Nikolaus Harnoncourt : 10 ans après, l’écho d’un géant de la musique par Hagay Sobol
En 2016 disparaissait un géant de la musique, Nikolaus Harnoncourt. Acteur culturel majeur, repoussant en permanence les limites de son art, il était un pont entre le passé et un présent toujours en devenir.
Le chef d’orchestre et violoncelliste autrichien Nikolaus Harnoncourt nous a quittés il y a dix ans. Ce n’est pas seulement un géant de la musique qui s’en est allé, mais un humaniste qui a su mettre son génie interprétatif, sans concession, au service des autres, touchant ainsi le cœur du plus grand nombre. Aussi, son héritage et son parcours pourront donner à penser, bien au-delà du seul champ artistique.
Ses interprétations, la vie même !
Ma rencontre avec son œuvre date de plusieurs décennies et s’est faite presque par hasard, lorsque j’écoutais pour la première fois un disque des cantates de Jean-Sébastien Bach, sur instruments anciens, réalisé avec son compère Gustav Leonard, disparu en 2012. Ce fut un choc. Je n’avais jamais rien entendu de tel. Mes oreilles jusque-là habituées au confort des instruments modernes étaient presque malmenées par ces sonorités étranges et la vigueur de l’interprétation. Revenant par la suite à des versions de référence, j’avais alors l’impression de ne pas écouter les mêmes œuvres. Elles semblaient comme figées dans le temps, dans un passé lointain, chargées d’une pseudo-tradition romantique, plus proche de Bruckner que de l’original. À l’inverse, ces interprétations « baroqueuses » des cantates du Cantor de Leipzig paraissaient la vie même et d’une modernité stupéfiante.
L’une des plus incroyables aventures de la vie musicale
Dès lors j’attendais avec fébrilité chaque nouvel opus de l’une des plus incroyables aventures de la vie musicale, la résurrection de l’intégrale des Cantates de Bach, sur instruments d’époque et voix d’enfants. Même à des années de distance, on sent encore l’investissement de tous les protagonistes bien conscients du moment d’histoire qu’ils étaient en train d’écrire. L’émotion est palpable et les quelques défauts et imprécisions des enregistrements rendent encore plus précieuses ces interprétations tant l’urgence est présente. Elles nous font entendre des chefs-d’œuvre qui n’avaient plus été joués depuis leur création, et d’une manière si directe qu’on croirait les partitions à peine sorties de l’atelier du Maître. Elles redonnent chair à l’un des plus grands génies du monde occidental.
Le révolutionnaire
On peine à imaginer aujourd’hui ce que cette approche historiquement informée avait de révolutionnaire à l’époque. Et certains critiques n’avaient pas de mots assez durs pour disqualifier ce courant musical naissant. Il y a, dans la démarche d’Harnoncourt, non pas la recherche de la « vérité », mais une volonté de revenir aux sources manuscrites, souvent altérées, après des copies successives, les aléas de l’histoire ou l’indélicatesse de certains interprètes, et de les jouer avec des formations musicales telles qu’elles virent naître les œuvres, afin de produire une nouvelle subjectivité et d’ouvrir de nouvelles pistes. Car « il est illusoire de croire que l’on peut reproduire une interprétation originale alors que nos oreilles ont entendu Wagner ou Schoenberg ». Il ne s’agit donc pas seulement de redonner à entendre ce que le compositeur a créé à son époque, avec les contraintes de son temps, mais de revenir à la source en sachant que les génies sont intemporels, et de permettre ainsi d’en renouveler le sens, trop souvent corseté par des interprétations datées.
Honnêteté et humilité
Cette quête d’authenticité, d’honnêteté interprétative, loin du beau son, est d’abord une preuve d’humilité qui place le compositeur et son œuvre au centre, et les interprètes comme des moyens de servir la création artistique et l’élévation de l’âme. Il y a beaucoup de points communs dans cette démarche avec le pianiste Glenn Gould, ou des chefs d’orchestre classiques mais intransigeants tels que l’Allemand Otto Klemperer ou le Russe Yevgeny Mravinsky. En revanche, tout l’oppose à Herbert von Karajan, aussi bien sur le positionnement personnel qu’artistique.
Repousser les limites, toujours
Loin de s’enfermer dans un courant ou un style, Nikolaus Harnoncourt enrichit son répertoire en abordant les grands classiques, Mozart ou Beethoven, révélant des joyaux dans des œuvres que l’on croyait connaître par cœur. Ou encore, en poursuivant sa quête jusqu’au vingtième siècle avec Porgy and Bess de George Gershwin, par exemple. Il ne délaissa pas pour autant ses amours d’enfant, mais repoussa encore un peu plus les limites, parfois en opposition avec la nouvelle orthodoxie baroque. En effet, il n’hésita pas à rejouer Bach sur instruments modernes et à réintroduire les voix de femmes dans les œuvres chorales du maître de la fugue. Car il avait parfaitement assimilé la logique de ses œuvres, ce qui n’imposait plus le retour aux instruments d’époque. On y entendit ainsi des nuances inédites, une précision du phrasé et des articulations inouïes : jamais la routine, ni la facilité. Lorsqu’il dirigeait cette musique qu’il avait maintes fois donnée en concert, son regard était illuminé. L’enthousiasme était communicatif, comme s’il découvrait les notes pour la première fois.
Une influence au-delà de la musique
Son influence fut durable, car c’était un homme de partage et de dialogue*. L’empreinte qu’il laissa à travers ses réalisations, ses écrits et son enseignement dépassa très largement le cadre strict de la musique ou du domaine artistique. Et je dois avouer, avec humilité mais également avec reconnaissance, que je m’inspirais de ses méthodes pédagogiques alors que j’enseignais un tout autre domaine que celui qu’il exerçait.
Nikolaus Harnoncourt demeure parmi nous. Il continuera à nous inspirer à chaque écoute de ses interprétations ouvertes et toujours en devenir. Non, il n’est pas parti : il a l’éternité devant lui…
* Le Dialogue musical. Monteverdi, Bach et Mozart, Éditions Gallimard, 1985.
Pr. Hagay Sobol @Destimed/Philippe Maillé
Hagay Sobol, Professeur de Médecine est également spécialiste du Moyen-Orient et des questions de terrorisme. A ce titre, il a été auditionné par la commission d’enquête parlementaire de l’Assemblée Nationale sur les individus et les filières djihadistes. Ancien élu PS et secrétaire fédéral chargé des coopérations en Méditerranée. Il est Président d’honneur du Centre Culturel Edmond Fleg de Marseille, il milite pour le dialogue interculturel depuis de nombreuses années à travers le collectif « Tous Enfants d’Abraham».
Article en partenariat avec Art&Facts. Le N°4 – Identités culturelles : Legs, appropriation et conflits. Le magazine où l’art rencontre l’éthique et l’actualité. Avec Yana Grinshpun, Gérard Rabinovitch, Guy Konopnicki, Hagay Sobol, Joëlle Debonnaire, Evegeny Kissin, Irène Kudela, David Gerbi, Alexandre Rifai, Antoine Chéreau, Simona Esposito, Pek, Sarah Vajda, Alexandre Nouss, Lise Hadda, Gabrieka Badescu-Rabinovitch, Alexis Tchkotoua, Jérôme Rigaudias et puis aussi Marika Bret, Noelle Lenoir, Caroline Yada, We’ll Dance Again.
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