Marseille. Les Bernardines. «On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie ». Rire au bord de l’abîme : Feldman face à la mémoire de la Shoah 

Et si Freud avait été le psy d’Hitler : le mal absolu aurait-il pu être évité ? À partir de cette uchronie vertigineuse, Éric Feldman convoque l’humour pour faire entendre la mémoire funeste de la Shoah, la transmission familiale et la question de l’altérité. Seul en scène, assis, dans une forme dépouillée mais intensément incarnée, il mêle stand-up théâtral d’art et d’essai, confidence et burlesque, et transforme l’intime en récit universel, au Théâtre des Bernardines à Marseille. L’origine du titre, « On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie », se révèle au détour d’une confidence familiale.

 

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Eric Feldman dans “On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie” (Photo Patrick Zachman)

Autofiction et mémoire familiale

« Au fil d’une autofiction, explique Éric Feldman, j’évoque avec humour, émotion et gravité les effets traumatiques de la Shoah sur les enfants cachés survivants (je parle de mes parents, de mes oncles et tantes), sur leurs propres enfants (particulièrement sur moi !), et peut-être au fond sur notre monde contemporain, “malade des camps” selon le psychiatre et psychanalyste Gérard Haddad. Je parle de cette histoire parce que c’est celle de ma famille et la mienne, mais je souhaite qu’on puisse entendre qu’il s’agit des traumatismes causés par tout crime de masse. Je témoigne aussi d’un trajet de vie qui peut parler à chacun·e, depuis l’ombre et le mortifère jusqu’à la vie et le désir de vivre, depuis l’isolement et l’enfermement jusqu’à la rive des vivants. J’évoque aussi, par le biais de mon expérience psychanalytique, le thème essentiel de l’altérité, la question de l’étranger en soi, celle de la relation à l’autre, son éthique. Je parle de ces deux figures majeures et radicalement opposées du XXe siècle, Hitler et Freud. D’un côté l’assassin majuscule, la figure absolue du mal, et de l’autre côté celui que Thomas Mann a décrit précisément comme “son ennemi véritable et essentiel, le philosophe qui démasqua la névrose, le grand désillusionneur, celui qui sait à quoi s’en tenir et en sait long sur le génie”. Je parle de l’assassin qui a tué non seulement un peuple mais aussi une culture et une langue (le yiddish), et je parle de celui qui a inventé un savoir qui, pour revenir à moi, m’a sauvé la vie. Idéalement, ce seul en scène sera drôle, émouvant, et intéressant ! »

Transmettre quand les témoins disparaissent

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Eric Feldman dans “On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie” (Photo Patrick Zachman)

« Mes grands-parents, poursuit-il,  étaient des étrangers en France : ils ont rêvé la France de Victor Hugo et d’Émile Zola, ils ont eu celle de Philippe Pétain et de Pierre Laval. Ils ont connu les rafles et la déportation. Mon père, ma mère, mes oncles et tantes portaient l’étoile jaune infamante, ils ont miraculeusement survécu. Aujourd’hui, ils sont morts ou très âgés. Bientôt il n’y aura plus aucun témoin direct de cette sombre période. Je crois qu’outre les historiens et chercheurs, les artistes ont un rôle à jouer pour rendre compte, chacun·e à leur manière, de ce drame et interroger, à travers ce sinistre passé, des questions particulièrement brûlantes aujourd’hui. Je crois qu’en tant qu’enfant de cette famille brisée, j’ai quelque chose à en dire. Je crois que cela peut toucher les gens et se prêtera particulièrement bien aux rencontres avec le public, et surtout avec les jeunes (possiblement collégiens, plus certainement lycéens) : c’est particulièrement avec ces derniers que le dialogue pourra s’avérer précieux aujourd’hui. Je ressens une nécessité à dire ce texte. Ce sera un spectacle très simple : un seul acteur donc, et une scénographie épurée.»

Une scène nue, une intensité constante

Pour être épurée, la scène  l’est : Éric Feldman, seul en scène, sans décor, nous plonge durant plus d’une heure dans un tourbillon de pensées, d’émotions, de rires et de souvenirs aux accents yiddish. On y croise tonton Lucien et tata Sarah, la romancière Christiane Singer, le grand écrivain Isaac Bashevis Singer, Milosh le chat d’Éric, un certain Serge Gainsbourg (dont on entend une chanson inédite), et l’on pense aux grandes figures des comedians juifs new-yorkais. Avec cette autofiction, il dépasse son histoire personnelle, touche le cœur des gens et célèbre la joie d’être vivant. Demeurant assis, ne se levant qu’à de rares moments, sur la fin, pour esquisser quelques pas de danse et éteindre une bougie, il secoue et bouleverse. Et, comme l’avait fait Éric-Emmanuel Schmitt dans son roman uchronique « La Part de l’autre », où il imaginait qu’Hitler était reçu à l’école des Beaux-Arts et que le sort du monde en aurait été changé, il réinvente en quelque sorte un XXe siècle d’où seraient bannis le bruit et la fureur.

Olivier Veillon, une mise en scène au cordeau

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Eric Feldman dans “On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie” (Photo Patrick Zachman)

Pas d’agitation, mais une intensité de tous les instants : preuve que l’on peut demeurer sobre tout en faisant du théâtre inoubliable. Éric Feldman, qui a bénéficié du soutien amical à la dramaturgie de Joël Pommerat, s’est entouré pour la mise en scène d’Olivier Veillon, qui présente ainsi sa collaboration artistique : « Après avoir exploré l’autofiction avec Solal Bouloudnine dans La Fin du début (Seras-tu là ?) puis avec Bertrand Bossard dans Plusieurs, la proposition d’Éric m’a séduit car il apporte une pierre à l’édifice de l’humour, très sérieux sur le fond, comme tout comique qui se respecte, et sur la forme, simple quoique vraiment spéciale, parce que c’est Éric. C’est un plateau presque nu, baigné d’une lumière chaleureuse et cosy, et une présence à la fois sympathique et presque inquiétante. Complice, sincère et authentique, Éric nous parle de lui, mène le récit intime de ses névroses, qui sont nombreuses. Mais il mène aussi, par l’incarnation de lui-même et parce que nous sommes au théâtre et donc dans un espace de fiction, le récit d’un personnage auquel on s’attache, tout en flirtant avec une forme de danger souterrain, de folie douce, abysses où l’on sent qu’on pourrait plonger, sans jamais pourtant s’y abîmer tout à fait. Ce sont ces deux récits, celui des mots et celui du corps, qui forment une narration entre le stand-up et le théâtre, au cœur du principe d’autofiction. L’alternance de parole et de burlesque, de gimmicks et de mots, de confidences et de gags, la présence même d’Éric, son corps sec, tendu et infiniment aimable, font qu’on est toujours sur le fil d’un mystère qu’on se prend à vouloir élucider, comme on chercherait à résoudre une enquête. La pensée est stimulée autant que l’idiot·e qui sommeille (plus ou moins !) en chacun·e de nous. Je n’ai personnellement aucun parcours analytique et cette pratique m’est quasiment étrangère. J’ai pourtant tout de suite saisi l’universalité de la proposition d’Éric, car en étant au plus proche de lui, il nous parle de nous tous et toutes. Les retombées, comme une pluie de cendres, des traumatismes de la Shoah nous ont tous irradiés, plus ou moins. Au-delà de ce principe relativement classique, il y a notre amour du stand-up et notamment des grands “comedians” américains, juifs new-yorkais pour la plupart. Mais nous ne sommes pas eux et en proposant un stand-up assis, Éric joue et déjoue les codes pour nous plonger, avec une forme très simple, dans un vortex d’humour, de pensée et d’émotion. »

Un écrin marseillais pour les grands solos

Le résultat est saisissant, dans la lignée du seul-en-scène « Un homme sans titre », adapté du récit de Xavier Le Clerc par Jean-Louis Martinelli et Mounir Margoum (ce dernier étant le comédien inoubliable de la pièce), autre grand moment du Théâtre des Bernardines. Cet écrin de création marseillais, qui s’apprête à recevoir du 10 au 28 mars la comédienne Fanny Ardant, elle aussi en solo dans « La Blessure et la Soif », une pièce tirée de l’ouvrage de Laurence Plazenet et mise en scène par Catherine Schaub, peut s’enorgueillir, par la programmation de Dominique Bluzet, d’avoir donné à voir et à entendre jusqu’au 7 février cet exceptionnel « On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie », qui bénéficie des lumières de Sallahdyn Khatir et de la création sonore de Louise Prieur.

Jean-Rémi BARLAND

Au Théâtre des Bernardines, 17 boulevard Garibaldi, 13001 Marseille, jusqu’au 7 février à 20 h (sauf le mercredi 4 à 19 h). Plus d’informations et r’éservations sur lestheatres.net

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