Photographie. Serge Assier tire le rideau : l’adieu à son fabuleux destin

Comme une petite mort… Après quarante années de présence consécutive Serge Assier tire le rideau sur les bords du Rhône avec une ultime exposition « Sète, ville de lumière et de poésie » ainsi qu’un hommage à René Char. Mais au-delà d’un adieu à Arles et à ses « Rencontres photographiques », c’est un immense livre d’images et de poésies qu’il dit refermer cette année.

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Serge Assier, Une bouille de forte personnalité, un œil d’une acuité extrême, un humour décapant et un regard réaliste sur la vie. © M.E.

Qu’on se rassure, son parler est toujours aussi franc et fort, son humour toujours aussi marseillais, et ses gueulantes toujours aussi ravageuses : Serge Assier est toujours là, et bien là ! Mais alors qu’il s’apprête a afficher 80 ans au compteur, il est rattrapé par des réalités certes liées à l’âge et au financement de la mise en avant de son travail, mais aussi, et peut être surtout, à la présence trop souvent devenue spirituelle, de ses amis, poètes et gens de lettres, de cinéma, qui l’ont accompagné pendant plus de quarante ans dans sa démarche artistique, déposant des écrits lumineux en regard de photographies qui ne l’étaient pas moins. Comme une alchimie de vie entre deux médias artistiques.

Des larmes pour ses amis

Lorsqu’à la terrasse d’un café arlésien Serge Assier évoque René Char, son ami de presque toujours, sa voix s’emplie de sanglots ; et lorsqu’il se souvient de Philippe Jaccottet, de notre confrère et ami Philippe Larue, trop tôt disparu, d’Edmonde Charles-Roux et de bien d’autres, les larmes arrivent à ses yeux.  Le gaillard a beau être solide et tonitruant, il est aussi fort sensible et émouvant. A l’instar de celui d’Amélie Poulain, Serge Assier a connu un fabuleux destin. Mais pour lui ce n’est pas du cinéma. Il est né en 1946 à Cavaillon et a grandi à Oppède, village perché du Luberon, avant d’être placé en famille d’accueil et de devenir berger dès l’âge de 13 ans. Grands espaces, contemplation, nature rayonnante furent son quotidien avant qu’il ne saisisse la vie à bras le corps. De petits métiers en petits métiers, de galères en galères, il s’est forgé une histoire, un tempérament… Chauffeur de taxi dans les rues de Marseille il cédera  à la passion de la photographie, devenant reporter pour l’agence GAMMA et pour le quotidien « Le Provençal ».  Dans son métier, rien ou presque  ne lui fait peur. Scoop après scoop, prise de (gros) risques après prise de (très gros) risques, il se forge une sacrée réputation. « Dans la vie, il faut savoir prendre des risques, dit-il, et c’est ce que je me suis toujours efforcé de faire. En homme libre, et je ne suis pas quelqu’un qui baisse les bras. »

Une amitié fondatrice

C’est en allant lui tirer le portrait à l’Isle-sur-la-Sorgue, où il demeurait, que Serge Assier fera la connaissance de René Char. De solides liens amicaux se nouent entre les deux hommes, le poète vraisemblablement fasciné par la personnalité sans fard de l’autodidacte photographe et ce dernier par la virtuosité de l’homme de lettres à jouer et donner vie à ces dernières. Les deux débuteront alors une collaboration intellectuelle fructueuse, le poète faisant entrer en résonance ses écrits avec les photographies en noir-et-blanc du photographe. Débutera alors la deuxième vie de Serge Assier qui, parallèlement à son activité de reporter « il faut bien vivre… » débutera un travail artistique qui lui fera rencontrer poètes et écrivains français et étrangers avec lesquels il collaborera. En 1984, sa première participation aux Rencontres Photographiques d’Arles sera préfacée par René Char et l’année suivante, toujours à Arles, son exposition « Huit sollicitations et un chant », poèmes photographiques sur des textes de René Char, rassemblera 101 photographies. Il ne manquera plus aucune des rencontres arlésiennes, finançant lui-même plus d’une trentaine d’expositions et quasiment autant d’ouvrages.

Loin des sentiers de la gloire galvaudés parfois par d’autres à coup de piston, Serge Assier a construit son œuvre avec ses mains et ses tripes, avec ses propres fonds, aussi, mais surtout avec sa foi et son regard, son œil. « Nous les artistes, les purs et durs, nous créons des merveilles, avec ces bulles de vie qui bouillonnent dans notre sang. Dans le corps du poète, dans le couloir de nos vies, la beauté existe encore à travers notre liberté ; elle est l’arbre et ses fruits, source de plénitude dans le brouillard matinal, qui donne cette force de création et permet d’oublier les contrariétés », écrit-il en présentant son ultime séjour arlésien.

Donation de son œuvre à l’État

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C’est avec un hommage à René Char et l’exposition « Sète, ville de lumière et de poésie » que Serge Assier tire le rideau, à Arles, sur quarante années de présence aux Rencontres de la photographie ». © Serge Assier

Son ambition, sa vie artistique durant, fut de « laisser une trace de (son) regard… ». Elle fut aussi de pérenniser cette vertigineuse union, cette osmose miraculeuse entre vers et prose des poètes du temps et les œuvres du berger devenu photographe. Un fabuleux destin, non ? Longtemps inquiet quant au devenir de son œuvre, Serge Assier a désiré en faire don à l’État par une donation manuelle consentie en 2022 auprès de la Médiathèque du patrimoine et de la photographie (MPP).  Un an plus tard le conseil scientifique de l’établissement émettait un avis favorable à l’entrée du Fonds Assier dans ses collections. Ce qui est désormais chose faite et c’est un grand soulagement pour le photographe. « Aujourd’hui je n’ai plus la force et ma retraite de reporter photographe ne me permet plus de poursuivre mon travail artistique. C’est comme ça. Puis j’ai envie de trouver un petit chez moi à Oppède, là où j’ai grandi, je veux quitter ce monde là-bas, en cultivant quatre tomates et des haricots… Je pourrais partir tranquillement rejoindre mes amis poètes, dans ce que René Char appelait la ” fatalité de l’univers”». En attendant Oppède, Serge Assier accueille amis et visiteurs jusqu’au 25 septembre à Arles…

Michel EGEA

Pratique. Exposition jusqu’au 25 septembre à la Galerie Librairie Ephémère, 14 rue Portagnel à Arles (près de la place Voltaire). Tous les jours de 9 heures à 20 heures. Retrouvez Serge Assier, sa vie, son œuvre : sergeassier.com

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