Chronique cinéma de Jean-Rémi Barland.  « L’Agent secret » : Kleber Mendonça Filho signe un thriller-labyrinthe porté par un Wagner Moura magistral

Primé à Cannes (mise en scène et interprétation masculine), L’Agent secret entraîne le spectateur dans un récit en trompe-l’œil, entre polar politique et éclats de fantastique. Sur fond de dictature militaire brésilienne, Kleber Mendonça Filho orchestre une fresque haletante où la virtuosité formelle se met au service d’une charge contre la corruption, la violence policière et la surveillance d’État.

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Wagner Moura est “L’agent secret” Photo Copyright 2025 CinemaScópio – MK Production – One Two Films – Lemming

Ce film est un labyrinthe dans lequel le réalisateur brésilien Kleber Mendonça Filho nous égare pour mieux nous retrouver. Primé à Cannes -Prix de la mise en scène et prix d’interprétation masculine pour Wagner Moura- L’Agent secret est un thriller fascinant : il déroute d’abord, laisse perplexe, puis procure un plaisir réel, presque jubilatoire. Au cœur de cette histoire en trompe-l’œil, certains éléments flirtent avec le fantastique  – notamment la découverte d’une jambe humaine dans le ventre d’un requin, dont on ignore l’origine comme l’identité du propriétaire. Sur 2h40, que l’on ne voit pas passer, ce film-fleuve explore le Brésil de 1964 à 1985, pliant sous le joug de la dictature militaire.

Marcello un homme en fuite

Il s’appelle Marcello. C’est l’anti-héros absolu. Quand nous le rencontrons, en 1977, il a la quarantaine, il est veuf et fuit un passé trouble. Il s’arrête dans une station-service pour faire le plein. Non loin, un cadavre gît depuis plusieurs jours lorsqu’arrivent deux policiers, venus contrôler ses papiers. Début à la Tarantino, ou à la Sergio Leone dans ses grands westerns : Marcello échappe de justesse à une arrestation sommaire, avant de se retrouver à Recife, en plein carnaval. Son souhait le plus cher est simple : retrouver son fils, puis quitter le pays pour refaire sa vie. Il peut compter sur l’aide de son père et de quelques proches bienveillants. Mais il découvre bientôt qu’un puissant industriel, lié à une entreprise énergétique, a engagé deux tueurs à gages pour l’éliminer.

Un Brésil sous tension, entre paranoïa d’État et polar politique

Mêlant les genres et jouant avec la temporalité, retours en arrière compris, dont l’un finit par livrer la clé du mystère qui pesait sur le spectateur,  le réalisateur dénonce la corruption, les abus policiers et la surveillance d’État. Il rend aussi un hommage vibrant au cinéma qui l’a toujours inspiré. Cet amour transparaît dans la description d’une salle projetant Les Dents de la mer et La Malédiction, dans la présentation minutieuse des intérêts économiques qui entravent les technologies écologiques, et dans une succession de rebondissements et de coups de théâtre où la brève liaison de Marcello avec une voisine apparaît comme une bulle d’espoir… vite éclatée dans le bruit et la fureur.

Interprétations magnifiques

D’une cohérence absolue, la mise en scène offre aux interprètes un terrain idéal pour libérer leur talent. En premier lieu, Wagner Moura : dans la peau de Marcello, il secoue les lignes, bouleverse et fascine. À ses côtés, les performances de l’ensemble de la distribution méritent respect et considération. Les trois comédiennes Maria Fernanda Cândido, Hermila Guedes et Alice Carvalho sont remarquables d’intensité ; elles illustrent aussi la volonté du réalisateur d’orienter l’intrigue vers un véritable élan féministe. Il faut également saluer le rôle du père de Marcello, sans doute le plus beau personnage du film.

Accrochez votre ceinture au fauteuil : ça déménage, ça bouscule, et c’est tout simplement un chef-d’œuvre, un polar politico-social qui évoque souvent l’univers de dénonciation de l’Italien Francesco Rosi. Un film qui, comme l’ont noté de nombreux chroniqueurs internationaux, est appelé à devenir un classique.

Jean-Rémi BARLAND

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