Publié le 6 octobre 2026 à 7h45 - Dernière mise à jour le 6 octobre 2026 à 8h56
Programmée à Marseille par les Théâtres de La Criée et de La Joliette, la pièce de Kristina Chaumont « Ma pensée creuse » sera donnée au Théâtre des Halles d’Avignon le 15 octobre à 20 heures. Une réflexion poétique, joyeuse et souvent drôle autour de cet acte si familier et pourtant si mystérieux qu’est la pensée.

Penser la pensée
«Cécile, chercheuse, nous convie à un laboratoire pour soigner notre envie d’être au monde. Nous voilà embarqués dans une quête effrénée et incertaine, entre profondeur et légèreté, angoisse et rire. Faut-il tout oublier pour être enfin dans le présent ? Décortiquer la pensée pour la sauver ? Mémoriser avec méthode pour prendre soin des relations ? » C’est ainsi que Kristina Chaumont résume « Ma pensée creuse ». D’une intelligence stupéfiante et d’une grande limpidité, le spectacle est avant tout un hymne au théâtre et à la création.
Comédienne, autrice et metteuse en scène, Kristina Chaumont s’est associée à Cécile Raulet, chercheuse en littérature, pour explorer les complexités de nos cerveaux, leurs chemins et leurs écarts vis-à-vis de la norme. Amies, les deux femmes partagent les mêmes interrogations mais les abordent depuis des univers différents. Elles ont donc choisi de croiser les outils universitaires et ceux de la scène, avec une sensibilité commune à l’absurde.
Leur travail se nourrit de philosophie, de linguistique, de neurosciences et de littérature, mais aussi d’expériences personnelles. Valéry, Hannah Arendt et Deleuze accompagnent cette recherche, comme Valère Novarina, dont la langue sait faire jaillir le sens d’un éclat de rire ou d’un apparent non-sens. Mais derrière les références se cachent des questions beaucoup plus intimes. Comment vivre au présent ? Que faire de notre mémoire ? Comment prendre soin de nos relations ? Et jusqu’où notre manière de penser détermine-t-elle notre rapport aux autres et au monde ?
« Notre pensée, c’est nous-mêmes »
Sur scène, Kristina Chaumont, Cécile Raulet-Descombey et Loïc Renard transforment ces interrogations en matière théâtrale. Pas question pourtant d’assister à un cours de philosophie. « Nous pensons à travers nos émotions. » « La mémoire, c’est ce qui permet de ne pas répéter les mêmes erreurs en boucle. » « C’est difficile de se détacher d’une idée fixe. » Les trois comédiens interrogent la confiance en soi et dans le monde, la mémoire, l’oubli, la « bêtise », le déclin cognitif et jusqu’à notre peur de la mort. « C’est quoi penser de travers ? Et si un jour je n’arrivais plus à penser ? De quoi jouit-on quand on pense ? L’activité de penser est-elle un acte de résistance ? » Autant de questions sérieuses que le spectacle refuse de traiter avec solennité.
Maria João Pires, Mozart et les chemins de la mémoire
L’un des plus beaux exemples vient de la pianiste Maria João Pires. On raconte comment, installée devant son piano pour une répétition publique, elle comprend avec effroi que l’orchestre joue un concerto de Mozart différent de celui qu’elle pensait devoir interpréter. Passé le moment de panique, la mémoire reprend ses droits et la pianiste retrouve l’œuvre. La poésie vient également au secours de la pensée, avec Francis Ponge, tandis que Jean-François Sivadier et ses « Sentinelles » rappellent à leur manière combien musique et réflexion peuvent se répondre.
« Ma pensée creuse » navigue ainsi entre philosophie, théâtre, poésie, musique et absurdité sans jamais devenir « prise de tête ». C’est même tout le contraire. Le spectacle pourrait faire sienne cette célèbre phrase du linguiste Noam Chomsky : « D’incolores idées vertes dorment furieusement. » Une phrase grammaticalement parfaite et apparemment insensée qui, ici, trouve presque naturellement sa place.
« Ma pensée creuse » est finalement un laboratoire de « pensement » théâtral, un jeu de mots entre la pensée et le pansement qui résume assez bien le projet : utiliser le théâtre pour penser, rire et peut-être soigner un peu notre envie d’être au monde. Un spectacle qui donne aussi envie de retourner vers les grands penseurs de la liberté.
Jean-Rémi BARLAND
« Ma pensée creuse », au Théâtre des Halles, 4 rue Noël Biret, 84000 Avignon. Le 15 octobre à 20 heures. Renseignements et réservations : theatredeshalles.com



