Maupassant à l’heure de l’intelligence artificielle. Rencontre avec le comédien Guillaume Loublier, qui sera sur la scène du Chêne Noir pour interpréter cette pièce. Julien Gelas, directeur du Chêne Noir d’Avignon, ose en 2019 un parallèle entre Le Horla de Maupassant et le numérique, en imaginant un personnage inédit dans l’œuvre originale : une intelligence artificielle nommée Anxia. « Et si le Horla était aujourd’hui une intelligence artificielle ? L’univers numérique ne finit-il pas si souvent par nous mettre hors d’où nous sommes ? Hors de notre présent vivant ? » s’interroge-t-il. De vastes questions auxquelles tente de répondre cette adaptation, portée sur scène par Guillaume Loublier. Le comédien que nous avons rencontré a répondu à nos questions.

Destimed: Présentez-vous en quelques mots, Guillaume Loublier
Guillaume Loublier : Je suis auteur, comédien et animateur/médiateur. Je suis un grand rêveur en quête de liberté. Après de riches expériences d’interprète au théâtre, je me passionne pour les questions éthiques et philosophiques liées aux nouvelles technologies et je décide d’écrire dessus. Ce n’est pas très sexy, la technologie comme sujet pour la scène, mais c’est précisément le défi que je poursuis avec énergie : rendre accessibles et divertissantes des questions sérieuses. En 2021, j’écris AIR, un seul-en-scène loufoque sur la notion de progrès, en me demandant : « Sommes-nous plus proches de nos machines que de nous-mêmes ? ». Quelle joie de voir que le spectacle séduit des publics et des lieux très différents ! Alors je continue, et je développe par ailleurs des actions de médiation culturelle à destination des scolaires. Michel Bouquet dit dans un de ses livres : « Si on rasait les théâtres, les gens n’auraient plus de lieux pour se fédérer afin d’entendre la vérité d’un autre ». La technologie est un sujet controversé qui ne met personne d’accord. C’est ce théâtre-là que j’aime fabriquer : un théâtre créateur de liens.
Pourquoi ce projet autour du Horla ?
En 2024, je tombe sur l’adaptation de Julien Gelas du Horla, d’après Guy de Maupassant. Je suis saisi par la modernité et l’audace de parachuter le protagoniste à notre époque et d’inventer un nouveau personnage : Anxia, une assistante personnelle dotée d’une intelligence artificielle. Dans l’adaptation, la menace ne plane pas uniquement sur l’être invisible comme dans la version originale de Maupassant : le doute s’étend jusqu’à Anxia. J’ai aimé cette idée de Julien Gelas de se demander : « Et si le Horla était une intelligence artificielle ? » ; « L’univers numérique ne finit-il pas si souvent par nous mettre hors d’où nous sommes ? Hors de notre présent vivant ? »
J’ai aimé son intention de ne pas vouloir faire un pamphlet contre l’IA, mais d’initier la réflexion en faisant vivre l’esprit de Maupassant. J’ai saisi l’opportunité de cette audacieuse idée pour proposer un deuxième spectacle et traiter cette fois de l’importance de ne pas rester campé dans la peur de la technologie, au risque de ne faire vivre que l’irrationnel et de perdre pied avec la réalité. Nous abordons souvent le sujet de la technologie avec nos émotions : soit dans un enthousiasme excessif, jusqu’à se persuader qu’elle solutionnera tous nos problèmes et nous rendra immortels ; soit dans une peur qui peut confiner parfois à l’irrationnel. L’émotion est-elle la boussole idéale pour juger, pour connaître ? Pas sûr. Dans Le Horla, le protagoniste soupçonne son intelligence artificielle de lui vouloir du mal. Il est sous le strict jugement de son émotion d’angoisse, qui l’empêche de raisonner clairement. Mais Anxia a-t-elle réellement une intention, ou n’est-elle que l’exécutante des demandes de l’humain qui la programme ?
Si nous entretenons des représentations fantasmées de la technologie, nous risquons de passer à côté de la réalité. L’idée n’est pas de dire : «L’émotion, c’est pas bien ». Si l’émotion est là, c’est pour une bonne raison. Si on a peur d’un avenir ultra-technologisé, ça ne veut pas dire qu’on est un vieux conservateur aigri : ça veut peut-être dire qu’on voit disparaître certaines choses auxquelles on tient. Si, à l’inverse, ce futur nous attire ardemment, ça ne veut pas forcément dire qu’on est un individualiste hors-sol : ça signifie probablement qu’on souhaite voir se réaliser certaines promesses auxquelles on croit. Donc l’émotion est importante, mais il faut en sortir pour comprendre ce qu’il y a derrière. L’émotion, selon moi, ne doit pas être une posture, mais une étape qui mène vers l’information et la connaissance. On ne doit pas s’y arrêter. Comme je dis souvent : il vaut mieux faire grandir nos échanges plutôt que nos fantômes.
Que représente Le Horla pour vous ?
Le Horla, c’est un être nouveau, invisible pour l’humain faute d’un équipement biologique permettant de le percevoir. Le protagoniste souffre de ne pas neutraliser cet être insaisissable qui s’empare de sa vie. Il condamne le corps humain qu’il juge médiocre et faible, incapable d’accéder à toute la réalité. Et c’est vrai : nous ne faisons de l’expérience du monde que ce que nos sens nous permettent de percevoir. « Est-ce que nous voyons la cent millième partie de ce qui existe ? » demande le prêtre lors du voyage au Mont Saint-Michel. Non : nous sommes limités et devons nous contenter d’une expérience partielle de la réalité, parce que nous avons un corps limitant. Le Horla questionne nos limites.
Ce mépris du corps tel que nous le connaissons aujourd’hui me conduit à la pensée transhumaniste, qui remet en question la nature biologique humaine. Les transhumanistes considèrent l’humain comme un être inachevé, perfectible par la technologie. Dans Le Horla, le protagoniste porte un jugement défavorable à l’égard de l’humain, disant qu’il est notamment « une ébauche d’être qui pourrait devenir intelligent et superbe ». Il y a ici aussi l’idée d’un être imparfait que l’on peut améliorer.
Et si la technologie pouvait nous permettre de dépasser nos limites ? Ce n’est d’ailleurs pas qu’une question, mais bien une réalité. Voyons Oscar Pistorius, à qui on interdit les Jeux olympiques pour valides parce que ses prothèses lui donnent des avantages nouveaux. Voyons Michael Munoz, artiste espagnol, qui s’est fait implanter des ailerons sur la tête pour éprouver les variations météorologiques et qui revendique la création d’un nouveau sens.
Le Horla questionne aussi notre relation avec l’IA. Je pense aux propos, entendus récemment, de Martin Legros, rédacteur en chef de Philosophie Magazine. Avant, les algorithmes agissaient sans que nous en ayons conscience : ils influençaient nos désirs et nos comportements en arrière-plan – « Vous avez aimé ceci, vous aimerez cela ». Aujourd’hui, avec les IA génératives, nous avons franchi un cap : l’humain est confronté directement à l’IA. Et quand on lui parle, qu’on lui pose des questions, et qu’elle nous répond de manière précise et personnelle, on ne peut pas s’empêcher de la créditer d’une intentionnalité, de nouer avec elle un rapport personnel et de se dire : « Mais qui est en face de moi ? »
Comment avez-vous choisi les passages joués sur scène, et comment s’est construite l’adaptation co-réalisée avec Julien Gelas ? Ce fut un travail collectif avec Laura Charpentier, metteuse en scène, et Colin Voisin, scénariste, qui nous a aidés à la dramaturgie. Laura Charpentier souhaitait conserver au maximum le verbe de Maupassant, et en même temps il fallait développer la modernité initiée par Julien Gelas et densifier les rapports entre le protagoniste et Anxia.
Elle a minutieusement veillé à conserver des moments phares et des passages percutants de l’œuvre originale, qui servent l’histoire. Le texte original est sous la forme d’un carnet de notes ou journal intime, avec date du jour de rédaction : le protagoniste raconte ce qu’il a vécu. Mais pour satisfaire à nos volontés dramaturgiques, nous avons préféré que le personnage vive les expériences plutôt qu’il raconte ce qu’il a vécu. Cela nous a demandé beaucoup de travail, tant au niveau artistique que technique. Allan Duminil, puis Yves Cohen, et enfin Sylvain Bitor ont apporté leur expérience technique pour donner vie au Horla que nous voulions raconter.
Quels dispositifs scéniques avez-vous imaginés pour cette adaptation ?
Il y a une structure sous forme d’araignée sur scène : un écran, un ring light, une zone travail avec ordinateur, et une zone repos avec un pouf. Quelques lumières, des rampes LED et une boule lumineuse scintillent et animent l’univers technologique et Anxia. Le protagoniste utilise un ring light et partage des contenus sur les réseaux sociaux. Il relate les expériences étranges qu’il vit et sollicite ses abonnés. Encore une fois, la forme originale de l’œuvre de Maupassant est un journal avec date du jour de rédaction. Ce journal fait penser à un journal intime ou carnet de notes destiné à l’auteur lui-même, afin de mieux apprendre de ses expériences. Dans l’adaptation, le personnage va « prendre de la distance » en partageant des contenus sur les réseaux sociaux : c’est une façon, encore une fois, de rester fidèle à l’esprit de Maupassant tout en témoignant de notre époque actuelle.
Tout au long de l’adaptation, le protagoniste interagit avec Anxia, son chatbot personnel sur lequel il travaille. C’est une relation qui pourrait s’apparenter à une relation amicale, professionnelle, sentimentale, et même parentale. Le protagoniste va devoir faire des choix qui pourraient avoir des répercussions sur leur relation. Les enjeux sont grands puisqu’il a besoin de la bonne volonté de son IA pour atteindre son objectif, et elle a besoin de lui pour gagner en compétence.
Dans la version originale, le protagoniste parle de sa santé avec un vocabulaire précis, savant, presque clinique. Il s’obsède pour son état physique, traquant la moindre évolution. Dans l’adaptation, le personnage utilise une montre biométrique qui symbolise ce désir de contrôle par cet objet technologique qui scrute son corps à sa place. L’écran sert à visualiser son état physiologique en temps réel et à diffuser les applications suggérées par Anxia. La structure sous forme d’araignée sert à jouer sur la notion d’illusion. L’araignée n’a pas bonne réputation en général : elle fait peur à la plupart des gens. Mais pourquoi ? Est-elle aussi dangereuse que cela ? Mérite-t-elle cette étiquette ? L’émotion d’angoisse nous jouerait-elle des tours ? L’intelligence artificielle stimule notre imagination. Certains y voient la fin de l’humanité, un monde plein de robots tueurs, une forme de monstre doté de mauvaises intentions. Mais est-ce la réalité, ou notre émotion d’angoisse face à l’inconnu qui s’exprime ?
En 1885, Louis Pasteur soulève l’idée selon laquelle il y a des êtres vivants dans l’air et dans les gouttes d’eau. Entre 1884 et 1886, Maupassant suit les cours du professeur Charcot, neurologue qui travaille sur l’hystérie et déclenche des crises spectaculaires chez ses patients sous hypnose. Entre la découverte scientifique d’un monde « plein d’inconnaissables puissances » et les expériences de suggestion qui révèlent à la fois nos pouvoirs et notre vulnérabilité, il y a de quoi stimuler l’imagination.
Restons rationnels ! Laissons Guy de Maupassant le dire avec sa plume : « On s’égare vite dès qu’un petit fait incompréhensible nous frappe. Au lieu de conclure par ces simples mots, je ne comprends pas parce que la cause m’échappe, nous imaginons aussitôt des mystères effrayants et des puissances surnaturelles ».
Propos recueillis par Jean-Rémi BARLAND
informations pratiques: « Le Horla » de Guy de Maupassant – Mise en scène : Laura Charpentier – Adaptation : Julien Gelas et Guillaume Loublier – Avec Guillaume Loublier – Théâtre du Chêne Noir, 8 bis rue Sainte-Catherine, 84000 Avignon – Samedi 24 janvier à 21 h – Durée : 1 h 10 – Réservations / renseignements : 04 90 86 58 11 Mail : contact@chenenoir.fr – Site : chenenoir.fr




