveilleux sont des détours. Port-Royal et Louis XIV attendent encore M. de La Tour. Une femme aussi. » Et c’est elle incarnée par Fanny Ardant qui s’exprime ici puisque la pièce donne entièrement la parole à cette Madame de Clermont dont nous découvrons une confession tout en nuances et interrogations.
Laurence Plazenet : « Port-Royal, une école de liberté »
Avec une érudition sans failles, la romancière Laurence Plazenet s’est appuyée sur de nombreuses études consacrées à son héroïne et à Port-Royal pour bâtir son roman, publié chez Gallimard, œuvre ambitieuse et profondément documentée. Elle en rappelle elle-même le contexte : « Mme de Clermont a grandi à Port-Royal, un monastère fondé en 1204 dans la vallée de Chevreuse, devenu au XVIIᵉ siècle l’un des plus célèbres de France sous l’autorité de la mère Angélique Arnauld. Hantée par une vocation d’abord forcée, brusquement convertie à la vie religieuse qu’elle détestait, dotée d’un caractère très fort, la toute jeune abbesse — elle n’avait pas vingt ans — restaura en quelques mois l’étroite observance de la règle de saint Benoît. » L’écrivaine rappelle également combien ce lieu fut un foyer spirituel et intellectuel majeur : « Refusant d’accueillir aucune moniale qui ne voulût pas prononcer de vœux du plus profond de son cœur, elle fit de Port-Royal un flambeau de la Contre-Réforme. Séduite par la personnalité charismatique de Jean Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, qu’elle prit pour directeur spirituel à la fin des années 1620, la mère Angélique signa une seconde fois le destin de son abbaye. »
Autour de Port-Royal se constitua alors un milieu intellectuel singulier : « Saint-Cyran en étoffa le rayonnement en convainquant une poignée d’hommes de vivre en Solitaires près de Port-Royal. Ces “Messieurs” se consacrèrent aux travaux intellectuels, aux tâches manuelles les plus humbles et à l’éducation des enfants. Racine fut le plus célèbre élève de leurs Petites Écoles. » Mais ce rayonnement s’accompagna aussi d’une violente controverse religieuse : « Proche de Jansénius, défenseur ardent de la théologie augustinienne, Saint-Cyran plongea également Port-Royal au cœur d’une tourmente qui s’acheva en 1709 par la destruction du monastère. Au moment où les jésuites, soutenus par Louis XIV, imposaient une conception plus souple de la grâce, tout Port-Royal refusa cet accommodement. “Quand les évêques ont des courages de filles, c’est aux filles d’avoir des courages d’évêques”, écrivit Jacqueline Pascal. »
Pour Laurence Plazenet, ce lieu fut surtout un espace de résistance intellectuelle et spirituelle : « Persécuté, dispersé, le groupe ne cessa de promouvoir une vision tragique de l’humanité, appelée à choisir — sans esquive possible — entre l’espérance et une vie acceptant la finitude et la mort. Martyrisé et irréductible, Port-Royal fut le berceau où s’affirmèrent les droits de la conscience individuelle. Une école de liberté. » Et c’est dans cet héritage que s’inscrit le destin de son héroïne: « C’est dans cette maison pieuse, exigeante et rayonnante que Mme de Clermont a été élevée. Elle en porte la volonté de rectitude et l’ardeur qui somme chacun de se dépasser. C’est aussi ce monastère qui accueille M. de La Tour brisé. Dans la grange des Champs, les amants interdits peuvent, une dernière fois, s’aimer et se perdre… à moins qu’ils ne s’y perdent pour se retrouver véritablement. »
Fanny Ardant lumineuse
Fanny Ardant dont on rappellera qu’elle fut étudiante à Sciences Po d’ Aix-en-Provence revient donc en Provence, à Marseille au coeur de l’écrin que représente le Théâtre des Bernardines, un lieu qu’elle connaît bien. Son personnage, elle le sert avec toute l’énergie et la sensualité nécessaire. Et la question de l’amour trouve bien sûr une place prépondérante dans sa manière de jouer. « Vivre au temps de la Fronde, c’est choisir entre la soumission ou la résistance au pouvoir absolu, c’est rester libre plutôt que devenir courtisan. Vivre pour et dans l’Amour, c’est toujours un danger, celui de le perdre, d’en mourir sans jamais l’échanger contre la tranquillité ou la sécurité. C’est la richesse entière d’une vie », dit-elle. Son interprétation puissante secoue les lignes. Notons que la scène des Bernardines convient par son format bien mieux que des plateaux plus larges où l’actrice s’est produite. On peut regretter cependant à « La blessure et la soif » d’apparaître très sombre… visuellement. La scénographie choisie ne donne souvent que peu d’éclat à l’ensemble, par intermittences d’ailleurs mais le bonheur du spectateur demeure. Fanny Ardant étant inoubliable !
Jean- Rémi BARLAND
« La blessure et la soif » avec Fanny Ardant. Au théâtre des Bernardines, 17, bd Garibaldi – 13001 Marseille du 13 au 28 mars à 20heures sauf le mercredi 18 mars à 19heures, et le dimanche 15 mars à 15heures. Plus d’informations et réservations sur lestheatres.net



