Publié le 21 octobre 2026 à 19h22 - Dernière mise à jour le 21 octobre 2026 à 19h25
Alors que les élections américaines de mi-mandat du 3 novembre prochain semblent mal engagées pour le parti républicain, et tandis qu’il ne sait plus comment se dépêtrer de l’ahurissante guerre qu’il a lancée en février 2026 contre l’Iran, le Président américain donne le sentiment d’avoir délibérément choisi de sacrifier l’Ukraine.

Ce retournement de veste, d’aucuns (les Ukrainiens et les Européens) diront cette trahison, vise à faire croire aux électeurs américains que si le prix de l’essence en particulier, et l’inflation en général, n’ont cessé de grimper aux États-Unis au fil des derniers mois, ce n’était pas à cause du blocage du détroit d’Ormuz par les Iraniens, mais bien à cause des Ukrainiens qui, en frappant les raffineries russes, assèchent le marché mondial du pétrole et font ainsi monter les prix. Hélas pour le Président américain, les chiffres sont têtus : De 2,98$ le gallon avant la guerre contre l’Iran, l’essence est passée à 4,33$ le gallon à ce jour tandis que l’inflation, qui était à 2,4% avant la guerre contre l’Iran, s’établit aujourd’hui à 3,7%.
A l’évidence, les malheureux Ukrainiens n’ont pas grand-chose à voir dans cette érosion du pouvoir d’achat des Américains. Nonobstant, Donald Trump semble bien déterminé à faire porter le chapeau de ses propres errements au Président Zelensky. Ainsi, depuis deux semaines et avec soin, s’emploie-t-il à cocher toutes les cases d’une trahison en règle de l’Ukraine :
. 10 octobre 2026 : A la suite d’un entretien téléphonique avec Poutine, Donald Trump annonce un accord avec Moscou aux termes duquel la Russie livrerait immédiatement 300 000t de diesel aux États-Unis, suivies de 500 000t en novembre, puis d’un million et enfin de 3 millions de tonnes dans les mois suivants, ce qui conduirait dans l’optique de la Maison blanche à une détente des prix à la pompe sur le marché américain.
. 11 octobre : Passé l’effet de surprise, voire d’effarement, provoqué par cette annonce, le Président américain est passé, avec le style qu’on lui connaît, à une virulente attaque ad hominem contre le Président Zelenski : « Il est temps pour l’Ukraine d’avoir un nouveau Président ! ». Cette sortie n’est pas sans rappeler la violence du guet-apens que Trump, épaulé par le vice-Président J.D Vance, avait tendu au président ukrainien dans le bureau ovale le 28 février 2025. En clair, si le prix des carburants augmente aux États-Unis c’est à cause de Zelensky qui bombarde les raffineries de pétrole russes, si la paix ne se dessine pas entre Moscou et Kyiv c’est la faute à Zelensky qui s’obstine à résister à l’agression russe, et si Trump ne parvient pas à établir cette relation stratégique dont il rêve avec la Russie c’est toujours à cause de l’Ukraine.
. Depuis le 11 octobre, les autorités ukrainiennes observent et dénoncent des intermittences dans leur accès au réseau Starlink et à l’extension militaire de celui-ci, Starshield, deux réseaux sous strict contrôle américain dont Kyiv dépend pour anticiper et intercepter les attaques quotidiennes et massives de drones et de missiles russes, et pour assurer ses communications sur le front. Bien qu’Elon Musk, patron de Starlink, et le Président américain ont juré leurs grands dieux qu’ils n’étaient pour rien dans ces interruptions, le fait est qu’au cours des derniers jours les missiles russes ont bénéficié d’un taux de pénétration accru dans l’espace ukrainien.
. 16 octobre : Nouvelle initiative favorable à la Russie prise par le Président Trump qui décide le gel, sans autre forme de procès qu’un décret présidentiel, de l’application de la loi Graham, adoptée par le Congrès un mois plus tôt qui prévoyait de lourdes sanctions américaines contre les pays important du pétrole ou du gaz russes afin d’entraver le financement de l’effort de guerre de Moscou.
. 18 octobre : rebelote, le Président Trump en remet une couche contre le Président ukrainien : « Zelensky ne veut pas mettre fin à la guerre… ».
. 19 octobre : nouvelle déclaration du Président américain qui répète qu’il est temps pour l’Ukraine de changer de Président mais qui, surtout, insiste pour souligner que « la Russie s’est bien comportée avec l’Ukraine ». Une déclaration stupéfiante qui montre que Donald Trump ne met plus de gants et met bas les masques.
A ce stade, le Président américain semble donc avoir choisi son camp. Ce n’est pas une surprise car on le sait plus à l’aise avec des autocrates qu’il ne peut l’être avec les plus proches alliés traditionnels de l’Amérique comme peuvent l’être le Canada ou les pays européens. On notera le ton gourmand avec lequel il a confirmé, sans rire, sa disposition à une prochaine rencontre trilatérale avec ses homologues chinois et russe… pour faire avancer la paix en Ukraine.
Lâchés par Washington, les Ukrainiens n’ont guère d’autres ressources que de se préparer à davantage de sacrifices, à se défendre avec encore plus de résilience face à la Russie et à compter davantage sur les Européens. A cet égard, ces derniers sont désormais encore un peu plus en première ligne du soutien à l’Ukraine. L’UE, mais aussi le Royaume-Uni et le Canada entres autres, sont plus que jamais confrontés à des défis majeurs : le degré de leur vulnérabilité face à la guerre hybride que leur livre la Russie, la détermination à rester unis dans leur soutien politique, militaire et financier à l’Ukraine, les marges de manœuvre de leur industrie d’armement pour suivre le rythme infernal des besoins de l’Ukraine, leur capacité à influencer, ou à infléchir, la ligne tortueuse et imprévisible de l’actuel occupant de la Maison blanche.
Avec un mélange d’impunité, de cynisme et de violence, les États-Unis sont en train de lâcher l’Ukraine. Rares et peu audibles sont les voix qui se font entendre en Europe pour dénoncer cette trahison tandis que derrière les murs du Kremlin on doit sans doute trinquer à la santé de Donald Trump.
L’Histoire retiendra de ce baroque Président américain l’extraordinaire énergie qu’il aura consacrée à chercher à nuire aux alliés traditionnels de l’Amérique, l’impressionnante impuissance des États-Unis à gagner la guerre qu’ils ont lancée contre les gardiens de la révolution iraniens et la douteuse complaisance affichée à l’endroit des grands carnivores de la planète. Dans ce bilan, dont le moins que l’on puisse dire est que les éléments positifs ne sautent pas aux yeux, viendra s’inscrire la tache de la trahison d’un pays qui se bat pour sa liberté. Avec un peu de lucidité, de courage et de sens de l’honneur les Américains peuvent encore l’effacer avant que l’irréparable ne soit commis.
Ancien diplomate, Bernard Valero a servi 45 ans durant au Ministère des Affaires étrangères. Il a notamment été Consul général de France à Barcelone, Ambassadeur à Skopje et Bruxelles, Directeur de la Communication et porte-parole du Quai d’Orsay. Bernard Valero est aujourd’hui membre du Conseil de surveillance de l’Union pour la Méditerranée (UpM).



