Festival de La Roque-d’Anthéron. Alexander Malofeev, le magicien du piano

Publié le 10 août 2026 à 7h37 - Dernière mise à jour le 10 août 2026 à 7h37

À La Roque-d’Anthéron, les soirées se suivent et se ressemblent. Un génie du piano chasse l’autre et le public ne cesse de s’en émerveiller, avec une immense gratitude envers les programmateurs. Après Lugansky, Goerner, Vanessa Wagner, Kantorow, Bruce Liu, Pavel Kolesnikov et Samson Tsoy, pour ne citer qu’eux, ce fut au tour d’Alexander Malofeev de retrouver un parc de Florans qui l’avait vu débuter alors qu’il était encore tout jeune.

Destimed Alexander MALOFEEV 09 ©Franck DENIS 2026
Alexander Malofeev ©Franck Denis

Né en 2001 à Moscou, le pianiste mène désormais une carrière internationale qui lui a permis de jouer sous la direction de grands chefs d’orchestre tels que Yannick Nézet-Séguin, Vasily Petrenko ou Fabio Luisi. À 14 ans, Riccardo Chailly, après l’avoir entendu jouer au Teatro alla Scala, déclarait avoir été « stupéfié par son talent ». Après avoir quitté la Russie fin 2022, le jeune prodige s’est installé à Berlin. Artiste Sony Classical, il a publié en février 2026 son premier album studio, Forgotten Melodies, consacré à quatre compositeurs russes dont les parcours et les œuvres portent l’empreinte de la nostalgie et de l’exil. Ses débuts à la Philharmonie de Berlin, en mars 2025, furent salués comme une « révolution pianistique mondiale » par Der Standard. En ce soir d’août, La Roque-d’Anthéron a pu, à son tour, mesurer l’étendue de son talent.

Du Schubert magique

Certains spectateurs furent surpris, voire décontenancés, par son interprétation volontairement lente au début des Klavierstücke D. 946 de Schubert. Entre lumière et ombre, le compositeur, qui écrivit cette œuvre à la fin de sa vie en 1828, y explore des formes musicales variées où rien n’est spectaculaire mais où tout appelle une expressivité exacerbée. C’est beau, tout en retenue, Alexander Malofeev restituant la beauté des notes en magicien qu’il est lui-même. Grand moment ensuite avec la Suite Holberg, que Grieg composa pour célébrer le bicentenaire de la naissance de Ludvig Holberg, premier grand écrivain nordique des temps modernes. On est happé par la sensibilité de la partition autant que par celle d’Alexander Malofeev. Incroyables quatrième mouvement, intitulé Air, et Rigaudon final, durant lesquels le pianiste enchaîne tendresse mélancolique et lumière du Nord. Son clavier, dans les Cinq pièces pour piano. Les Arbres, opus 75 de Sibelius, devient ensuite un espace d’évocation suggérant la présence silencieuse de la nature.

Arthur Lourié, contemporain de Prokofiev

Alexandre Scriabine et sa Valse en la bémol majeur précèdent les Cinq pièces fragiles, opus 1 d’un compositeur beaucoup moins connu, Arthur Vincent Lourié. Né Naoum Izraïlevitch Louria à Saint-Pétersbourg en 1892 et mort à Princeton en 1966, ce contemporain de Prokofiev propose ici une écriture dépouillée. Et la magie opère encore. Si Alexander Malofeev impressionne son auditoire en terminant son programme avec la Sonate pour piano n° 2 de Rachmaninov, il le transcende, l’estomaque même, lors de son deuxième rappel avec la Toccata en ré mineur, opus 11 de Sergueï Prokofiev. Écrite au printemps 1912 et créée par le compositeur lui-même en 1916 à Pétrograd, cette pièce d’environ quatre minutes est célèbre pour sa puissance rythmique et sa redoutable difficulté technique. Alexander Malofeev s’en acquitte avec un souffle épique, offrant dans ce déluge de notes poésie et densité presque organique.

Il est également applaudi pour sa vision poétique du Ground in C minor, Z. D221, pièce captivante et évocatrice d’Henry Purcell, avant de fasciner dans la Valse en mi mineur d’Alexandre Griboïedov (1795-1829), diplomate, dramaturge et compositeur russe au destin tragique, mort assassiné à Téhéran. Un génie, un poète du piano était passé par La Roque-d’Anthéron. Il s’appelle Alexander Malofeev.

Jean-Rémi BARLAND

Forgotten Melodies, Alexander Malofeev, 2 CD, Sony Music.

 

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