Chronique littéraire de Jean-Rémi Barland. « Cipango » de Jean-Marie Blas de Roblès : roman d’aventures sur fond d’Inquisition, de découverte du Japon par les Portugais et de conquête spatiale

Publié le 17 septembre 2026 à 19h09 - Dernière mise à jour le 17 septembre 2026 à 19h09

Dans un roman-monde aux frontières du fantastique intitulé « Cipango », l’écrivain fait se télescoper le XVIe siècle et le monde contemporain. Il sera l’invité des Correspondances de Manosque le 26 septembre, lors d’une rencontre animée par Chloé Cambreling.

Destimed Jean Marie BLAS de ROBLES Photo Philippe Matsas 2
Jean-Marie Blas de Roblès (Photo Philippe Matsas )

Roman ambitieux, foisonnant et labyrinthique -même si c’est un labyrinthe accueillant-, « Cipango » de Jean-Marie Blas de Roblès (725 pages) frappe par l’audace avec laquelle l’auteur fait se télescoper le XVIe siècle et notre époque moderne. Nous y suivons le périple de huit personnages qui sont en sommeil, en route à bord d’un vaisseau spatial vers les confins du système solaire. Vers Triton, plus précisément, un satellite de Neptune. Ils sont sous la coupe d’un rêve fabriqué par une intelligence artificielle qui leur fait vivre un seul et même songe pendant tout le temps de leur hibernation.

Ce roman mêle donc deux espaces spatio-temporels : le monde contemporain, avec ce parcours où l’on découvrira pourquoi Triton, et ce rêve qui les plonge tous dans la découverte du Japon au XVIe siècle. Les deux époques se superposent et, s’étant beaucoup documenté sur le récit de l’arrivée des premiers Portugais au Japon, l’auteur nous plonge réellement dans ce qui est peut-être l’appréhension de l’altérité absolue. Parce qu’un Portugais qui arrive au Japon est une sorte d’extraterrestre, de la même façon qu’un Portugais foulant le sol du Japon a l’impression d’arriver sur la Lune, voire sur Mars.

Le thème de l’altérité

Ce thème de l’altérité nourrit la narration de toute une partie du livre, car les Portugais n’arrivent pas au Japon les mains dans les poches. Ils arrivent avec leurs bateaux, leur civilisation, leur foi conquérante, leur technologie nouvelle, leurs arquebuses que ne connaissent pas les Japonais. Et cette altérité énoncée se construit autour d’une confrontation qui n’est pas simplement une découverte innocente de l’autre, mais qui est pleine d’une volonté de coloniser les terres de l’autre autant que les esprits.

« La tentation était grande, précise l’auteur, de mettre en relation cette soif de conquête avec notre monde contemporain car cette ambition dévastatrice, on la retrouve encore aujourd’hui à peu près de la même façon. De nos jours, le désir de colonisation, malgré les décolonisations effectuées, existe toujours de manière vivace. Avec l’intelligence artificielle, on a des menaces qui apparaissent aussi fortes que celles qu’on pouvait imaginer ou découvrir au XVIe siècle », ajoute-t-il.

D’où cette double narration qui n’est jamais une narration superposée. Il n’y a pas deux histoires, mais une base continue qui est celle du rêve et de la découverte du Japon au XVIe siècle et de nos jours. Cette mosaïque de chapitres a pour ambition -réussie- d’expliquer le parcours des personnages et les raisons de leur voyage.

Manipulation conjointe des Portugais et des Japonais, qui ne sont pas en reste pour s’attirer les bonnes grâces des Jésuites venus à leur rencontre afin de favoriser le commerce dans un monde en pleine guerre civile où il n’y a plus d’empereur : le roman est un thriller autant qu’une plongée dans un monde où l’imagination est sans limites.

Loin de dire « l’intelligence artificielle, c’est bien » ou « l’intelligence artificielle, c’est mal », Jean-Marie Blas de Roblès consacre une grande part de son récit à traiter des questions plus précises du genre : « Que se passe-t-il si nous confions nos rêves à une intelligence artificielle ? À quel moment peut-on se réveiller ? Qui est derrière nos rêves ? » Roman ambitieux et politique aussi, puisqu’apparaissent dans le roman de grands consortiums, géants de la tech qui, eux aussi, tentent de nous coloniser.

« Cipango », le plus ancien nom occidental du Japon

« Cipango », qui donne au roman son titre, est le plus ancien nom occidental du Japon. C’est ainsi que Marco Polo appelle ce pays dont il ne sait presque rien, mais dont il dit qu’il est absolument merveilleux, qu’il déborde de richesses, que les toits de ses villes sont en or pur. Et on a toujours pris ce « Cipango » de Marco Polo comme un équivalent de l’Eldorado pour l’Amérique du Sud, un mythe, un territoire de l’imaginaire, jusqu’à ce qu’on s’aperçoive que « Cipango », c’est le Japon.

On voit comment, ici, on part dans deux mondes inconnus, l’un sous Marco Polo, l’autre au terme d’un voyage spatial.

Un roman éblouissant que l’on lit avec frénésie

Loin d’être compliqué à lire ou truffé de références complexes, « Cipango » est un roman facile d’accès, passionnant de bout en bout, peuplé de personnages auxquels on s’attache. En premier lieu, un certain Donato Belmonte, dont le père mourra sur le bûcher de l’Inquisition et qui va devoir fuir le Portugal, s’embarquant sous le nom de Francisco Zeimoto sur un vaisseau à destination de l’Afrique puis des Indes. Aventurier idéaliste, c’est lui qui, accostant sur un archipel décrit par Marco Polo sous le nom de Cipango, s’immergera avec gourmandise dans le Japon médiéval, en apprenant la langue et en tombant éperdument amoureux. Son ami Felipe Cisneros nous émeut également.

Les scènes décrivant les aventures de Donato, « sourcilleux sur les questions d’honneur et capable d’en remontrer à quiconque oserait le chatouiller sur ce sujet », tout comme l’exécution de son père, sont spectaculaires et ont un pouvoir d’envoûtement sur le lecteur qui est d’ordre cinématographique.

Les embarqués du vaisseau spatial ne sont pas en reste quant à leur faculté de nous toucher au cœur. Parmi eux, citons Karine Motta, thèse en physiologie à l’université de Strasbourg en poche, pour laquelle le processus d’hibernation chez les ours n’a aucun secret ; Leandro Zem, contacté par un chasseur de têtes ; Arakewa Takeshi, le directeur du centre spatial de Tanegashima, pointant du doigt l’endroit exact où les premiers Portugais ont débarqué au Japon ; June O-Fuji, spécialiste en linguistique et intelligence artificielle ; Zhang Weil, éleveur de crevettes dans la province de Zhejiang ; Saîto Nobu, commandant dans l’aérospatiale, qui, « bien plus qu’un astronaute accompli, est un explorateur qui repoussera -bientôt, nous dit-on- les frontières de notre monde jusqu’à la Lune » ; Li Shuzhou, physicien en fusion nucléaire en attente de visa pour les États-Unis ; et surtout Jianyu, son collègue qui, d’origine ouïgoure, œuvre dans l’ombre « pour dénoncer les injustices subies par la minorité musulmane du Xinjiang » et qui sera brutalement arrêté. Sans oublier Angela, pilote de drones pour l’armée. Tous demeurent inoubliables de vérité.

« Percevoir l’infime, cela s’appelle la clairvoyance »

Éminemment romanesque, « Cipango » semble également écrit sous cette pensée de Lao Tseu, citée page 211 : « Percevoir l’infime, cela s’appelle la clairvoyance. Qui garde sa faiblesse est fort. Qui use de la simplicité rentre dans sa lumière et n’attire pas sur lui de fatales épreuves. » Loin de tout dogmatisme et de toute leçon de morale, Jean-Marie Blas de Roblès l’illustre par héros et héroïnes interposés, signant un roman de paix, somptueusement écrit et avec humilité, véritable hymne à l’entraide et au refus des ostracismes.

Jean-Rémi BARLAND

« Cipango », par Jean-Marie Blas de Roblès, Éditions Zulma, 725 pages, 23 €.

Rencontre avec l’auteur aux Correspondances de Manosque le 26 septembre à 16h30, place Marcel-Pagnol – animée par Chloé Cambreling.

 

Articles similaires