Publié le 6 septembre 2026 à 11h24 - Dernière mise à jour le 6 septembre 2026 à 11h27
Il est des questions qui révèlent avec une netteté dévastatrice la santé morale d’un pays. Aujourd’hui, je m’arrête sur deux d’entre elles : un rassemblement presque invisible au cœur bureaucratique de l’Europe et ce que je considère comme un renoncement systématique à défendre Ceuta, nos frontières… celles de l’Espagne et de l’Europe.
Premier sujet : une manifestation à Bruxelles
Commençons par la place du Luxembourg, à Bruxelles. Là, devant les institutions européennes, s’est tenu un rassemblement appelant les Espagnols résidant dans la capitale belge à soutenir Ceuta, sa population -espagnole et européenne, soit dit en passant-, le droit international et notre frontière, espagnole autant qu’européenne.
Présentées ainsi, les raisons de ce rassemblement auraient pu conduire n’importe quel Européen attaché au respect des frontières communes et du droit international à y participer. Mais… les images qui me sont parvenues de Bruxelles témoignent d’un symptôme sans équivoque : le vide.
Des milliers d’Espagnols auraient pu être présents. Ce ne fut pas le cas. Hormis une minorité, les nombreux fonctionnaires espagnols qui travaillent au sein des institutions de l’Union européenne ont choisi de ne pas se montrer. Ils ont préféré l’absence alors que, selon moi, leurs compatriotes de Ceuta -et, au-delà, l’Europe- sont confrontés à une situation qui aurait dû les mobiliser.
C’est logique, me dira-t-on : défendre ces valeurs n’est peut-être plus très bien vu. Être Espagnol à Bruxelles consisterait-il donc -à l’exception de ceux qui ont participé au rassemblement- à oublier sa propre réalité nationale, tout en restant Espagnol lorsqu’il s’agit d’occuper un poste au sein des institutions communautaires ?
Nous ne vivons pas une période ordinaire en Espagne. Les moments critiques exigent du civisme et de l’engagement. Ces professionnels ne manquent ni d’instruction ni d’informations : ils connaissent parfaitement les rapports de force sur l’échiquier international. Ils savent ce qui se joue à cette frontière. Et s’ils n’en mesurent pas la gravité, comment pourraient-ils défendre efficacement les intérêts stratégiques de l’Espagne et, avec eux, ceux du projet européen ? J’y vois une contradiction beaucoup plus prosaïque : il est plus confortable de s’abriter derrière l’anonymat et le confort d’une carrière communautaire que d’assumer l’exposition publique qu’implique la défense de la souveraineté espagnole et, par conséquent, d’une frontière de l’Europe. Devant qui craignent-ils donc de détonner ?
Le précédent de l’îlot Persil
Je suis arrivé à Bruxelles peu après la crise de l’îlot Persil. Je n’ai donc pas été directement témoin de ce que je vais raconter. Je le tiens d’un fonctionnaire espagnol qui me l’avait confié peu après mon arrivée. Il m’avait décrit la condescendance, parfois moqueuse, avec laquelle certains fonctionnaires européens avaient accueilli la réponse du gouvernement de José María Aznar à l’occupation de l’îlot par des soldats marocains. Pendant ce temps, des fonctionnaires espagnols de carrière, pourtant permanents et donc peu susceptibles de craindre pour leur poste en exprimant leur désaccord, se taisaient et regardaient ailleurs. Ils n’ont pas voulu affirmer clairement qu’à travers cette intervention, c’était aussi une frontière européenne que l’Espagne entendait défendre. On pourrait penser que c’est logique… Si les Espagnols ne défendent pas eux-mêmes les frontières espagnoles dont ils ont la responsabilité en tant qu’Européens, pourquoi les autres Européens le feraient-ils à leur place ? Depuis cet épisode, nous n’avions guère assisté à un bras de fer comparable : une frontière espagnole et européenne soumise à une pression venue du territoire voisin. Je le répète : une frontière espagnole et européenne.
Deuxième sujet : la souveraineté espagnole et européenne
Cela m’amène au deuxième sujet : la manière dont nous gérons collectivement notre souveraineté, espagnole mais aussi européenne. Je ne m’attarderai pas ici sur la position du gouvernement espagnol, que je juge erratique. J’y reviendrai une autre fois.
Regardons plutôt nos partenaires européens. Bruxelles n’a pas hésité à serrer les rangs derrière l’Ukraine, à réagir aux déclarations du président américain concernant le Groenland ou encore aux incidents provoqués par des survols de drones en Europe. Mais lorsque la pression atteint le territoire souverain de Ceuta, en Espagne, le silence devient assourdissant sur la question de fond : rappeler clairement qu’aucune pression ne peut justifier la remise en cause d’un statu quo établi conformément au droit international. Je me permets de rappeler une évidence : ni l’Ukraine ni le Groenland ne font partie de l’Union européenne. L’Espagne, si. L’Espagne… vraiment ?
Où est passée l’empathie européenne ?
Le récit dominant insiste sur le fait que le Maroc est un partenaire stratégique prioritaire. Très bien. Mais rappelons un principe élémentaire des relations internationales : un État qui se dit ami ne devrait ni faciliter ni tolérer une atteinte délibérée à l’intégrité territoriale de son voisin. Et ce voisin est ici l’Espagne. Une Espagne qui, pour autant que je sache, appartient toujours à l’Union européenne. Il faut néanmoins reconnaître une circonstance atténuante à nos partenaires : lorsque le gouvernement du pays concerné donne lui-même le sentiment d’éluder la défense de ses frontières et ne mène, à mes yeux, aucune action suffisamment claire pour rétablir la situation, le silence européen devient plus facile. Personne ne vient spontanément défendre la maison de celui qui semble renoncer à la défendre lui-même. Mais constater cette situation et voir qu’elle paraît acceptée par le gouvernement espagnol m’inspire une profonde désolation.
D’origine espagnole, José Fernandez Alcalde a débuté sa carrière en tant que fonctionnaire en Espagne avant de rejoindre les institutions européennes, où il a exercé pendant 22 ans dans le domaine du contrôle financier. Cette expérience internationale, enrichie par des missions dans plusieurs pays dont la Belgique, lui a permis de développer une expertise de haut niveau au sein des structures européennes. Parallèlement, il a travaillé comme consultant en droit commercial et fiscal auprès d’entreprises à Madrid pendant plus de cinq ans. Titulaire d’une licence en droit de l’Université de Madrid, il demeure une référence en gestion financière et conseil stratégique.
🇪🇸 Versión en español
Crónica Europa de José Ignacio Alcalde. El silencio de Bruselas y la frontera desdibujada
Hay cuestiones que revelan con una claridad devastadora la salud moral de un país. Hoy me detengo en dos de ellas: una concentración casi invisible en el corazón burocrático de Europa y lo que considero una renuncia sistemática a defender Ceuta, nuestras fronteras… las de España y las de Europa.
Primer asunto: una manifestación en Bruselas
Empecemos por la plaza de Luxemburgo, en Bruselas. Allí, frente a las instituciones europeas, se celebró una concentración que llamaba a los españoles residentes en la capital belga a apoyar a Ceuta, a su población —española y europea, dicho sea de paso—, al derecho internacional y a nuestra frontera, tan española como europea. Planteados así, los motivos de esta concentración podrían haber llevado a participar a cualquier europeo comprometido con el respeto de las fronteras comunes y del derecho internacional. Pero… las imágenes que me han llegado desde Bruselas muestran un síntoma inequívoco: el vacío.
Miles de españoles podrían haber estado presentes. No fue así. Salvo una minoría, los numerosos funcionarios españoles que trabajan en las instituciones de la Unión Europea optaron por no dejarse ver. Eligieron la ausencia mientras, en mi opinión, sus compatriotas de Ceuta —y, más allá de ellos, Europa— se enfrentan a una situación que debería haberlos movilizado.
Es lógico, se me dirá: quizá defender estos valores ya no esté demasiado bien visto. ¿Ser español en Bruselas consistiría entonces —con la excepción de quienes participaron en la concentración— en olvidar la propia realidad nacional, pero seguir siendo español cuando se trata de ocupar un puesto en las instituciones comunitarias? No vivimos un momento ordinario en España. Los momentos críticos exigen civismo y compromiso. A estos profesionales no les faltan ni formación ni información: conocen perfectamente las relaciones de fuerza en el tablero internacional. Saben lo que está en juego en esta frontera. Y si no son capaces de medir su gravedad, ¿cómo podrían defender eficazmente los intereses estratégicos de España y, con ellos, los del propio proyecto europeo?
Yo veo una contradicción mucho más prosaica: resulta más cómodo refugiarse en el anonimato y en la comodidad de una carrera comunitaria que asumir la exposición pública que implica defender la soberanía española y, por consiguiente, una frontera de Europa. ¿Ante quién temen, entonces, desentonar?
El precedente del islote de Perejil
Llegué a Bruselas poco después de la crisis del islote de Perejil. Por tanto, no fui testigo directo de lo que voy a contar. Lo sé por un funcionario español que me lo relató poco después de mi llegada. Me describió la condescendencia, en ocasiones burlona, con la que algunos funcionarios europeos habían recibido la respuesta del Gobierno de José María Aznar a la ocupación del islote por soldados marroquíes. Mientras tanto, funcionarios españoles de carrera, con puestos permanentes y, por tanto, con pocas razones para temer por su empleo si expresaban su desacuerdo, callaban y miraban hacia otro lado. No quisieron afirmar claramente que, mediante aquella intervención, España pretendía defender también una frontera europea. Podría pensarse que es lógico… Si los españoles no defienden ellos mismos las fronteras españolas de las que son responsables como europeos, ¿por qué iban a hacerlo los demás europeos en su lugar?
Desde aquel episodio, apenas habíamos asistido a un pulso comparable: una frontera española y europea sometida a una presión procedente del territorio vecino. Lo repito: una frontera española y europea.
Segundo asunto: la soberanía española y europea
Esto me lleva al segundo asunto: la manera en que gestionamos colectivamente nuestra soberanía, española pero también europea. No me detendré aquí en la posición del Gobierno español, que considero errática. Volveré sobre ello en otra ocasión. Miremos, en cambio, a nuestros socios europeos. Bruselas no ha dudado en cerrar filas en torno a Ucrania, en reaccionar a las declaraciones del presidente estadounidense sobre Groenlandia o ante los incidentes provocados por sobrevuelos de drones en Europa. Pero cuando la presión alcanza el territorio soberano de Ceuta, en España, el silencio se vuelve ensordecedor sobre la cuestión de fondo: recordar claramente que ninguna presión puede justificar que se cuestione un statu quo establecido conforme al derecho internacional. Permítanme recordar una evidencia: ni Ucrania ni Groenlandia forman parte de la Unión Europea. España, sí. ¿España… de verdad?
¿Dónde ha quedado la empatía europea?
El relato dominante insiste en que Marruecos es un socio estratégico prioritario. Muy bien. Pero recordemos un principio elemental de las relaciones internacionales: un Estado que se dice amigo no debería facilitar ni tolerar un ataque deliberado contra la integridad territorial de su vecino. Y ese vecino, en este caso, es España. Una España que, hasta donde yo sé, sigue perteneciendo a la Unión Europea.
Hay que reconocer, sin embargo, una circunstancia atenuante a nuestros socios: cuando el propio Gobierno del país afectado da la impresión de eludir la defensa de sus fronteras y, a mi juicio, no adopta ninguna medida suficientemente clara para restablecer la situación, el silencio europeo resulta más fácil. Nadie acude espontáneamente a defender la casa de quien parece renunciar a defenderla por sí mismo. Pero constatar esta situación y comprobar que parece ser aceptada por el Gobierno español me produce una profunda desolación.
De origen español, José Fernandez Alcalde comenzó su carrera como funcionario en España antes de unirse a las instituciones europeas, donde ejerció durante 22 años en el ámbito del control financiero. Esta experiencia internacional, enriquecida por misiones en varios países, incluida Bélgica, le ha permitido desarrollar una destacada experiencia en las estructuras europeas. Paralelamente, trabajó como consultor en derecho mercantil y fiscal para empresas en Madrid durante más de cinco años. Titulado en Derecho por la Universidad de Madrid, sigue siendo una referencia en gestión financiera y asesoramiento estratégico.
🇬🇧 English version
José Ignacio Alcalde’s Europe Chronicle. Brussels’ silence and the fading border
There are issues that reveal the moral health of a country with devastating clarity. Today, I want to focus on two of them: an almost invisible gathering in the bureaucratic heart of Europe, and what I regard as a systematic failure to defend Ceuta, our borders… those of Spain and of Europe.
First issue: a demonstration in Brussels
Let us begin in Place du Luxembourg, Brussels. There, in front of the European institutions, a gathering was held calling on Spaniards living in the Belgian capital to support Ceuta, its people —Spanish and European, let us not forget—, international law and our border, a border that is as European as it is Spanish. Put in those terms, the reasons behind the gathering might have persuaded any European committed to respecting our common borders and international law to take part. But… the images that reached me from Brussels revealed an unmistakable symptom: emptiness.
Thousands of Spaniards could have been there. They were not. Apart from a minority, the many Spanish officials working within the institutions of the European Union chose not to show up. They opted for absence while, in my view, their fellow citizens in Ceuta -and, beyond them, Europe itself- are facing a situation that should have mobilised them. That is understandable, some will tell me: perhaps defending such values is no longer particularly fashionable. Does being Spanish in Brussels therefore mean -with the exception of those who attended the gathering- forgetting one’s own national reality, while remaining Spanish when it comes to holding a position within the European institutions?
These are not ordinary times in Spain. Critical moments demand civic responsibility and commitment. These professionals lack neither education nor information: they understand perfectly well the balance of power on the international stage. They know what is at stake at this border. And if they fail to grasp the seriousness of it, how can they effectively defend Spain’s strategic interests and, with them, those of the European project itself ? I see a far more prosaic contradiction: it is more comfortable to shelter behind the anonymity and security of a career within the European institutions than to accept the public exposure that comes with defending Spanish sovereignty and, consequently, one of Europe’s borders. So whom are they afraid of upsetting?
The precedent of Perejil Island
I arrived in Brussels shortly after the Perejil Island crisis. I was therefore not a direct witness to what I am about to describe. I heard about it from a Spanish official who told me the story shortly after my arrival.
He described the condescension, sometimes bordering on mockery, with which some European officials greeted the government of José María Aznar’s response to the occupation of the island by Moroccan soldiers. Meanwhile, Spanish career officials, with permanent positions and therefore little reason to fear for their jobs if they expressed disagreement, remained silent and looked the other way. They did not want to state clearly that, through that intervention, Spain was also seeking to defend a European border. One might think this is only logical… If Spaniards themselves are unwilling to defend the Spanish borders for which they are responsible as Europeans, why should other Europeans do it for them?
Since that episode, we have rarely witnessed a comparable stand-off: a Spanish and European border subjected to pressure coming from neighbouring territory. I repeat: a Spanish and European border.
Second issue: Spanish and European sovereignty
This brings me to the second issue: the way in which we collectively manage our sovereignty, Spanish but also European. I will not dwell here on the position of the Spanish government, which I consider erratic. I will return to that another time. Let us look instead at our European partners. Brussels did not hesitate to close ranks behind Ukraine, to react to statements by the US president concerning Greenland, or to incidents involving drone overflights in Europe.
Yet when pressure reaches the sovereign territory of Ceuta, in Spain, the silence becomes deafening on the fundamental issue: making it absolutely clear that no form of pressure can justify challenging a status quo established in accordance with international law. Allow me to point out something obvious: neither Ukraine nor Greenland is part of the European Union. Spain is. Spain… really?
What happened to European solidarity?
The prevailing narrative insists that Morocco is a key strategic partner. Very well. But let us recall a basic principle of international relations: a state that calls itself a friend should neither facilitate nor tolerate a deliberate attack on the territorial integrity of its neighbour. And that neighbour, in this case, is Spain. A Spain which, as far as I know, still belongs to the European Union.
There is, nevertheless, one mitigating circumstance for our partners: when the government of the country concerned itself appears reluctant to defend its borders and, in my view, takes no sufficiently clear action to restore the situation, European silence becomes easier. No one spontaneously comes to defend the home of someone who appears to have given up defending it themselves. But witnessing this situation and seeing that it appears to be accepted by the Spanish government fills me with profound dismay.
Originally from Spain, José Fernandez Alcalde began his career as a civil servant in Spain before joining the European institutions, where he worked for 22 years in the field of financial control. This international experience, enriched by assignments in several countries including Belgium, allowed him to develop high-level expertise within European structures. At the same time, he worked as a consultant in commercial and tax law for companies in Madrid for more than five years. Holding a law degree from the University of Madrid, he remains a reference in financial management and strategic consulting.

![Studio Harcourt, Michèle Morgan, Paris, [Sd], ministère de la Culture, Médiathèque du patrimoine et de la photographie.](https://www.destimed.fr/wp-content/uploads/2026/09/affiche-200ans-portraits.jpg)

