Après des mois de crise financière, de bras de fer institutionnels et de procédures judiciaires, l’Entraide, gestionnaire d’établissements pour personnes âgées, voit son activité reprise par Habitat et Humanisme. Si la décision du tribunal permet d’éviter un drame social pour près de 900 résidents et 700 salariés, elle marque aussi la fin annoncée d’une structure historique du secteur médico-social dans les Bouches-du-Rhône.

L’épilogue judiciaire est tombé ce lundi 2 mars. Le tribunal des activités économiques de Marseille a retenu l’offre de reprise présentée par l’association lyonnaise Habitat et Humanisme pour la majorité des établissements gérés par l’Entraide, association marseillaise historique du secteur médico-social. Placée en redressement judiciaire depuis l’automne 2025, l’Entraide se trouvait au bord de l’asphyxie financière, avec une dette estimée à près de 37 millions d’euros et une trésorerie devenue critique. La décision du tribunal permet d’éviter le scénario redouté par tous les acteurs du dossier : une cessation de paiement brutale qui aurait laissé sans solution plusieurs centaines de résidents et plongé des centaines de salariés dans l’incertitude.
Douze établissements repris
Selon les dirigeants sortants, douze établissements sur treize sont repris par Habitat et Humanisme. La résidence autonomie du Roy d’Espagne, à Marseille, reste en dehors du périmètre de la reprise en raison des procédures juridiques toujours en cours autour de ce site. La reprise permet de maintenir l’essentiel de l’activité et des emplois dans les établissements. Mais la restructuration entraîne aussi des pertes : le siège administratif de l’association, rue Roux-de-Brignoles à Marseille, disparaît, entraînant le licenciement d’une vingtaine de salariés. Au total, sur les 700 salariés environ 500 équivalents temps plein devraient être repris. Les vacataires et contractuels au nombre de 200 seront remerciés. Les responsables de l’Entraide rappellent également un point essentiel. « Nous ne sommes que des bénévoles », souligne l’un d’eux. « Nous avons essayé de faire au mieux avec les moyens dont nous disposions. » Plusieurs évoquent aussi le poids moral de ces derniers mois. « Imaginez devoir annoncer à des centaines de salariés et à des familles que tout s’arrête.»
Une association fragilisée par une succession de crises
Depuis plusieurs années, l’Entraide s’enfonçait dans une crise financière profonde. La pandémie de Covid-19 a constitué un premier choc, avec une baisse importante du taux d’occupation et une hausse des charges liées à la gestion sanitaire. À cette fragilité se sont ajoutées la flambée des coûts de l’énergie, l’inflation et les conséquences des revalorisations salariales issues du Ségur de la santé, qui ont pesé sur les équilibres financiers. La gouvernance de l’association affirme également avoir subi une politique de tarification jugée insuffisante de la part des autorités de financement, notamment le Conseil départemental et l’ARS, ainsi que des retards dans certaines notifications budgétaires. Ils affirment à ce propos que le Conseil départemental doit plus d’un million d’euros. Pour tenter de retrouver de l’oxygène financier, la direction avait engagé une stratégie consistant à céder un actif immobilier : la résidence autonomie du Roy d’Espagne, à Marseille.
Le Roy d’Espagne, un dossier devenu explosif
Ce site du 8e arrondissement s’est progressivement transformé en symbole de la crise. L’Entraide souhaitait vendre la résidence afin de dégager des liquidités, mais l’opération s’est heurtée à une mobilisation locale et à des interventions politiques. La Ville de Marseille a finalement annoncé son intention de préempter le site afin d’en maintenir la vocation sociale, tandis que plusieurs recours ont été engagés autour du projet immobilier. Pour les dirigeants sortants, ce blocage a privé l’association d’une solution financière qui aurait pu lui permettre de se redresser. « Nous avons été empêchés de vendre l’actif qui devait nous permettre de retrouver de la trésorerie », estime l’un d’eux. Le dossier reste aujourd’hui ouvert, notamment en raison des procédures engagées et de discussions sur la valeur du bien.
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Pélissanne, l’autre fracture de la crise
Parallèlement au dossier marseillais, la situation s’est tendue à Pélissanne avec la fermeture administrative de l’Ehpad du Clos Saint-Martin, décidée par l’ARS et le Département après plusieurs inspections évoquant des manquements graves. La décision avait provoqué une forte mobilisation des familles, qui dénonçaient le transfert des résidents vers d’autres établissements parfois éloignés. La fermeture du site a accentué la fragilité financière de l’association en maintenant des charges importantes alors que le nombre de résidents diminuait.
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Une procédure judiciaire sous haute tension
La crise s’est finalement déplacée sur le terrain judiciaire. Après une période de sauvegarde, l’association a été placée en redressement judiciaire à l’automne 2025. Plusieurs scénarios étaient alors envisagés : un plan de continuation, une reprise partielle ou une cession globale. Au fil des audiences, le tribunal a privilégié la solution de reprise afin d’éviter un effondrement brutal du dispositif d’accueil. Au cours de la procédure judiciaire, la question des responsabilités institutionnelles a également été évoquée. Dans ses réquisitions, le premier vice-procureur de la République a notamment souligné l’attitude paradoxale de certains financeurs. Il évoque des institutions qui s’inquiètent aujourd’hui du relogement des résidents « après avoir organisé le blocage », ajoutant que chacun devait « balayer devant sa porte » et assumer sa part de responsabilité dans les difficultés rencontrées. Ces propos ont été largement commentés par les dirigeants de l’Entraide.
Trois projets abandonnés
Avant l’aggravation de la crise, l’association travaillait sur trois projets de développement destinés à renforcer son offre d’accueil pour les personnes âgées. Ces projets devaient permettre la création ou l’extension d’établissements dans le département. « Nous avions des projets, des terrains, une vision », expliquent les responsables. La dégradation financière et les blocages administratifs ont mis fin à ces perspectives. Malgré l’amertume, les dirigeants disent vouloir faciliter la transition. Ils affirment rester disponibles si Habitat et Humanisme souhaite s’appuyer sur leur connaissance du terrain. « S’ils ont besoin d’informations ou d’aide, nous serons là.»
« Nous sommes les morts les plus riches du cimetière. »
La reprise de l’activité ne signifie pas la survie de l’Entraide. L’association devra encore fonctionner plusieurs années afin d’apurer son passif, avant d’être juridiquement dissoute. Une disparition progressive pour une structure qui aura accompagné des milliers de personnes âgées dans les Bouches-du-Rhône pendant plus de soixante ans. L’un des dirigeants a résumé avec amertume ce sentiment de fin d’histoire : « Nous sommes les morts les plus riches du cimetière. » Une formule brutale, mais qui illustre le paradoxe d’une association disposant encore d’un patrimoine important, et pourtant incapable de survivre à la crise.
Dans les établissements repris, la vie continuera pour les résidents et les équipes. Mais pour l’Entraide, l’histoire s’achève lentement. Une page du médico-social marseillais se tourne, laissant derrière elle plus de soixante ans d’engagement au service des personnes âgées.
Patricia CAIRE
Qui est Habitat et Humanisme ?
Fondé en 1985 par Bernard Devert, le mouvement Habitat et Humanisme est une association nationale engagée dans l’accès au logement et l’accompagnement des personnes en situation de précarité. Présent dans plus de 80 départements, le réseau développe des solutions de logement à vocation sociale, en mobilisant des logements privés ou en construisant des résidences adaptées pour des publics fragiles : personnes âgées modestes, familles en difficulté, personnes isolées ou en situation d’exclusion. Au fil des années, Habitat et Humanisme a également développé une branche médico-sociale, avec la création de résidences pour seniors et d’établissements d’accueil destinés aux personnes âgées dépendantes. L’association s’appuie sur un modèle mêlant professionnels et bénévoles, avec un objectif affiché : proposer des lieux de vie accessibles aux personnes aux revenus modestes tout en favorisant le lien social. Avec la reprise des établissements de l’Entraide dans les Bouches-du-Rhône, le mouvement renforce désormais sa présence dans le secteur médico-social en Provence.



