Municipales à Marseille. Grand entretien. Benoît Payan : « Je n’ai qu’un seul adversaire dans cette campagne »

Benoît Payan, maire sortant de Marseille, est candidat à sa succession (Printemps Marseillais). Dans cet entretien au long cours, il revient sur le nouveau mode de scrutin, la campagne municipale, ses adversaires, son bilan, ses relations avec la Métropole, le Département et la Région, mais aussi sur la propreté, la sécurité, le logement, l’économie et la vie associative.

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Le maire de Marseille, Benoît Payan, candidat à sa succession © Joël Barcy

Marseille au suffrage direct : « ça change tout »

Destimed : En tant que maire sortant, vous avez pris le lead. Qu’est-ce qui change par rapport à la campagne de 2020 ?
Benoît Payan :
D’abord, c’est une campagne complétement différente de celle de 2020. Elle est différente parce que c’est la première fois depuis des décennies -depuis près de 70 ans- que les Marseillaises et les Marseillais vont élire directement leur maire. Jusqu’ici, chacun était candidat dans un secteur. Ensuite, les conseillers municipaux, en fonction du nombre de conseillers envoyés par les secteurs, élisaient le maire. On était, en quelque sorte, sur un système « à l’américaine ». Ce qui veut dire qu’on pouvait être élu maire de Marseille en ayant moins de voix — c’est déjà arrivé. Or, c’est une anomalie démocratique assez majeure. Dans l’idée que l’on se fait de la démocratie, celui qui est arrivé en tête a gagné. Cette fois-ci, l’anomalie sera corrigée.

La fin du « système par secteurs »

Par rapport à une campagne « habituelle », qu’est-ce que cela va changer ?
En fait, elle n’a absolument rien à voir. Je me souviens très bien de ce que l’on faisait avant : j’ai fait d’autres élections municipales. On était dans nos secteurs. On parlait principalement des problèmes du secteur. On avait des programmes de secteur. Bien sûr, il y avait quelque chose de commun, mais c’était quand même très focalisé. Donc, on choisissait vraiment de faire une campagne autour de la problématique du secteur. Mais la ville, dans sa globalité, n’était pas réellement prise en compte. Et c’est aussi ce qui a permis à différents maires, de droite comme de gauche, d’oublier une partie de la ville.

Je sais que je ne vais pas faire beaucoup d’heureux dans mon camp, mais Gaston Defferre délaissait les quartiers communistes. Et Jean-Claude Gaudin délaissait les quartiers de gauche. Ce mode de scrutin a aussi, quelque part — c’est un impensé de la politique — fabriqué la fracture de Marseille. Parce que les endroits qui ne votaient pas, ou qui votaient « mal », et qui ont souvent été les mêmes, sont des endroits où il y a eu très peu d’attention de la part des pouvoirs publics. De toute façon, on n’attendait rien de ces quartiers. Résultat : il y a eu un maximum de politiques publiques dans les quartiers où « ça votait bien ». Maintenant, c’est terminé. Moi, je me suis battu pour que ce système -qui crée une forme de ségrégation électorale et électoraliste- n’existe plus. La voix d’un Marseillais du 15e arrondissement vaut aujourd’hui celle d’un Marseillais du 7e, qui vaut celle d’un Marseillais du 11e : on est tous à égalité. Et ça, ça change tout.

Un seul vrai adversaire dans cette campagne

Un mot sur vos adversaires ?
Quand on ne peut pas dire du bien de quelqu’un, on ne dit rien. Et puis, je n’ai qu’un seul vrai adversaire dans cette campagne. Je sais que cela chagrine certains de mes opposants, mais je regarde les faits tels qu’ils sont et la réalité telle qu’elle est. On peut dire qu’on ne croit pas aux sondages. Je sais qu’un sondage ne fait pas une élection. Un sondage, il nous explique une tendance : c’est une photo. Le reflet de la volonté d’une partie de la population.

Tous les sondages, désormais, disent qu’on est au coude-à-coude avec le RN, et que les autres adversaires sont, au moment où l’on parle, dans une situation où ils ne peuvent plus devenir maire. Cela ne veut pas dire qu’ils ne le seront pas… D’abord, le Rassemblement national est naturellement mon adversaire, quel que soit son score. Par conviction profonde : je me bats contre des idées de division, de haine, où l’on trie les gens en fonction de leur appartenance, de leur religion, du quartier dans lequel ils vivent.

Et j’ai été meurtri d’entendre quelqu’un qui veut devenir maire de Marseille, comme Franck Allisio, dire en une d’un grand quotidien : « Je serai le candidat du 9e au 13e arrondissement. » Quand vous entendez de tels propos, vous vous dites : « Ça ne va jamais s’arrêter. » Ils n’ont toujours pas compris que notre ville doit être une et indivisible.

Donc, par nature, par tempérament, par conviction, le RN est mon adversaire. Et il se trouve que, dans cette élection, il est aussi mon adversaire le plus crédible pour emporter cette ville. Parce que si nous ne gagnons pas cette ville, si je ne gagne pas cette ville, c’est le RN qui la gagnera.

Les autres candidats annoncent qu’ils se maintiendraient au second tour.
Il y a beaucoup de gens qui disent : « Voilà ce que je vais faire, voilà ce que je ne ferai pas. » Chacun prendra ses responsabilités. Moi, je ferai ce que j’ai toujours fait quand le RN était aux portes du pouvoir : entre la carrière politique, le siège au conseil municipal et le déshonneur, je préfère me retirer plutôt que d’avoir 2 000 euros par mois et le déshonneur.

Donc, si vous arrivez en troisième position, vous vous retirez ?
Évidemment.

Je suis très fier de cette équipe

Vous parlez du changement de scrutin, mais il y a eu peu de renouvellement dans vos listes de candidats.
50 %. Ce n’est pas beaucoup, 50 % ?

Vous n’avez donc pas encore tout dévoilé ?
Non, non. Je fais les choses à mon rythme. Vous avez remarqué que je laisse les autres faire ce qu’ils ont à faire et que je ne me laisse pas perturber. Précisément, il s’agit de personnes qui sont maires de secteur. Je considère qu’un maire de secteur qui a bien fait son travail doit continuer. S’il veut, bien sûr, se représenter. Et ensuite, pour les autres, on a choisi collectivement les meilleurs dans les arrondissements. Je suis très fier de cette équipe, parce qu’il y a, évidemment, ce grand combat de la mairie centrale, mais je n’oublie pas les mairies d’arrondissements, qui comptent.

Combien de mairies de secteur pensez-vous gagner ?
Le maximum possible. Mais je ne fais pas de prévisions : avec moi, vous n’aurez ni loto, ni Madame Irma, ni loto sportif.

«Je ne sais pas contruire un école en un tweet»

Vous dites toujours vouloir « aller plus loin », mais qu’est-ce qui a manqué entre 2020 et 2026 ?
Toujours le temps. Le temps et les difficultés institutionnelles auxquelles on a été confrontés. Vous savez, je ne suis qu’un homme, avec ses forces, ses faiblesses, sa détermination. Je ne sais pas construire une école avec un tweet. Je ne sais pas construire un gymnase avec un communiqué de presse. Je ne sais faire les choses qu’avec la réalité. Il se trouve que mes adversaires, eux, avec Twitter, arrivent à envoyer des fusées sur la lune. Pas moi. Quand on arrive en 2020 et qu’on découvre l’état de la ville de Marseille, la réalité est terrible. On est à deux doigts de la cessation de paiements. On a un endettement maximal. On a une administration complétement décomposée. On a une mairie qui prend l’eau de tous les côtés. Il a fallu, dans les premiers mois, voire les premières années, remettre à flot cette machine.

Ce qui fait qu’aujourd’hui, elle se désendette. Et c’est la seule institution en France qui se désendette. Ce n’est pas moi qui le dis : ce sont Goldman Sachs et Fitch. On ne peut pas dire qu’il s’agit d’une annexe du Parti communiste ou du Parti socialiste. Je ne leur tiens pas le stylo quand ils augmentent la note de la ville de Marseille. Et tout cela sans politique austéritaire, en continuant à aider les associations et en continuant à investir dans les projets. Mais, pour autant, on a toujours envie de faire plus, plus, plus.

« Marseille a tenu dans un environnement hostile »

À part le temps, est-ce qu’il a manqué autre chose ?
Contrairement à ce que l’on peut lire ici ou là, parfois par des personnes aigries ou qui ont un intérêt quelconque, le bilan est excellent en vérité. Parce que vous vous rendez compte : gérer une ville avec, autour de soi, un Département qui ne donne que 2 % de l’aide aux communes à la ville de Marseille ; avec une Métropole qui joue contre Marseille ; avec une Région qui donne de l’argent à toutes les villes sauf Marseille… Il a fallu tenir dans un environnement hostile, où certains considèrent que l’argent public peut servir à punir des élus. Mais ils se sont trompés : ce n’est pas nous qu’ils ont punis, ce sont les Marseillaises et les Marseillais. Ce sont des gens qui n’ont plus rien à faire, à mon avis, sur la scène politique. Parce que la politique doit être faite de manière noble.

Si on avait eu ne serait-ce que la moitié de ce à quoi on pouvait prétendre, on aurait fait trois, quatre, cinq fois plus de choses. Je suis bien content que la loi PLM arrive, parce que leur petit système, leurs petits arrangements entre amis, c’est terminé. L’argent des Marseillais va aller à Marseille, que ce soit à la Métropole ou ailleurs. Vous imaginez,  si j’avais eu les gymnases que je vois dans le Département, si j’avais eu les équipements que je vois dans la Métropole, si, comme les autres communes de la Métropole, j’avais deux tournées et autant de cantonniers par habitant… Pourquoi est-ce qu’on est punis alors que c’est nous qui payons le plus d’impôts ? Quel est le problème avec Marseille ?

« Martine Vassal est retombée dans ses travers »

Pendant un temps, les relations s’étaient pourtant améliorées avec la présidente de la Métropole?
Vous venez de mettre exactement le doigt sur le problème. À partir du moment où elle s’est mise en tête qu’elle serait candidate à la ville de Marseille, elle est retombée dans ses travers. Elle m’avait dit que ce qui l’intéressait, c’était la Métropole, qu’elle voulait travailler dans l’intérêt de Marseille. Moi, je lui ai tendu la main une fois, deux fois, trois fois. J’étais prêt à travailler avec elle, y compris sur le retour des compétences de la propreté, sur des sujets qui ne sont ni de droite ni de gauche, qui sont d’intérêt général.

Que s’est-il passé ?
Elle s’est mise en tête de devenir maire de Marseille. Et elle s’est dit : « Pour être maire de Marseille, il faut que je coupe tout ce qui se passe. Comme, de toute façon, quand ça ne se passe pas bien à Marseille, c’est la faute du maire, je vais faire porter au maire la responsabilité. » Mais nul ne peut se prévaloir de ses propres turpitudes.

Propreté : « ce n’est pas une proposition, c’est la loi »

Pour rester sur la propreté, Martine Vassal assure qu’elle vous l’a proposée et que vous avez refusé…
Si les choses étaient aussi simples, on enverrait des fusées sur la lune avec un téléphone portable et Twitter. D’abord, elle ne m’a rien proposé : c’est la loi qui le prévoyait. Il faut être très clair. La loi s’appelle 3DS. À partir de là, nous avons enclenché les discussions. Parce qu’avant, quand rien ne l’y contraignait, elle ne voulait pas le faire. Là, elle a été obligée. Évidemment, elle est arrivée à reculons dans ces discussions. Et la proposition qui nous était faite, c’était de mettre deux ans pour récupérer la propreté. Vous imaginez dans quelle situation on serait aujourd’hui si on avait mis deux ans à transférer ? Déjà que la ville est sale. La Métropole ne sait toujours pas nettoyer Marseille, alors qu’elle sait nettoyer toutes les autres villes. Vous imaginez faire attendre deux ans les Marseillais pour que les cantonniers arrivent à la Ville ? Moi, je ne voulais pas prendre cette responsabilité.

Que comptez-vous faire ?
Parce que je sais désormais que je vais pouvoir gouverner, sur la question de la propreté, à la Métropole, les choses vont complètement changer. Plutôt que de faire du « bashing » ou de l’anti-Marseille, on va enfin travailler pour les Marseillaises et les Marseillais avec un vrai projet, avec un vrai programme : dissocier collecte et nettoiement, travailler sur le nettoiement, savoir comment travailler sur le nettoiement, avec quels moyens humains, quels moyens mécaniques, robotisés, numériques ; et pareil sur la collecte : quel type de collecte, où il faut de la collecte, où il en faut plus, où il en faut moins ; de la pédagogie dans les écoles ; de la répression avec une police de la propreté.

La présidente de la Métropole parle de « police de la propreté ». Qu’en est-il ?
Je pense qu’elle a oublié quelque chose. Je ne voudrais surtout pas paraître malaisant à son endroit. Mais ça existe déjà : ce n’est pas la police de la propreté mais la police de l’environnement. Elle dit que 200 PV ont été dressés… D’où sort-elle ces chiffres ? Comment Mme Vassal sait-elle que l’on dresse 200 PV ? Comment connaît-elle le nombre de policiers municipaux à Marseille, elle qui n’a accès à aucun chiffre ? Comment ose-t-elle venir devant des journalistes et inventer des chiffres à ce point ? Les « fake news » et les mensonges, les Marseillais y sont habitués, mais ils ne le supportent pas. Les PV sont dressés sur les décharges sauvages, pas « sur la propreté » au sens où elle l’entend. Et ce n’est pas 200 c’est quasiment 2 000. Entre 200 et 2 000, ce n’est pas « presque rien ».

Le programme n’est pas sorti de ChatGPT »

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Vous avez mené une enquête participative, avec des milliers de personnes, des experts, des ateliers thématiques. Que ressort-il de ces consultations ?
D’abord, un projet ultra complet, exhaustif, un gros document, un gros pavé, où l’on entre dans les détails et que l’on va bientôt distribuer. Ce projet a été réalisé pendant des mois avec des citoyens, mais aussi avec des experts. Les gens ont fait des réunions sur des sujets divers et variés : social, économie, environnement, sécurité…

Pouvez-vous nous donner quelques exemples ?
Il y a des sujets très précis. Par exemple, les petits-déjeuners gratuits. Moi, j’y tenais : je savais que ça s’était très bien passé à Belsunce. Et c’est revenu dans tous les quartiers, notamment là où les gens en ont le plus besoin. On nous a dit : « Est-ce qu’on peut faire les petits-déjeuners ? On sait que ça existe à Belsunce… » Cela fait partie des choses qui ont émergé et qui m’ont conforté. Quand j’étais petit, j’avais un petit-déjeuner. J’avais cette chance. Mais je ne fais pas de la politique pour les gens qui me ressemblent. Ce n’est pas une politique de classe. Je fais une politique pour ceux qui en ont besoin, pour rassembler Marseille. Je ne fais pas le tri entre les gens. Donc oui, ce sujet, entre autres, est sorti des consultations. Il correspondait aussi à ce que je sentais. Il y a plein d’autres choses, mais on vous en parlera. En tout cas, nos trois grands axes sont la remontée de ce qu’on a entendu : le ressenti des Marseillais, leurs envies, leurs propositions. Ce ne sont pas trois axes sortis de ChatGPT.

Justement, quels sont-ils ?
Protéger les Marseillais, rassembler les Marseillais, préparer le futur. C’est un triptyque sur lequel on a bâti l’intégralité du programme. Il se décline en beaucoup de propositions. Vous en verrez une partie, puis l’intégralité dans quelques jours. J’ai déjà commencé à développer, et je continuerai au fur et à mesure. Et il y a aussi des choses que je veux garder pour les présenter plus tard.

« Protéger », c’est aussi le service public

Vous avez commencé par la solidarité et l’accès au droit. C’est un hasard ou une stratégie ?
C’est notre ADN. Mais ce n’est pas que ça. « Protéger les Marseillais », c’est aussi l’éducation, la santé, le service public. Dans « protéger », il y a évidemment la sécurité. Il faut regarder cette question en face. Et s’il y a bien une équipe en France qui n’a pas à rougir de ce qu’elle a fait sur la sécurité, c’est l’équipe du Printemps marseillais : développement de la police municipale, création de brigades de nuit, ouverture de commissariats de proximité.

Mais protéger, c’est aussi le service public. La République, quand on veut la décliner localement, repose sur plusieurs piliers. On ne peut pas marcher sur une jambe, sinon on boîte. Dans un quartier, on a besoin d’un commissariat, oui, mais aussi de la Sécurité sociale, de France Travail, de La Poste, de l’hôpital. On a besoin de stades, d’écoles, de services publics de proximité. Dans « protéger », il y a tout cela.

La visite récente du ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, et du ministre de la Ville, Vincent Jeanbrun, correspond aux « deux jambes » dont vous parlez ?
Oui, mais là avec la vision de ce qu’est un gouvernement de droite. Ce n’est pas ma vision. Je considère qu’il ne faut pas avoir une approche à sens unique sur ces questions. Quelqu’un qui dit non à la sécurité et ne veut faire que du social se trompe. Quelqu’un qui dit non au social et antagonise toute idée de sécurité se trompe aussi.

Police municipale : « un chiffre, c’est un chiffre »

Il y a une polémique autour des chiffres concernant la police municipale…
Il va y avoir un débat des candidats. Moi, je n’ai accepté ce débat qu’à condition que les journalistes aient la réalité.  Autrement on va entendre des choses farfelues. Les chiffres n’existent qu’à la DRH de la ville de Marseille, pas dans la tête de candidats qui n’ont pas accès aux données. On ne peut pas jeter des chiffres en l’air, on ne peut pas mentir. On peut dire : « Je suis d’accord avec un tel », « C’est un bon maire », « C’est un mauvais maire », « Je ferai autrement ». Mais un chiffre, c’est un chiffre : « 22, c’est 22. 300, c’est 300. Ce n’est pas 3 000. »

Donc, quand je dis qu’il y a 820 policiers municipaux, c’est qu’il y en a 820. Maintenant, ça bouge tous les jours : il y a des recrutements, des mouvements. Il y a des gens en administratif, des gens sur le terrain. Moi, je veux qu’il y en ait davantage sur le terrain. Mais je ne peux recruter que des gens diplômés, reçus au concours de policier municipal. Marseille attire, c’est la ville qui a le plus de demandes. Sinon, je n’aurais jamais réussi à doubler la police municipale. Et je rappelle que la police municipale existe depuis les années 1970. En presque 50 ans, tous mes prédécesseurs confondus ont recruté 393 policiers municipaux. Moi, en un mandat, j’en ai embauché plus qu’eux.

Police nationale : « avant, on en perdait 100 par an »

Franck Allisio dit qu’il faut plus de police nationale, en complément de la police municipale. Il demande à l’État d’engager un policier national pour chaque recrutement municipal. Qu’en pensez-vous?
Pour l’instant, Franck Allisio n’est pas ministre de l’Intérieur et il n’a jamais eu la moindre responsabilité. Si un jour il en a, il s’apercevra qu’on compose, qu’on a de la détermination, qu’on se bat. Avant mon arrivée, on perdait 100 policiers nationaux par an. Depuis que je suis là, on en gagne 100. Cela veut dire qu’on en recrute et qu’on en gagne. Il y a des départs à la retraite : c’est normal. Mais on en gagne. Et ce n’est pas par l’opération du Saint-Esprit : ce n’est pas pour nos beaux yeux que les gouvernements sont venus nous apporter des policiers nationaux. C’est parce que je me suis battu. Évidemment, j’aurais préféré que l’État en recrute plus. Mais il y a peu d’endroits en France où il y a eu autant d’efforts. Pour autant, j’en veux plus.

Les efforts se sont relâchés sous Bruno Retailleau. Avec Gérald Darmanin, il y a eu un effort continu. Je ne partage pas ses idées politiques, mais au moins j’avais un ministre avec lequel je pouvais parler, discuter, aborder les chiffres et les problèmes. Ce n’était pas le cas avec M. Retailleau qui, comble de l’hypocrisie, est quand même le ministre qui aura réussi à supprimer un préfet de police à Marseille. Quand même ! Pour le chantre de la sécurité, pour des gens qui se gargarisent toute la journée d’être les tenants de la sécurité… Avec la RGPP (Révision générale des politiques publiques, NDLR) et Nicolas Sarkozy, on nous a enlevé près de 1 000 policiers à Marseille. Et, en quelques mois, Bruno Retailleau a réussi à nous supprimer quinze ans de travail en décapitant la préfecture de police de Marseille. Ce sont des grands champions de la sécurité.

Avec Laurent Nuñez, c’est mieux ?
Pour l’instant, il vient d’arriver. Mais c’est un ministre avec qui j’ai des discussions. C’est un ministre avec qui je peux parler. Il connaît parfaitement Marseille : il a été préfet de police à Marseille, il connaît toutes les difficultés, les commissariats, les policiers, les gradés, le terrain. Laurent Nuñez, c’est un grand policier, qui connaît Marseille, qui aime Marseille. Et quand quatre anciens ministres de l’Intérieur vous disent -dont deux sont partis en plein Conseil des ministres- que supprimer la préfecture de police de Marseille est une erreur, ce n’est pas pour rien. C’est dangereux.

Sécurité : « ce qui est régalien est régalien »

Justement que proposez-vous au niveau de la sécurité ?
D’abord, je veux dire une chose qu’on doit sans cesse rappeler et je ne veux absolument pas m’exonérer de mes responsabilités : ici, on est en France. On n’est pas aux États-Unis, ni en Allemagne, ni en Suisse. En France, force doit rester à la loi et à la République. Et ce qui est régalien est régalien. Or, la sécurité, c’est d’abord l’État. L’État de droit, c’est aussi la police. Il ne faut pas se retrancher derrière une municipalité pour dire que la ville a des problèmes de sécurité. Vous m’avez entendu dire, moi, que lors de l’attentat du 14 juillet à Nice, les victimes étaient mortes « à cause de Christian Estrosi » ? Vous m’avez entendu dire que les jeunes femmes égorgées par un terroriste à la gare Saint-Charles étaient mortes « à cause de Jean-Claude Gaudin » ? Ces gens-là n’ont aucune honte, aucune décence. Vous vous rendez compte de ce qu’a dit -je ne prononce plus le nom de ce monsieur qui est président de Région- sur Amine Kessaci ? Vous vous rendez compte du niveau d’horreur de cette campagne municipale ? Et moi, je dois supporter ça.

Amine Kessaci souffrirait du syndrome de Stockholm. Ce Monsieur sous-entend que je serais « l’assassin » de ses frères, que je serais responsable.  Mais on est où, là ? Est-ce que vous m’avez déjà entendu émettre la moindre hypothèse de ce type ? Et je veux redire que ce sont les amis de Martine Vassal qui gèrent la sécurité dans ce pays depuis dix ans. Ensuite, je comprends que cela exaspère : moi, je ne regarde pas la couleur politique. J’ai réussi à travailler avec le président de la République, avec le ministre de l’Intérieur, avec le garde des Sceaux. On a réussi à faire « Marseille en grand ».

Si vous êtes élu, il faudra retravailler avec le président de Région ?
On n’a jamais travaillé avec lui. Il s’est toujours moqué de Marseille. J’ai patienté six ans et il n’y en a plus que pour deux ans.

Métropole : « personne ne sera président sans Marseille »

Avec le nouveau mode de scrutin, si vous remportez la mairie, 111 élus (dont 102 à la Métropole, sur 240 sièges)… comment comptez-vous gagner la Métropole ?
Je ne suis pas candidat pour la Métropole. Si mon camp est majoritaire à la Métropole, c’est très bien. Mais s’il ne l’est pas, personne ne sera président de la Métropole sans moi. Voilà. Il faudra composer avec Marseille cette fois-ci. Plus personne ne pourra s’essuyer les pieds sur Marseille. Pour être président de la Métropole, il faudra les voix de Marseille.

Vous accepteriez qu’il y ait un président de Métropole de droite ?
Une Métropole, ce n’est pas une collectivité : c’est une boîte à outils. Elle sert à travailler sur la propreté, sur les transports… Un président de Métropole qui agit normalement écoute les maires. Quand un maire dit : « Je préfère un arrêt de bus ici », « Il faut refaire cette place plutôt que cette place », « Voilà ce que je veux pour le nettoiement », c’est comme cela que le processus doit fonctionner.

Là, ils s’en sont servis pour faire de la politique. Il y a eu une captation de tous les outils métropolitains, parce que la défaite de 2020 n’a pas été digérée. Vous vous rendez compte que la présidente de mon opposition à la ville de Marseille préside la RTM ? Et je découvre à la une de La Provence -ce n’était pas un 1er avril- le projet d’une ligne de tramway sur la Corniche. Heureusement que Martine Vassal s’est rendue compte du ridicule de la proposition.

On ne peut pas se servir d’un outil métropolitain à des fins politiciennes. Une métropole doit avoir une vision globale, parce qu’il y a des schémas directeurs très importants. Par exemple, quand un maire parle de son PLUi, la métropole en général fait un PLUi ; quand la ville de Marseille le demande, c’est un chemin de croix.

Quand j’entre dans la Métropole, la dotation globale de solidarité est de 100 000 euros par an pour Marseille. J’ai dû faire voter une loi à l’Assemblée nationale et au Sénat pour obliger Martine Vassal à passer à 40 millions d’euros par an.

«Si le Département était une entreprise, il serait en liquidation judiciaire »

Vous avez une présidente de Département et de Métropole qui nous explique qu’elle sait bien gérer l’argent. Si le Département était une entreprise, il serait en liquidation judiciaire depuis longtemps. Si la Métropole était une entreprise, elle serait en liquidation judiciaire depuis longtemps. Elle n’a fait que creuser des déficits. Vous connaissez beaucoup d’entreprises qui multiplient leurs dettes par quatre ? C’était un des départements les plus riches de France. Il est aujourd’hui le département le plus pauvre de France, ou le deuxième. Et lisez les rapports de la Chambre régionale des comptes sur la Métropole et sur le Département : vous verrez comment est utilisé l’argent dans ce territoire.

Il est question de dettes d’investissement, selon la présidente,  liées notamment aux communes.
Le budget voté 2025, c’est 19 ans d’endettement. C’est plus de 2 milliards d’euros de dettes. Dettes d’investissement : ça, c’est très intéressant… Aux communes, sauf Marseille.

Comment allez-vous mobiliser les ressources de la Métropole ? Les autres communes ne vont peut-être pas apprécier…
Les autres communes vont devoir venir beaucoup plus nombreuses qu’avant, et comprendre que sans nous, ça ne marchera pas. Moi, je suis pour l’avenir. Il ne s’agit pas de prendre aux uns pour donner aux autres. Il s’agit de rétablir l’équilibre. Tous les maires me rencontrent maintenant pour me dire : « On ne sait pas comment tu as tenu pendant six ans. Nous, on n’aurait pas supporté. » Ce qui s’est passé a été inacceptable.

Toujours au niveau de la Métropole, qu’est-ce que vous comptez récupérer ?
Il n’y aura pas de transfert particulier à la ville. Il suffit d’utiliser les compétences qui sont déjà à la Métropole. Et c’est à partir de la Métropole que l’on gérera les compétences pour la ville. Pour la propreté, je ne vais pas la transférer à la ville. Je vous ai dit tout à l’heure que je ne voulais pas perdre deux ans. Ce que je veux, c’est que le président ou la présidente de la Métropole me laisse les mains libres pour organiser la propreté comme je veux sur mon territoire.

Aujourd’hui, par exemple, qui est le vice-président délégué à la propreté à la Métropole ? C’est le maire de Châteauneuf-les-Martigues. C’est lui qui s’occupe de la propreté à Marseille. Ça ne peut pas marcher. Châteauneuf-les-Martigues, c’est la moitié de la Rouvière. Je ne parle même pas de vice-présidence : il suffit que l’on ait les manettes pour dire : « Voilà où on met les cantonniers, voilà combien on embauche… » Il ne s’agit pas de « capter » sur les autres : il s’agit d’un juste retour, d’un équilibre. On est la seule ville de la Métropole qui paie une taxe d’ordures ménagères à 18 %. Et quand on voit le niveau de saleté…

 Un gendarme du logement 

Au niveau du logement, quelles avancées : encadrement des loyers, permis de louer… ?
Pour l’encadrement des loyers, on attend toujours : nous avons fait la demande. Cela sera plus facile maintenant. Et pareil pour le permis de louer : la Métropole doit donner son aval. Il ne faut pas donner son aval uniquement pour faire des expérimentations dans certains quartiers. Moi, je demande que ce soit étendu à tous les quartiers. Le permis de louer, ce n’est pas compliqué. Il faut simplement que l’appartement soit digne : qu’il y ait un chauffage, des volets qui ferment, pas de salmonelle, pas de moisissures… Et avec ça, vous faites tomber en chute libre des taudis.

Il y a des inspecteurs du logement. Moi, je veux la création d’un « gendarme du logement ». On commence par les bailleurs sociaux, parce que c’est eux qui ont la première responsabilité : ils sont encore plus responsables que les propriétaires privés. Ensuite, il y a les multi-propriétaires. Et enfin, les petits propriétaires.

Si la Métropole donne son feu vert, l’État est censé suivre ?
Là, l’État va être dans une vraie difficulté. Si la ville de Marseille et la Métropole Aix-Marseille-Provence demandent l’encadrement des loyers, et que l’État ne veut pas, l’État prendra ses responsabilités, parce qu’il me trouvera face à lui.

Donc, pour l’instant, c’est la Métropole qui freine ?
Oui.

 Vous voulez aussi développer le bail solidaire ?
Oui, c’est bien, le bail solidaire. Et j’ai aussi parlé de la mutuelle municipale, qui est très importante pour moi, et de l’assurance. Pour rester dans le logement : on va créer une coopérative qui permettra à des milliers de Marseillais de bénéficier d’une assurance habitation moins chère. C’est simple : admettons qu’on soit 10 000 à souscrire. Vous créez une centrale d’achat d’assurance, et vous dites : « Voilà, j’ai 10 000 dossiers à vous présenter, quel prix vous me faites ? » Quand vous êtes tout seul, l’assureur ne vous fait pas de prix. Quand c’est le maire de Marseille qui arrive avec 10 000 contrats, l’assureur est content : il sait qu’il fait entrer 10 000 contrats. C’est pareil pour les mutuelles : c’est le même principe. Il y a des villes qui ont réussi à faire ça. Donc, sur le logement : l’assurance habitation peut passer par une forme de « municipalisation », une coopérative associative qu’on va créer. Et pareil pour la mutuelle : une coopérative de mutuelles où l’on pourra avoir, ensemble, des contrats et des tarifs négociés.

Meublés touristiques : « c’est la guerre »

Quelle est votre position vis-à-vis des meublés touristiques ?
Les meublés touristiques, c’est la guerre. Au départ, c’était une idée extraordinaire : « J’ai quinze jours de vacances, je vais à Paris. Quelqu’un de Paris a quinze jours et veut venir à Marseille. On échange. » C’était une idée de coopération, de partage, de découverte. Une très belle idée. Et évidemment, des gens se sont engouffrés là-dedans pour faire de l’argent. On est passé d’une idée collaborative à des personnes qui ont acheté 5, 10, 15, 20, 50 appartements, parfois des immeubles entiers : au Panier, aux Goudes, à l’Estaque… On a découvert que des gens, au Canada, avaient acheté des immeubles au Panier : le dollar était fort, ça les arrangeait. Ils achètent des immeubles et font un rendement extraordinaire.

Sauf que ce sont des logements enlevés aux Marseillaises et aux Marseillais. Quand vous avez des bailleurs sociaux qui ne font pas leur job, de l’habitat insalubre, et des gens qui font du meublé touristique, l’offre de logements classiques se tend. Quand c’est 50, 100, 500 logements, c’est déjà un sujet. Quand ce sont des milliers, ça devient significatif. Donc je les signale.

Économie : « Marseille n’a jamais autant attiré »  

Les acteurs économiques disent que votre porte, comme celles des élus, est rarement ouverte…
Pourtant je rencontre des grands chefs d’entreprise qui sont assez contents. D’abord, il faut distinguer : il y a « acteurs économiques » et « acteurs économiques ». Certains représentants des milieux économiques, notamment ceux qu’on entend le plus, ne perçoivent pas toujours la réalité quotidienne de Marseille : ils ne vivent pas la même ville, ni les mêmes difficultés.

Aujourd’hui, un entrepreneur qui veut développer son activité ne vient plus chercher des « petits arrangements », par exemple autour d’un permis de construire. Ce temps-là est terminé. L’attractivité d’une ville, ce sont des transports qui fonctionnent, des événements, une ville agréable, une ville qui marche. Et, sur ce point, Marseille n’a jamais autant attiré d’initiatives : il n’y a jamais eu autant de personnes qui sont venues entreprendre ici.

Associations : « le tissu s’asphyxie »

L’association Entraide a été liquidée  et dénonce un étranglement « volontaire » par le Département.
D’abord, ce n’est pas seulement l’Entraide. Ce sont des dizaines de structures associatives que l’on est en train de laisser mourir. Quand on continue à financer des ronds-points, et parfois le troisième gymnase d’une commune de 15 000 habitants, on finit par ne plus avoir les moyens d’aider les associations. Le résultat est qu’à Marseille, le tissu associatif s’asphyxie faute de subventions.

Et, à la fin, c’est la Ville qui se retrouve sommée de compenser, parce qu’elle est le dernier recours. On me dira : « Il faut compenser. » Mais je ne peux pas compenser ce que d’autres ont arrêté de financer. La Ville peut maintenir, parfois augmenter un peu ; mais, en face, tout a été coupé.

Je pose une question : comment peut-on accumuler près de 2 milliards de déficit avec les résultats sociaux que l’on constate ? Et sur le dos de qui ? Je parle des Marseillais, mais ce n’est pas seulement Marseille : le Département, par définition, devrait être l’institution de la solidarité.

Quand on parle de l’Entraide, on parle de personnes précaires, âgées, seules, isolées. Nous, avec le CCAS -qui, auparavant, faisait surtout de l’animation- nous faisons aujourd’hui de l’inclusion. Nous livrons des centaines de repas chaque jour à des personnes âgées. Et nous allons encore développer des services : aide aux courses, accompagnement à la pharmacie.

Mais, normalement, ce n’est pas à une ville d’assumer tout cela. Si le Département revenait à ses fondamentaux, s’il cessait de privilégier des dépenses d’équipement au détriment de la solidarité, la ville-centre, qui supporte les charges de centralité, les difficultés et la plus grande pauvreté du Département, pourrait s’en sortir bien mieux. Je ne suis pas là pour glorifier le passé, mais, lorsque la gauche a longtemps dirigé le Département, je ne parle pas des turpitudes, au moins, l’ensemble tenait encore debout.

Propos recueillis par Patricia CAIRE et Joël BARCY

 

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