Lors d’une conférence de presse à Marseille, Martine Vassal, candidate de la droite et du centre aux municipales a fait de la sécurité « la thématique qui interpelle le plus » et a détaillé « Argos », un GIP (Groupement d’intérêt public) censé coordonner État, Ville, école, justice et acteurs sociaux pour « repérer les signes faibles » et agir « en amont ». À ses côtés, Bruno Retailleau a plaidé pour un « continuum de sécurité », l’extension des moyens municipaux (vidéoprotection, brigades) et une réponse plus punitive face à l’hyperviolence des mineurs. Une séquence qui installe la campagne sur un cadrage sécuritaire – et pose la question de ses angles morts (santé, addictions, prévention non policière). C’est précisément là que le discours mérite d’être interrogé : non pas parce qu’il nierait des violences réelles, mais parce qu’il installe un imaginaire politique où l’ordre devient la condition préalable à tout le reste, au risque de glisser vers une rhétorique « sécuritaire » qui, dans le paysage français, marche souvent sur les traces du RN.

La peur comme point de départ, la sécurité comme horizon unique
Martine Vassal fixe d’emblée le cadre : « La sécurité est vraiment la thématique qui interpelle le plus les Marseillaises et les Marseillais ». Puis elle élargit : « Cette violence… on la ressent… dans les quartiers… en conduisant… dans les écoles ». Le procédé est efficace : il transforme une série de situations hétérogènes en un seul sentiment dominant – la violence partout, tout le temps.
La conséquence, volontaire ou non, est connue : quand tout est lu à travers l’insécurité, la discussion publique se durcit mécaniquement. Et la campagne devient ce qu’elle dit pourtant déplorer : un climat « extrêmement violent », où l’on parle moins de choix urbains, sociaux, culturels, que d’une seule chose – l’ordre, et la promesse de le restaurer.
Martine Vassal dit refuser « la course à l’échalote » (policiers, caméras, chiffres lancés au micro). Mais, dans la même séquence, elle assume une ligne de surplomb maximal : « Moi, c’est zéro délinquance… voilà, c’est clair. C’est zéro tolérance ». C’est un slogan absolu -politiquement mobilisateur, administrativement intenable- et surtout typique des discours où la sécurité n’est plus une politique parmi d’autres, mais une morale de gouvernement.
« Argos » : la solution institutionnelle… et le risque d’un verrouillage sécuritaire
Le cœur de la proposition, « Argos », est présenté comme une réponse au diagnostic du « silo ». Martine Vassal insiste : « Aujourd’hui, on travaille beaucoup trop en silo». D’où l’idée de créer un « gouvernement d’intégralité » via un « GIP » : mettre autour de la table État, collectivités, école, social, justice… Sur le papier, l’intention paraît raisonnable : repérer les « signes faibles », intervenir tôt, éviter la bascule. Elle donne un exemple très concret : « Quand un jeune… se retrouve à l’hôpital parce qu’il a reçu une balle, à ce moment-là, il faut essayer de le récupérer tout de suite ».
Mais c’est justement ici qu’apparaît une pente : sous couvert d’efficacité, la proposition tend à faire de la sécurité une politique de pilotage total des parcours. La candidate parle de « mettre en commun l’ensemble des données » et de suivre « pendant l’évolution de la personne ». Intention protectrice possible, effet de système probable : élargir la logique sécuritaire au social et à l’éducatif, en installant une surveillance diffuse au nom du « repérage ».
Le vocabulaire guerrier accentue encore ce déplacement : «Quand vous partez à la guerre, si vous avez 10 généraux… vous la perdez ». La ville n’est plus un tissu d’actions publiques pluralistes : elle devient un théâtre d’opérations où l’on réclame une « unité de commandement », un « état-major ». Le risque démocratique est clair : à force de chercher la « coordination parfaite », on finit par normaliser l’exception.
Quand Retailleau donne la grammaire : continuum, technologie, sanction
Bruno Retailleau apporte la grammaire nationale qui accompagne ce type de séquence : « continuum de sécurité », rôle du maire, efficacité supposée des villes « qui s’engagent ». Il insiste sur la vidéoprotection : « l’image… c’est la preuve ». Sur les patrouilles : « 7 jours sur 7 et 24 sur 24 ». Sur les technologies : « les drones ».
Mais il ajoute aussi une lecture idéologique, très marquée : « Sur les 10 villes les moins sûres de France, 9 sont dirigées par la gauche », et « la gauche n’assume pas la politique sécuritaire… par idéologie ». Ce passage bascule du registre « technique » au registre « camp contre camp », en nourrissant une polarisation sur laquelle le RN prospère : les uns seraient naïfs, les autres lucides ; les uns excuseraient, les autres protégeraient.
Il insiste enfin sur les mineurs : « Notre justice des mineurs est totalement inadaptée ». Et sur l’idée que la sanction est nécessaire très tôt. Là encore, l’enjeu n’est pas de nier la question, mais d’observer la pente : la solution revient toujours au même horizon – renforcer, verbaliser, sanctionner, technologiser.
La bataille des chiffres : quand le « ressenti » devient passe-droit
Une question pointe une contradiction : comment concilier l’urgence décrite et l’idée que les chiffres seraient « bons » sur certains secteurs ? Martine Vassal concède : « Les chiffres de l’État sont certainement bons », puis propose un test : «On va sur le Vieux-Port le soir. On y va et on regarde ce que ça donne ». Compréhensible? l’insécurité n’est pas qu’une statistique. Mais politiquement, c’est un passe-droit rhétorique : si les chiffres contredisent le récit, on les relativise ; s’ils l’appuient, on les brandit. Ce mécanisme ouvre la voie à des politiques « à l’émotion », où l’urgence justifie des réponses visibles, parfois coûteuses en libertés, parce qu’elles rassurent plus qu’elles ne transforment.
Le glissement RN : pas l’alliance, mais la pente
Il serait simpliste de dire « c’est le RN ». Ce qui se joue, c’est plutôt une pente : reprendre ses codes sans s’y associer. On l’entend dans les mots d’ordre : « zéro tolérance », « couper la tête », « guerre ». Dans l’opposition répétée entre « action » et « excuses ». Dans la manière de nationaliser le sujet tout en disant « ce n’est pas une présidentielle ». Même quand Retailleau affirme : « Je n’ai jamais changé… je suis constant », le cadrage reste celui d’une ligne dure sur immigration et sanction, terrain sur lequel le RN impose l’agenda, même quand il n’est pas au pouvoir.
L’angle mort : prévention réelle, santé, addictions
La prévention est évoquée, mais comme un volet subordonné à la sécurité. On parle de psy, de travailleurs sociaux, de relogement, d’emploi, d’une « maison de la réussite ». Mais on parle peu de ce qui nourrit les réseaux : addictions, santé mentale, politique de réduction des risques, prise en charge sanitaire, économie de la demande. Bruno Retailleau lâche une phrase juste : « Il n’y aurait pas d’offre… s’il n’y avait pas de demande ». Elle reste pourtant sans suite. Or, si l’on refuse une politique « sur les traces du RN », c’est précisément ici qu’il faudrait déplacer le centre de gravité : traiter le narcotrafic aussi comme un fait social et sanitaire, pas seulement comme une guerre à gagner.
Une ville n’est pas un front
Cette conférence veut convaincre que Marseille est à un « point de bascule » et que la solution passe par l’unité de commandement, la technologie, la fermeté, enveloppées dans une promesse de prévention. On peut entendre l’intention. On peut aussi refuser la pente : celle d’une gouvernance par la peur, où la sécurité devient l’alpha et l’oméga, et où le débat municipal se rétrécit au vocabulaire de la guerre. Le débat marseillais mérite une question plus difficile, moins spectaculaire : comment réduire durablement les violences sans installer une politique réflexe de « sécurisation », sans déliter les libertés, et sans laisser le RN dicter les termes du débat, même quand il n’est pas sur scène ?
Patricia CAIRE



