Parlement de la mer : la Région Sud plaide pour une Méditerranée durable sans opposer économie et écologie

Publié le 7 avril 2026 à 9h09 - Dernière mise à jour le 7 avril 2026 à 11h29

La Région Sud vient de réunir à Marseille l’assemblée générale du Parlement de la mer, trois ans après la création de cette instance de concertation consacrée aux grands enjeux maritimes. Présidée par Renaud Muselier – représenté par le président de la Commission Biodiversité, mer et littoral, Parcs Naturels Régionaux, Risques, Christophe Madrolle, en présence notamment de François de Canson, vice-président de la Région en charge du développement économique, de l’attractivité, du tourisme et de la prévention des risques majeurs, Roger Roux, conseiller régional délégué aux ports de plaisance et François Fouchier, Délégué régional du Conservatoire du Littoral Provence-Alpes-Côte d’Azur- la séance a permis de dresser un bilan des actions engagées depuis 2022 et d’esquisser les prochaines étapes d’une stratégie régionale qui entend faire de la Méditerranée un laboratoire de solutions.

Destimed Fabien BOUKLA parlement de la mer
L’assemblée générale du Parlement de la mer vient de se tenir à Marseille (Photo Fabien Boukla)

Derrière les chiffres et les dispositifs présentés, un mot d’ordre s’est imposé tout au long de la plénière : il n’est plus question d’opposer développement économique et protection de l’environnement. La ligne défendue par l’exécutif régional est celle d’une articulation entre les deux, sur un littoral où se concentrent à la fois les richesses, les usages, les tensions et les vulnérabilités. Dans le document de bilan, Renaud Muselier résume cette philosophie en affirmant que « l’économie et l’écologie ne s’opposent pas, elles avancent ensemble ».

Une instance née pour coordonner une politique maritime régionale

Créé en 2022, le Parlement de la mer réunit les acteurs économiques, scientifiques, associatifs, culturels et institutionnels intervenant dans le domaine maritime. Avec ses 1 000 kilomètres de côtes, ses 120 000 emplois directs liés à la mer et une biodiversité particulièrement précieuse, la région Sud revendique pleinement son identité maritime. Organisé autour de quatre commissions -plaisance/pêche-aquaculture, tourisme et sports, biodiversité marine, économie de la mer- le Parlement a vocation à structurer une stratégie régionale cohérente.

Cette logique a été réaffirmée ce mercredi 1er avril, dans un contexte où la Méditerranée apparaît de plus en plus comme un espace fragile. Petite mer semi-fermée, plus vulnérable que d’autres aux effets du changement climatique, elle a vu la température moyenne de ses eaux côtières augmenter d’environ 1°C en trente ans. La Région la présente désormais comme un « océan modèle », un concentré de tous les défis mondiaux : pollutions, surexploitation des ressources, pression démographique, changement climatique et érosion de la biodiversité.

Biodiversité marine : la Garde régionale et les communes en première ligne

Parmi les mesures les plus mises en avant figure la Garde régionale marine, créée en 2023 et cofinancée par l’Europe via le Fonds européen pour les affaires maritimes, la pêche et l’aquaculture. Chaque été, une trentaine de gardes viennent renforcer la surveillance des 18 aires marines protégées de la région, pour un investissement régional de 300 000 euros par an.

À la tribune, Jeanne Chaumont, responsable scientifique au sein de l’association Initiative PIM (Petites îles de la Méditerranée), a donné chair à ce dispositif. Sur l’île du Grand Rouveau, dont son association partage la gestion, ces renforts saisonniers ont permis de mener des patrouilles nautiques, de sensibiliser les plaisanciers aux enjeux écologiques du site, notamment à la préservation des herbiers de posidonie, mais aussi de renforcer les liens avec les loueurs de bateaux, clubs de plongée et autres usagers. Pour elle, la Garde régionale marine constitue à la fois un soutien concret à la surveillance et un levier de professionnalisation : elle-même a commencé comme garde avant d’être embauchée durablement.

Autre chantier fortement souligné : la certification AFNOR « Territoires engagés pour la Méditerranée », créée en mars 2025 pour accompagner les communes littorales dans la construction d’une politique maritime globale. La première commune certifiée a été La Londe-les-Maures en juin 2025. L’investissement régional consacré à cette démarche s’élève à 80 000 euros. Le maire de La Londe-les-Maures, François de Canson a insisté sur l’intérêt de cette approche, qu’il ne considère pas comme « une norme de plus », mais comme un outil de transformation. Selon lui, elle permet de donner une cohérence politique à des actions jusque-là dispersées, en structurant le travail des services autour de trois priorités : l’identité maritime, la préservation durable des ressources et le développement de l’économie maritime. Cette méthode, a-t-il insisté, doit permettre de passer « d’une addition d’actions à une véritable stratégie ».

Posidonies, plages et trait de côte : des solutions fondées sur la nature

Le bilan met aussi en avant plusieurs actions moins visibles mais essentielles. La charte « Pour des plages de caractère », cofinancée par l’Europe via un projet Interreg Med, encourage les communes à conserver les banquettes de posidonies sur les plages pour lutter contre l’érosion. Vingt-deux communes l’ont déjà signée, soit plus de 50 % des communes concernées, et un groupe de travail a été mis en place pour accompagner ce changement de pratiques.

Derrière ce dossier se joue un enjeu autant écologique que culturel : faire accepter que des plages laissées plus naturelles peuvent aussi être mieux protégées. Pendant la plénière, François de Canson a insisté sur cette logique de « solutions fondées sur la nature », rappelant que ces banquettes de posidonie sont loin d’être un déchet mais constituent au contraire une réponse à la montée de l’érosion et à l’élévation du niveau de la mer.

La Région a également contribué à l’élaboration de la Stratégie régionale de la biodiversité, dans laquelle 33 actions concernant la mer et le littoral ont été recensées, dont 11 jugées prioritaires. Elles portent notamment sur la restauration écologique, l’intégration des contraintes terre-mer dans les documents d’urbanisme, la création de zones marines de protection forte et la sensibilisation aux effets du changement climatique.

Dans le même temps, la démarche Mon Littoral poursuit son travail sur le recul du trait de côte : journées d’information, plateforme dédiée aux acteurs maritimes, accompagnement des intercommunalités dans la réalisation des cartes d’exposition, soutien aux stratégies locales de gestion intégrée du trait de côte, acquisition de données satellitaires. Pendant les échanges, la réponse faite à une question venue de la salle a été nette : les travaux engagés ne s’arrêtent pas à 2030, mais s’inscrivent déjà sur des horizons 2050 voire 2100.

Ports propres : une norme régionale devenue norme mondiale

Autre réussite longuement saluée : la montée en puissance de la démarche Ports Propres, qui a franchi un nouveau cap avec son inscription dans une norme ISO publiée en juin 2024. La région Sud et Monaco comptent aujourd’hui 77 ports titulaires de cette norme, résultat d’un travail entamé dès 2008 et qui a progressivement fait école au niveau européen puis mondial. Depuis 2015, plus de 14 millions d’euros ont été investis par la Région pour la modernisation des ports de plaisance.

À la tribune, Véronique Tourrel Clément  déléguée générale de l’Union des ports de plaisance Provence-Alpes-Côte d’Azur (Upaca) a décrit cette norme ISO 18725 comme une « success story » née ici avant d’être exportée. Son intervention a donné la mesure de l’ampleur du travail : deux ans de concertation internationale, consultation de toutes les parties prenantes, oppositions de certains pays du Nord de l’Europe ou du Canada, et jusqu’à l’abstention des États-Unis, qui a permis d’éviter un veto bloquant. À ses yeux, la portée de cette norme dépasse la technique. « Elle encadre la gestion des ports -aires de carénage, eaux usées, déchets toxiques-, mais elle engage aussi une vision plus large du bien public, de la santé et de la biodiversité.»

Le débat a également glissé sur la consommation d’eau dans les ports et les chantiers navals. Plusieurs intervenants ont souligné les progrès accomplis, notamment à Antibes, avec le développement de systèmes de désalinisation ou de recyclage des eaux de rinçage. Tous ont insisté sur un même point : à l’heure des restrictions, l’usage d’eau potable pour nettoyer les bateaux devient difficilement défendable, tant pour l’environnement que pour l’image de la filière. La directrice régionale de l’Agence de l’eau a d’ailleurs indiqué que son établissement était désormais prêt à accompagner financièrement des projets d’économie d’eau dans les ports.

Pêche, aquaculture et circuits courts : la mer aussi sous label « Valeurs du Sud »

Le Parlement de la mer met également l’accent sur la valorisation de la pêche et de l’aquaculture locales. La volonté régionale est d’intégrer les produits de la mer dans la démarche « 100 % Valeurs du Sud », avec l’installation d’une signalétique sur les sites de vente à quai et la création d’un site internet promouvant les circuits courts et les productions locales.

Cette stratégie entend soutenir les pêcheurs tout en garantissant aux consommateurs une meilleure traçabilité. Elle s’accompagne du lancement d’un contrat de filière pêche-aquaculture, en coordination avec les deux GALPA régionaux, et d’une réflexion spécifique sur le crabe bleu, espèce invasive dont la prolifération sur les côtes et dans les étangs de la région mobilise désormais scientifiques, pêcheurs et transformateurs. L’objectif est de mettre au point des engins de capture adaptés et de parvenir à valoriser cette espèce dans des conditions économiquement viables.

Pendant la plénière, Richard Galy a insisté sur le caractère pragmatique du travail mené dans cette commission, allant jusqu’à dire que certaines actions de communication avaient été abandonnées pour redéployer les crédits vers des actions jugées plus efficaces. Un propos qui traduit bien l’état d’esprit revendiqué par l’instance : produire du concret plus que des effets d’annonce.

Plaisance et sports nautiques : accompagner la transition des usages

Le bilan ne se limite pas à la biodiversité ou aux filières professionnelles. Il aborde aussi la plaisance et les sports nautiques. La Région rappelle son lobbying auprès de l’État pour développer une filière bioéthanol et homologuer les kits de conversion, ainsi que la création d’une station bioéthanol sur le Vieux-Port de Marseille. Elle met aussi en avant les travaux conduits sur la transition écologique et énergétique de la plaisance, sur les nouveaux usages et sur la sécurité en mer.

Côté sports nautiques, la Région souligne l’effort engagé dans le cadre du Plan Voile et Nautisme : 4,2 millions d’euros votés entre 2018 et 2024 pour soutenir l’investissement des clubs de voile, soit 971 embarcations financées, auxquels s’ajoutent près de 3,2 millions d’euros pour la création ou la modernisation des clubs et bases nautiques. Le soutien au Pôle France Voile de Marseille, aux pôles Espoirs régionaux et aux athlètes de haut niveau s’inscrit dans la même logique, de même que le dispositif voile au lycée.

Tourisme durable : réguler sans fermer

Il est également signalé un tournant plus net vers le tourisme durable. Plusieurs sites littoraux emblématiques ont été accompagnés dans le cadre du dispositif SITEX (Sites touristiques exemplaires) , pour un montant de 565 212 euros, parmi lesquels le Fort d’Entrecasteaux à Marseille, les Salins des Pesquiers à Hyères, le Domaine du Rayol ou le Rocher de Roquebrune.

Les Calanques ont servi d’exemple en matière de régulation, avec les quotas mis en place à Sugiton, qui ont permis une baisse de fréquentation d’environ 80 % sur la période test. Le déploiement de VisitFlux, les pass intermodaux, la valorisation de la ligne TER de la Côte Bleue, la montée en puissance de la véloroute littorale et la création d’un itinéraire du patrimoine maritime participent de cette volonté de mieux répartir la fréquentation et d’organiser l’accès plutôt que de le subir.

La région rappelle aussi la montée des labels environnementaux, les campagnes « Changez de plan » et la création du cadre d’intervention Sud saisonniers, qui a déjà permis d’accompagner à Bormes-les-Mimosas un projet de 28 lits pour les travailleurs saisonniers, avec 400 000 euros d’aide régionale sur un coût total de 1,2 million.

Économie de la mer : décarbonation, éolien flottant et grands fonds marins

Sur le terrain économique, la Région insiste sur la double exigence assignée aux industries maritimes : performance économique et performance environnementale. Le dossier présenté à l’assemblée générale rappelle que l’opération d’intérêt régional « Économie de la mer » articule plusieurs axes : infrastructures portuaires, logistique, industrie navale, éolien offshore, activités sous-marines, biodiversité marine et grands fonds marins.

L’un des points les plus développés pendant la plénière a concerné la décarbonation des activités maritimes, avec en toile de fond le plan Escales zéro fumée et le branchement électrique des navires à quai. Quelque 30 millions d’euros ont été  investis par la Région dans ce cadre, mais les échanges ont permis de préciser l’ampleur du chantier marseillais : 30 postes à quai disponibles à horizon 2028, dont 14 déjà annoncés à court terme, et des réductions attendues de pollution particulièrement importantes, qu’il s’agisse du SO2, des particules fines, des NOx ou du CO2.

L’autre grand dossier reste l’éolien offshore flottant. La ferme pilote Provence Grand Large, mise en service en 2024 au large de Port-de-Bouc, est présentée comme une première en Méditerranée. Christine de Jouette, directrice de Provence Grand Large, venue témoigner à la tribune, a rappelé que ses trois éoliennes flottantes, installées à 17 kilomètres des côtes de Port-Saint-Louis-du-Rhône, à 100 mètres de profondeur, sont raccordées au réseau depuis l’automne 2024 et pleinement opérationnelles depuis juin 2025. Leur production annuelle de 80 gigawattheures (GWh) équivaut, selon elle, à la consommation électrique d’une ville de 45 000 habitants. Elle a également annoncé l’étape suivante : après le succès de Provence Grand Large, son groupement a été retenu dans le cadre de l’appel d’offres n°6 pour une ferme de 250 mégawatts, soit une capacité dix fois supérieure. Pour elle, ces projets doivent être soutenus à l’heure où les tensions sur les énergies fossiles s’accentuent.

Le sujet reste néanmoins sensible. Plusieurs intervenants ont rappelé les inquiétudes persistantes de certains pêcheurs, notamment sur les zones d’atterrage et sur la cohabitation en mer. Des réponses ont été apportées, insistant sur le travail mené en amont avec la préfecture maritime, les professionnels et les usagers pour éviter les logiques d’exclusion. Là encore, le Parlement de la mer s’est voulu un lieu de désamorçage plus que de confrontation frontale.

Autre dossier emblématique : l’émergence d’un pôle d’excellence sur les grands fonds marins, lancé en décembre 2025 avec l’État, l’Ifremer, le Groupement des industries de construction et activités navales et le Pôle Mer Méditerranée. La Région entend jouer un rôle central dans ce domaine stratégique, au croisement de la connaissance scientifique, de la souveraineté et de l’innovation industrielle.

S’y ajoute le projet porté par Naval Group à La Londe-les-Maures autour d’un centre d’essais pour les systèmes autonomes et drones sous-marins, présenté comme un exemple de réindustrialisation maîtrisée sur une friche ancienne, avec une attention forte portée à l’insertion du projet dans son environnement et à l’acceptabilité locale.

Une même matrice politique : faire travailler ensemble des mondes qui s’ignoraient

Au fil de la plénière, une idée est revenue avec insistance : le Parlement de la mer n’a de sens que s’il sert à relier des univers qui se parlaient peu, voire se regardaient avec méfiance.  Trois ans après sa création, le Parlement de la mer apparaît ainsi moins comme une simple vitrine institutionnelle que comme un outil de méthode. Un lieu où se construisent, parfois difficilement, des compromis entre élus, pêcheurs, ports, industriels, scientifiques et associations. Un lieu aussi où la Région cherche à démontrer qu’en Méditerranée, la transition ne peut plus être seulement proclamée : elle doit désormais s’organiser, se financer et se partager.

Patricia CAIRE

 

Articles similaires