Publié le 15 août 2026 à 8h01 - Dernière mise à jour le 15 août 2026 à 8h01
École interdite après 12 ans, accès au travail restreint, déplacements sous surveillance, droits devant la justice réduits : cinq ans après la prise de Kaboul par les talibans, le 15 août 2021, les Afghanes vivent sous le poids de plus d’une centaine de décrets qui les ont progressivement exclues de la vie publique. ONU Femmes décrit une situation « sans équivalent dans le monde moderne », alors que le recul de l’aide internationale menace désormais les dernières organisations capables de leur venir directement en aide.

La guerre s’est éloignée, mais avec elle une grande partie des libertés des Afghanes. Cinq ans après le retour au pouvoir des talibans, l’Afghanistan vit un singulier paradoxe. La diminution des violences armées a ramené une certaine stabilité dans le pays et rendu les rues plus sûres. Mais ces mêmes rues sont devenues presque impraticables pour les femmes. Depuis le 15 août 2021 et la prise de Kaboul, plus d’une centaine de décrets et de décisions ont progressivement réduit leurs droits. Éducation, emploi, déplacements, justice : les interdictions se sont accumulées jusqu’à organiser leur quasi-disparition de l’espace public. « Ce qui s’est produit depuis est sans équivalent dans le monde moderne », a dénoncé Susan Ferguson, représentante spéciale d’ONU Femmes en Afghanistan. « Année après année, les autorités de facto ont systématiquement démantelé les droits des femmes et des filles. »
Des droits jusque devant la justice
Le processus ne s’est pas arrêté aux premières mesures prises après le retour des talibans. Au cours de l’année écoulée, de nouvelles dispositions sont encore venues restreindre l’accès des femmes à la justice et remettre en cause leur égalité juridique avec les hommes. Selon ONU Femmes, un mari n’est pénalement responsable de violences conjugales que lorsque celles-ci provoquent des blessures physiques graves et visibles. La victime doit en apporter la preuve devant un tribunal et s’y présenter accompagnée de son mahram, son tuteur masculin. Celui-ci peut être l’homme qui lui a infligé les violences. Un autre décret maintient pour les hommes le droit de divorcer, alors qu’une femme doit obtenir l’autorisation de son mari ou s’engager dans une longue procédure judiciaire. Le texte autorise également implicitement le mariage des enfants, estime ONU Femmes. Dans les rues, des milliers d’agents sont par ailleurs chargés de surveiller l’application des règles imposées par les autorités talibanes et disposent de larges pouvoirs de contrôle et de détention.
2,6 millions de filles privées d’enseignement secondaire
C’est probablement à l’école que l’effacement est le plus spectaculaire. Plus de 2,6 millions de filles ont été privées d’enseignement secondaire depuis 2021, selon l’Unicef. En Afghanistan, elles ne peuvent plus suivre d’enseignement formel au-delà de la sixième année. « Cinq ans, c’est peut-être peu dans l’histoire d’un pays, mais c’est une période déterminante dans la vie d’une jeune fille », rappelle Catherine Russell, directrice générale de l’Unicef. L’enjeu dépasse l’accès au savoir. L’école constitue aussi une protection contre le travail des enfants, les mariages précoces et les violences. Son interdiction prépare surtout une nouvelle conséquence à plus long terme : la disparition progressive des femmes de certaines professions essentielles.
L’Unicef estime ainsi que l’Afghanistan pourrait perdre jusqu’à 20 000 enseignantes et 5 400 professionnelles de santé d’ici à 2030. Entre 2022 et 2024, le nombre d’enseignantes dans l’éducation de base a déjà diminué de plus de 9 %. Une évolution particulièrement inquiétante dans un pays où, dans certaines communautés, les usages empêchent une femme d’être soignée par un homme. En interdisant aujourd’hui aux filles d’étudier, les autorités réduisent donc le nombre de professionnelles qui pourront demain soigner les Afghanes.
Pour beaucoup de femmes, le monde s’arrête à la porte de leur maison
Les chiffres recueillis par ONU Femmes donnent également la mesure de cette réclusion. Parmi 3 200 Afghanes interrogées, plus de la moitié déclarent ne sortir de chez elles qu’une ou deux fois par mois. Près des trois quarts disent ne pas se sentir en sécurité dehors sans être accompagnées d’un mahram. Plus de la moitié évitent certains espaces publics, parmi lesquels les marchés mais aussi les établissements de santé.
Cette surveillance permanente des vêtements, des paroles et des déplacements laisse également des traces profondes. Sept femmes sur dix interrogées par ONU Femmes qualifient leur santé mentale de « mauvaise » ou « très mauvaise ». Cinq années de restrictions ont ainsi transformé des interdictions successives en un mode de vie où sortir, étudier, travailler ou simplement se déplacer sont devenus autant d’actes soumis au contrôle.
Les dernières structures d’aide menacées
Alors que les besoins augmentent, l’aide internationale se contracte. Plus de la moitié des 74 organisations de femmes interrogées en avril par ONU Femmes estiment qu’elles pourraient devoir suspendre leurs activités ou fermer au cours des douze prochains mois. Près des trois quarts avaient déjà subi des baisses de financement en 2025 et deux tiers ne disposaient plus que de six mois de ressources, voire moins. Or ces organisations constituent quelques-uns des derniers relais permettant d’atteindre directement les Afghanes. Elles assurent des soins, une protection contre les violences, un soutien psychologique, une aide humanitaire et parfois des possibilités de revenus. Plus de la moitié ont déjà dû réduire leurs services destinés aux victimes de violences sexistes. Dans le même temps, 10,7 millions de femmes et de filles ont besoin cette année d’une aide humanitaire. Quelque 4,9 millions de femmes et d’enfants devraient également nécessiter un traitement contre la malnutrition. L’appel humanitaire de 1,7 milliard de dollars lancé pour l’Afghanistan n’est financé qu’à hauteur d’un quart.
« Il n’y a rien de normal à exclure la moitié de la population »
Cinq ans après le retour des talibans à Kaboul, ONU Femmes ne décèle aucun véritable changement de cap. Susan Ferguson juge même « plutôt sombres » les perspectives pour les cinq prochaines années. L’agence des Nations Unies redoute aussi qu’avec le temps et l’installation durable du régime taliban, l’exclusion des femmes finisse par être considérée comme une réalité ordinaire de l’Afghanistan. « Il n’y a rien de normal à exclure la moitié de la population d’un pays de la vie publique », insiste Susan Ferguson. « Ce n’était pas normal il y a cinq ans, ce ne l’est pas aujourd’hui, et nous ne devons jamais permettre que cela le devienne. »
Cinq ans après la prise de Kaboul, c’est peut-être là que se situe désormais l’un des principaux enjeux : empêcher que l’effacement méthodique des femmes afghanes ne disparaisse à son tour des regards.
Anna CHAIRMANN- Destimed – ONU Femmes



