Semaine économique de la Méditerranée à Marseille : la colocalisation, base d’un nouveau partenariat plus équitable?

Publié le 9 novembre 2013 à  23h20 - Dernière mise à  jour le 27 octobre 2022 à  16h38

(Photo Philippe Maillé)
(Photo Philippe Maillé)
Une page serait-elle en train de se tourner? Si certains concepts d’arrière-garde ont la vie dure et même si l’Histoire, forcément, n’est jamais figée, les débats et les discussions engrangés au cours de cette 7e édition de la Semaine économique de la Méditerranée auront au moins eu le mérite de poser les bases de construction de nouvelles relations peut-être plus équitables entre les rives Nord et Sud de la Méditerranée.
Faisant parfaitement écho aux propositions émises par le président de la Région Paca (institution organisatrice de l’événement avec la Ville de Marseille, MPM, Euroméditerranée et la CCI Marseille-Provence, avec le soutien du Ministère des Affaires étrangères et européennes) dans son rapport remis récemment au président de la République, les intervenants à la session portant sur « la colocalisation en Méditerranée, innovation et créativité au service de l’intégration régionale » ont dessiné les atouts (et les limites parfois), les complémentarités, les retards aussi de cette théorie économique qui promeut un partenariat plus équilibré entre le Nord et le Sud mais également, à terme, vers des pays tiers, et, détail non négligeable, en période de crise.

« Ce n’est pas le travail du Sud qui doit émigrer vers le capital du Nord »

Car, avant tout, qu’est-ce que la colocalisation? Un concept économique (voire politique?) selon lequel un pays donneur d’ordres fait fabriquer, sur la base d’un partenariat, des composants intermédiaires industriels à forte valeur ajoutée par une main d’œuvre qualifiée mais moins onéreuse. Une théorie (d’ailleurs clairement énoncée par François Hollande en visite d’État au Maroc en avril dernier) censée favoriser l’intégration économique par la production. Car, comme le répètera plusieurs fois, Jean-Louis Guigou, délégué général de l’Ipemed (Institut de prospective économique du monde méditerranéen), citant notamment l’exemple de l’usine Renault de Tanger, la colocalisation produit des effets de compensation à même d’impacter positivement l’emploi et la compétitivité de l’entreprise commanditaire. Comme le souligne le professeur Guigou, « en même temps que nous créons des emplois en coproduction à Tanger, des emplois à Issy-les-Moulineaux, à la maison-mère de Renault, se créent« . D’ailleurs, le phénomène n’a rien de nouveau et semble même avoir été expérimenté par d’autres depuis bien longtemps.  » Cette théorie consiste à admettre que ce n’est pas le travail du Sud qui doit émigrer vers le capital du Nord, souligne le fondateur de l’Ipemed, mais plutôt l’inverse. Le capital des pays développés doit se redéployer vers les pays émergents ou en voie de développement. C’est ainsi que les Japonais, refusant l’immigration, ont volontairement créé les Dragons du sud-est asiatique. C’est ainsi, également, que les Allemands ont redéployé leur appareil de production dans les pays d’Europe centrale et Orientale« . Et c’est aussi, comme le soulignera un auditeur américain, ce qu’ont fait, il y a déjà près de 40 ans, les États-Unis avec le Mexique. Toujours selon Jean-Louis Guigou, c’est ce que font, en ce moment, les Allemands toujours avec les pays du Maghreb. Alors la France accuse-t-elle un retard en la matière? Raphaël Bello, chef de service des affaires bilatérales et de l’internationalisation des entreprises au ministère de l’Économie, relativise: « La colocalisation n’est pas un concept nouveau. C’est d’abord et avant tout une réalité dans toute la région méditerranéenne. »

Le financement n’est qu’un aspect

Si Marie-Pierre Nicollet, directrice du Département Méditerranée de l’AFD (Agence française de développement), met en garde contre « le malentendu qui peut exister sur cette notion de colocalisation » en terme de partenariats et de répercussion sur l’emploi, il faut, selon Raphaël Bello, « aller au-delà du financier« . « Il s’agit de mettre en place une collaboration intellectuelle, administrative, technique. Le financement n’est qu’un aspect et ce n’est plus le premier, note-t-il. Il faut fixer des normes sociales, environnementales, techniques. Les entreprises elles-mêmes doivent jouer le jeu et sont responsables de leurs choix et du transfert des personnes, des compétences, des technologies« . Un exemple illustré par Florence Mangin, directrice des relations institutionnelles et de la coopération européenne et internationale de la Caisse des dépôts. « La Caisse des dépôts répond à cette philosophie, c’est-à-dire de ne pas donner sa faveur à un système de sous-traitance et de low cost mais de mettre en place des outils pour favoriser un meilleur partage« . A ce titre, Florence Mangin citera les axes d’action de la CDC entreprises (intégrée dans la banque publique d’investissement) et les programmes Averroès finances et Averroès finances 2 qui ont permis de soutenir « une centaine d’entreprises dans différents secteurs d’activités » ainsi que des échanges humains entre PME françaises et PME du sud de la Méditerranée.
Mais, comme n’ont pas manqué de le souligner les différents intervenants, il s’agira encore de faire sauter quelques verrous pour réussir, après le Processus de Barcelone et la tentative avortée d’Union pour la Méditerranée (UPM), ce 3e pari, sur un modèle, espère-t-on, de croissance partagée.
Premier handicap, l’éducation, la formation, la professionnalisation. Selon l’Indice de développement humain (IDH) créé par le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) qui évalue le niveau de développement humain sur l’espérance de vie, le niveau d’éducation et le niveau de vie, la zone Mena (Moyen-Orient et Afrique du Nord) se caractérise notamment par l’inégalité d’accès à la capacité de se former.
Autre facteur d’inquiétude, tristement illustré par l’absence à la Villa Méditerranée de Nassim Kerdjoudj, PDG de Netskills et vice-Président du Forum des chefs d’entreprises d’Algérie qui n’a pu obtenir son visa pour Marseille, la mobilité des hommes, et celle, également, des capitaux. Un problème que Jean-Louis Guigou est loin de prendre à la légère. « Nous sommes face à ce que j’appellerais un problème de notoriété. Quand un prince saoudien vient acheter un hôtel de luxe ou un club de foot, nous savons traiter avec le prince. Mais quand un anonyme vient pour acheter une usine près du Tribunal de commerce d’une petite ville de province, ces chefs d’entreprises sont humiliés: Qui êtes-vous? D’où venez-vous? D’où vient l’argent? Comment faire pour qu’ils aient un certificat de notoriété?« , s’interroge le directeur de l’Ipemed. Enfin, dernière interrogation et non des moindres, la France possède-t-elle encore les moyens de ses ambitions industrielles? « Il n’y a pas de secteur condamné, il y a juste des entreprises qui ne savent pas innover« , tranche Jean-Louis Guigou qui cite, encore une fois en exemple, le capitalisme… allemand.
Paule COURNET

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