Il est deux manières de philosopher, présentes tout au long de l’histoire occidentales : l’une suspend le « je » du philosophe, l’autre se fonde en lui. Le XIXe siècle en afficha deux modèles : Hegel et Nietzsche. Le XXe siècle l’illustra en la personne d’un même penseur, Wittgenstein, et ses deux périodes. En temps de guerre, le philosophe semble devoir recourir aux deux méthodes comme si penser une telle situation demandait à la fois le détachement de l’analyse pour ne pas être submergé par la réalité et le sérieux de l’engagement pour ne pas céder à l’exercice frivole.

Le philosophe ukrainien Constantin Sigov le démontre dans Musiques en résistance car ce petit ouvrage tient à la fois du travail conceptuel et du témoignage. Sur le fond de la guerre d’agression russe en Ukraine, il est consacré à deux musiciens contemporains majeurs, l’estonien Arvo Pärt et l’ukrainien Valentin Silvestrov, avec lesquels il entretient une forte proximité amicale. Suivant les exemples d’Adorno -qui salua le talent de Silvestrov par une lettre citée dans l’ouvrage- et de Jankélevitch, Sigov considère la musique en ce que, outre ses capacités de consolation, elle autorise et motive la spéculation. A la fois concrète par les sons et abstraite par leur libre signification, la musique s’inscrit comme partenaire de dialogue naturel pour une philosophie désireuse de ne pas céder ni à l’idéalisme ni au matérialisme. Elle suggère une spiritualité non codifiée par le religieux et, dès lors, est apte à porter un message humaniste dressé contre la violence et les totalitarismes.
L’image du commandant de camp nazi jouant du Mozart, sa journée terminée, occulte désormais toute réflexion sur le pouvoir de la musique face à la barbarie. Elle n’empêche pas l’horreur et peut même l’accompagner. Ce à quoi réfléchit Sigov relève d’une autre perspective. Il n’est pas du ressort de la musique que d’affronter directement le mal ; elle s’adresse en revanche à la conscience individuelle confrontée, dans sa dimension morale, au mal. A propos d’une cantate de Pärt dédiée au peuple ukrainien, Sigov avance que « la beauté est indissociable de la responsabilité » (p. 125). Ce que la musique provoque relève de l’éthique : « […] réveiller notre conscience et entendre comment la musique de chacun [Pärt et Silverstrov] peut contribuer à la résistance […] » (p. 129). Responsabilité du compositeur à qui il revient de créer une œuvre d’éveil et responsabilité parallèle ou symétrique de l’auditeur à qui il revient d’accueillir l’éveil : « Les Musiques en résistance ne se limitent pas seulement à des œuvres de génie ou de professionnels, il s’agit aussi du choix que font les citoyens de ressentir une résonance et d’entendre des musiques libératrices » (p. 130).
Pour approfondir le questionnement, l’ouvrage, telle une composition musicale, est façonné de trois trames thématiques : biographique, esthétique et philosophique. Pour la première, Sigov rapporte une série de rencontres entre ou avec les deux musiciens, retrace divers épisodes musicaux, cite des extraits de correspondance et évoque des pans importants de la vie des deux musiciens lorsqu’ils ont été victimes du régime soviétique dans leur pays respectifs, notamment leurs exils, achevé pour Pärt, encore effectif pour Silvestrov. « Homo musicus versus homo sovieticus » (p. 31), la formule peut choquer car elle convoque des ordres de réalité hétérogènes et pourtant elle résume ce qui est en jeu, à savoir l’opposition de deux êtres-au-monde, l’un de brutalité et de soumission, l’autre de liberté et de générosité, ou, plus radicalement, l’opposition de l’être et du « non-être » (p. 92) si le premier se révèle « dans la musique véritablement immortelle de Bach et de Mozart » (p. 126).
Une seconde trame de l’ouvrage s’attache à la présentation et à l’analyse de diverses œuvres des deux musiciens. À cette fin, le regard de Sigov est similaire à celui d’Adorno : l’intention de l’œuvre doit être repérable dans sa forme autant que dans son contenu. Il écrit ainsi à propos de l’hostilité de l’esthétique soviétique officielle à l’endroit du « formalisme » jugé trop occidental dans les créations des deux musiciens : « Les dissonances de cette musique exprimaient sans détour une dissonance essentielle, à savoir une résistance radicale à toute tentative de traduire dans ce langage les mots clés du discours de l’idéocratie » (p. 58). Cette musique n’est pas manipulable, pas récupérable dans les codes du pouvoir. L’analyse musicologique des écritures de Pärt et Silvestrov se fait politique lorsque Sigov dégage un principe d’égalité démocratique à partir du style tintinnabuli de Pärt, des petits formats ou des « bagatelles » de Silvestrov.
Sont commentées des œuvres telles que le Credo, Pour Aline, Spiegel im Spiegel, le Cantique des dégrés et le Magnificat de Pärt, Spectres de Silvestrov – dans un chapitre consacré aux musiques utilisées par les cinéastes –, son Hymne 2001, son cycle Maïdan, ses chansons sur des poèmes de Taras Chevtchenko, le poète national ukrainien, et ses Bagatelles. Il faut ici signaler un aspect remarquable de l’ouvrage : l’inclusion, au long des pages, de vingt codes QR renvoyant à des morceaux de Valentin Silvestrov et d’Arvo Pärt pris sur l’ensemble de leurs catalogues, fournissant une introduction efficace à leurs œuvres.
La troisième trame prend une tonalité politico-métaphysique, aussi paradoxal puisse apparaître le syntagme, qui enveloppe les précédentes. Politique car elle s’engage dans une historicité spécifique : le totalitarisme soviétique et son avatar sous la forme de la guerre lancée par Poutine ; métaphysique car la pensée de Sigov éclaire le présent par « l’idée d’appartenance à l’humanité » (p. 106), une « humanité absolument non-soviétique » (p. 27). Le « soviétisme », en effet, ne renvoie pas seulement à une configuration historique mais à une potentialité humaine de destruction contre laquelle la vigilance doit être permanente en s’appuyant sur des dispositifs éthiques : « l’échange des mémoires » (p. 51), la solidarité des persécutés » (p. 16), la « solidarité des interpellés » (p. 109). L’identité de l’Europe n’est pas moins menacée puisque ce sont ses valeurs de liberté et de dignité que le régime poutinien méprise et combat.
Le 7 mars 2022, Pärt adresse un message « au peuple ukrainien » dans lequel il dit : « Pardonnez-nous de ne pas avoir su vous protéger d’un désastre inimaginable à notre époque » (p. 92). Sigov va citer une seconde fois intégralement le message pour s’interroger sur ce que recouvre ce « nous » avant de conclure, dans la même ligne que Camus ou Lévinas, en invoquant une responsabilité irrévocable et partagée par tous : « […] ne pas accepter sa responsabilité en pareil moment, c’est priver le discours de toute signification » (p. 102).
La musique, parce qu’elle est en deçà ou au-delà du discours, c’est-à-dire de la parole humaine, résiste à la compromission, à la trahison, à la lâcheté. Elle résiste au sens assigné, au sémantisme codé – elle ne veut rien dire ce qui n’implique pas qu’elle ne dise rien –, et, à ce titre, devient un modèle et un vecteur de résistance. La résistance est une forme d’engagement à part entière qui se distingue d’autres formes de lutte en ce qu’elle n’est pas un engagement pour mais contre. Elle s’oppose, elle fait face – ce qu’indique son étymologie, sistere. Stehen, se dresser, appelait Paul Celan. De sa signification dans le domaine de la physique, elle retient l’opposition à une action ou à un mouvement, c’est-à-dire qu’au-delà d’un adversaire particulier, elle vise des idéologies ou des croyances.
« Les musiques, conclut Constantin Sigov, ne sont plus la préparation ou l’achèvement de quelque chose, mais l’expérience d’un passage – passage du son au silence, du présent au souvenir, de l’adieu à la rencontre » (p. 137). Une capacité qui tient d’une fragilité, qui tient dans cette fragilité mais qui en cela devient puissance, telle que la comprenait Spinoza, non pas la potestas (pouvoir : établi, dominateur) mais la potentia (puissance : virtuelle, disponible). La résistance des musiques tient de cette dernière, le « pouvoir des sans-pouvoir », selon l’expression de Václav Havel, autre voix précieuse venue de l’Est.

Alexis Nuselovici (Nouss) est professeur émérite de littérature comparée à Aix-Marseille Université après avoir longtemps enseigné au Canada et en Grande-Bretagne. Il a récemment publié Le déportement. Petit traité du seuil et du traduire (Hermann, 2023) et La culture et les revolvers (Hermann, 2024).




