Grand entretien. Renaud Muselier : « Partout où il y a division, le RN s’engouffre… »

À quelques jours des municipales, le président de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, Renaud Muselier (Renaissance), analyse pour Destimed la campagne marseillaise et réaffirme son soutien à Martine Vassal, candidate de la droite et du centre. Dans ce grand entretien, il revient sur la progression du Rassemblement national, les équilibres politiques dans plusieurs grandes villes de la région, mais aussi sur les enjeux nationaux à venir, les Jeux olympiques d’hiver 2030 et les tensions internationales.

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Renaud Muselier, président de Provence-Alpes-Côte d’Azur © Joël Barcy

Vous avez été l’un des artisans de l’union de la droite et du centre derrière Martine Vassal. Cette union peut-elle encore gagner Marseille ?

Il reste encore quelques jours. La campagne a été difficile, parfois marquée par une certaine violence verbale, et nous avons eu peu d’occasions d’entrer réellement dans le fond des sujets. Dans ces conditions, tout reste possible. Les sondages ne nous sont pas favorables, même si je n’y accorde pas une importance excessive. Ce que je ressens surtout, c’est une ambiance assez délétère autour de cette campagne. Surtout, elle ne semble pas vraiment prendre dans l’opinion publique : les Marseillais ne paraissent pas particulièrement mobilisés.

Qu’est-ce qui pourrait encore changer l’issue de cette élection ?

La clé, c’est une prise de conscience de l’importance de l’avenir de Marseille. Cette ville a besoin d’un maire capable de répondre à ses enjeux. La question est de savoir si cette prise de conscience peut encore se produire dans les jours qui viennent. Je n’en suis pas certain. Mais ce constat dépasse Marseille. Dans de nombreuses campagnes, le niveau du débat n’est pas à la hauteur des enjeux. Dans ce contexte, je ne suis pas sûr qu’il y ait une mobilisation massive.

La progression du RN et le risque politique

Le Rassemblement national progresse dans plusieurs grandes villes. Marseille peut-elle basculer ?

Je ne le crois pas une seconde. Il progresse, c’est vrai, mais jusqu’à présent ses victoires ont surtout concerné des élections nationales, comme les législatives. Sur les scrutins locaux, la situation est différente. En revanche, il y a une constante : chaque fois qu’il y a division, le RN s’y engouffre et en profite. C’est systématique. On verra donc quels seront ses gains à l’issue de ces élections. Lors des dernières municipales, certains annonçaient déjà qu’il allait remporter une quinzaine de villes. Cela ne s’est pas produit. Je pense donc qu’il peut toujours y avoir, au dernier moment, un sursaut de bon sens.

Comment la droite républicaine peut-elle se distinguer du RN tout en conservant son électorat ?

On peut parler de sécurité, du drapeau ou encore de l’immigration sans avoir le sentiment de courir derrière le RN. Ce sont des thèmes républicains. Mais il ne faut pas non plus s’y limiter. Il faut également parler de culture, de qualité de vie, de solidarité ou encore de liberté. Or ces sujets ont été très peu abordés pendant la campagne. C’est d’ailleurs assez surprenant qu’il n’y ait quasiment pas eu de débat sur la culture.

Toulon et Nice : deux équations politiques différentes

Toulon a déjà été un symbole pour l’extrême droite. Craignez-vous un retour de ce scénario ?

Je le redoute, bien sûr. Mais si l’on regarde les sondages  – même s’ils donnent surtout une tendance – on constate que lorsque les forces politiques sont unies derrière la maire sortante, Mme Massi, le RN est battu. La question est donc simple : les divisions du premier tour pourront-elles être dépassées entre les deux tours ? C’est en tout cas ce que j’espère.

La droite paie-t-elle aujourd’hui ses divisions ?

Toujours. C’est mécanique. Lorsque vous êtes divisés et fragilisés au niveau national, vous perdez au niveau local. À l’inverse, lorsque vous êtes unis, vous pouvez battre les extrêmes. Ce n’est pas le RN seul qui gagne : c’est la division qui le fait gagner.

À Nice, la situation semble différente…

Oui, c’est un cas particulier. On a là quelqu’un qui a été politiquement formé par Christian Estrosi et qui, depuis, a trahi à plusieurs reprises. Après avoir quitté LR alors qu’il en était président et après avoir affirmé qu’il ne se marierait jamais avec Marine Le Pen, il se présente aujourd’hui sous une bannière d’union des droites soutenue par le RN.

C’est une situation assez étonnante. Mais le bilan du maire sortant reste solide. La question est donc de savoir comment cette situation sera perçue par les électeurs.

La question stratégique du second tour

« Quand des adversaires vous demandent de vous retirer, ce n’est jamais totalement par hasard»

À Marseille, la stratégie du second tour suscite beaucoup de débats. Si Martine Vassal arrivait en troisième position, devrait-elle se maintenir ?

On ne parle jamais du second tour avant le premier. C’est une règle de base en politique. En revanche, je constate certains faits. Jean-Luc Mélenchon appelle à une alliance technique avec Benoît Payan. Dans le même temps, l’extrême droite nous demande de nous retirer. La gauche, elle, ne nous le demande pas. Cela mérite réflexion. Quand des adversaires vous demandent de vous retirer, ce n’est jamais totalement par hasard.

Certains craignent qu’en cas de retrait de Martine Vassal, une partie de ses électeurs se reporte sur le RN…

Une chose est certaine : si le RN nous demande de nous retirer, c’est que cela faciliterait sa progression. Donc rien ne sera fait pour favoriser l’extrême droite.

Les collectivités locales peuvent-elles répondre au malaise politique qui nourrit la progression du RN ? La Région peut-elle avoir un impact ?

J’invite d’abord ceux qui sont tentés par le RN à regarder ce qui s’est passé à la Région. Ici, la droite et le centre se sont unis avec le soutien de la gauche pour faire barrage au Rassemblement national. Imaginez un instant que Thierry Mariani ait remporté la Région. Que serait-il devenu aujourd’hui ? Il serait probablement déjà reparti à Paris. On voit bien que ceux qui se sont engagés ici sous cette bannière ont souvent quitté la Région et n’y ont finalement pas travaillé. J’invite donc chacun à être attentif à ces abandons de responsabilité qui interviennent dès que les choses deviennent difficiles.

De notre côté, nous travaillons dans le cadre de nos compétences : l’économie, les universités, les transports, les contrats de plan État-Région ou encore les fonds européens. Nous sommes dans l’action concrète. Et je constate aussi un paradoxe : dans cette campagne, beaucoup de décisions que nous avons prises à la Région ont été votées contre par le RN, alors que ces mêmes mesures se retrouvent ensuite présentées de manière positive dans leur programme. C’est pour le moins surprenant.

Vous aviez, un temps, envisagé de vous présenter à Marseille…

C’était il y a très longtemps. J’ai été vacciné après avoir gagné la mairie des 4e et 5e arrondissements, à l’époque de Jean-Claude Gaudin. À la métropole, les élus que j’avais soutenus ont voté contre moi, sous l’influence de Jean-Noël Guérini. Cela refroidit un peu. Je suis ensuite devenu député européen, puis président de Région. Il faut savoir regarder devant plutôt que derrière. Je regarde donc bien sûr ce qui se passe à Marseille, et je suis désolé de voir dans quel état se trouve cette belle cité phocéenne.

Pourquoi avoir choisi de soutenir Martine Vassal ?

Parce que je pense, et on l’a vu dans les débats, que c’est la meilleure. J’ai suivi le débat télévisé, celui sur l’immobilier, celui sur l’économie : pour moi, c’est la meilleure des quatre. Elle a cependant commis une faute de présentation, qui a empêché le débat de capitaliser sur sa victoire.

Vous parlez de la séquence de fin de débat, lorsque Martine Vassal évoque la devise du régime de Vichy « Travail, Famille, Patrie » ?

Oui. Cela casse tout.

Pensez-vous qu’elle savait ce qu’elle disait ?

Je n’en sais rien. Elle ne peut pas ne pas le savoir, mais elle a énuméré six mots les uns à la suite des autres -sur la fraternité, sur la solidarité- et puis il y a eu cette séquence. En tout cas, dans l’ordre, ce n’étaient pas les bons mots.

In fine, quel regard portez-vous sur cette campagne ?

On n’a jamais vraiment pu aborder le fond. Cette campagne a surtout consisté à tenter de récupérer des personnes venues du RN ou de la droite, afin de montrer qu’elles n’étaient pas d’extrême droite, en nous présentant ces profils comme des personnalités de grande qualité. Cette campagne est une tromperie. Une vaste supercherie.

« Les Français veulent de la sécurité. On ne peut pas laisser la sécurité ni l’ordre à l’extrême droite »

Martine Vassal a fait de la sécurité un thème central de sa campagne, avec notamment la venue de Bruno Retailleau. Pourquoi ce choix ?

Sur la sécurité, tout le monde s’y est mis, parce que c’est la première demande des Français. Les Français veulent de la sécurité. Donc, lorsqu’on fait campagne, on est obligé d’en parler. On ne peut pas laisser la sécurité, ni la France, ni l’ordre à l’extrême droite. Tous nos concitoyens ont besoin de vivre en paix, de se sentir en sécurité et de pouvoir s’épanouir dans la cité. Mais ce n’est pas cela qui me gêne le plus. Ce qui me gêne, c’est que nous n’avons pas pu aborder sereinement d’autres sujets. J’avais, par exemple, fait des propositions sur les femmes isolées ou les mères isolées, qui méritent un traitement particulier. Or ces sujets n’ont jamais été abordés.

Vous avez réussi à fédérer de nombreux partis. Pourquoi cela n’a-t-il pas mieux fonctionné ?

Cela n’a pas très bien fonctionné partout. Mais c’est exactement la thèse que je défends depuis le début, et elle se vérifie peu à peu. Partout où les forces politiques sont divisées, il y a un risque majeur de défaite face au RN. Partout.  Ici, à Marseille, nous avons eu des soutiens très mitigés de certaines formations politiques nationales.

Vous pensez notamment au MoDem ?

Par exemple. Vous avez eu aussi d’anciens élus qui se sont amusés à critiquer. Vous avez toujours des comportements qui s’éloignent assez facilement du collectif.

Pourquoi, selon vous, certains rejoignent-ils ensuite le RN  ?

Parce qu’ils n’ont aucune chance d’avoir une place sur nos listes.

Selon les résultats à Marseille, la Région pourrait-elle être en danger face au RN ?

On verra en 2027. Mais la Région a toujours été en danger. On a toujours voulu nous la prendre. Est-ce qu’il y a un risque de bascule ? Dans tous les combats, il y a un risque. Mais c’est encore loin. Il va y avoir municipales, législatives, sénatoriales, présidentielle. C’est encore loin.

Avez-vous déjà une lecture de ce qui pourrait se jouer lors de la prochaine présidentielle ?

Le bouleversement sera important ici. Je ne sais pas encore comment ni pourquoi, mais il y aura forcément des conséquences. Moi, je dis toujours la même chose : si vous êtes plus de deux dans le bloc central, vous n’êtes pas au second tour. Donc, s’ils veulent éviter de se retrouver face aux extrêmes, il faut choisir. Ils sont nombreux ? Très bien. Qu’ils le fassent au sondage, à la fléchette, aux courses en sac, comme ils veulent, mais qu’ils en désignent un et que tout le monde se mette derrière lui.

Dix ans à la tête de la Région

Vous dirigez la Région Sud depuis dix ans. Quelle était votre priorité au départ ?

Ma priorité était de rendre l’institution saine, financièrement solide et administrativement efficace. Nous sommes aujourd’hui la seule collectivité de France à avoir obtenu les validations anticorruption de l’Agence française anticorruption. Nous avons aussi profondément renforcé l’utilisation des fonds européens : nous sommes passés de 300 millions à près de 10 milliards investis sur le territoire.

Il fallait également mieux faire comprendre aux habitants à quoi sert la Région, car son rôle reste souvent mal identifié alors qu’elle intervient dans de nombreux domaines de la vie quotidienne. Elle concerne pratiquement la moitié de leur vie, voire la totalité, du lycée jusqu’à la retraite. L’objectif est aussi de mobiliser des moyens financiers, notamment à travers les contrats de plan État-Région, et de développer les politiques universitaires, économiques et culturelles afin de renforcer le rayonnement du territoire, avec un focus particulier sur les Alpes françaises, qui permettent d’obtenir des financements complémentaires pour améliorer les transports.

Quels sont aujourd’hui vos grands chantiers ?

Il y en a beaucoup. Le fil conducteur reste la transition écologique, avec ce que j’appelle « ma COP d’avance » et le premier budget vert d’Europe. Nous travaillons également sur la réindustrialisation, notamment autour de la zone de Fos, qui doit devenir la première plateforme de réindustrialisation décarbonée d’Europe. Il y a aussi les transports, le développement des universités et les enjeux liés à l’intelligence artificielle. Parallèlement, compte tenu du contexte international, il y a tout le volet d’aide aux entreprises et à l’armée française, dans le cadre de l’Opération d’intérêt national que nous menons avec les armées. Notre région accueille un tiers de l’armée française : le port militaire de Toulon, les bases d’Istres, de Salon et d’Orange, ainsi que de nombreuses unités terrestres dans le Var. Cela représente un poids économique et stratégique important.

Allez-vous poursuivre « Méditerranée du futur », toujours depuis Marseille ?

Oui, bien sûr. Toujours. De toute façon, la capitale régionale, c’est Marseille. Avec les grandes villes métropolitaines, nous verrons comment, au lendemain des municipales, inscrire toute la stratégie régionale. La Méditerranée est l’une de mes passions, un engagement très ancien. Je pense que nous avons un rôle à jouer, compte tenu du désordre mondial, pour rapprocher les rives de la Méditerranée.

La Commission européenne a récemment confié un portefeuille spécifique à la Méditerranée à l’une de ses commissaires. C’est une première. Comment l’interprétez-vous ?

Quand j’étais député européen, on voyait bien que la grande crainte concernait la Russie et ses tentations territoriales. L’Europe a toujours été très sensible à cette question, délaissant forcément un peu la Méditerranée, où elle percevait moins le danger. Aujourd’hui, les choses évoluent. On voit bien les difficultés qui traversent l’ensemble du bassin méditerranéen.

Quel regard portez-vous sur la situation actuelle au Moyen-Orient ?

Je ne suis pas sûr que l’approche belliqueuse suffise. Se débarrasser d’un dictateur qui s’est enrichi, qui a supprimé les libertés, notamment celles des femmes, et qui a pratiqué une répression massive, cela ne me choque pas. La disparition d’un tel système ne me gêne pas.

Le problème, c’est de s’attaquer à l’Iran par la voie militaire sans objectif politique précis. Cela, c’est problématique. Mon expérience me dit qu’on peut faire la guerre, mais encore faut-il savoir quel gain politique on recherche. Or, aujourd’hui, on ne voit pas clairement la stratégie. Cela m’inquiète, compte tenu du comportement erratique du président Trump.

Israël, je comprends. Pour Israël, c’est une question de survie. Ils font face à des acteurs qui ont toujours voulu leur disparition. Pour nous, Européens, nous avons aussi été victimes d’attentats au Liban, à plusieurs reprises, menés par des groupes liés à l’Iran. Mais au-delà de cela, quel est l’objectif du président Trump ? On ne le voit pas bien. Et cela m’inquiète.

Les JO d’hiver 2030, une opportunité pour le territoire

Les Jeux olympiques d’hiver 2030 représentent un projet majeur pour la région. Qu’est-ce qu’ils peuvent apporter au territoire ?

C’est une formidable opportunité pour élever notre niveau de jeu. Nous avons des montagnes extraordinaires et des champions. Mais surtout, cela nous oblige à penser l’avenir de la montagne à l’horizon 2050, avec le réchauffement climatique. Il faut imaginer un modèle de montagne quatre saisons. Il faut que les habitants des villes redécouvrent la montagne, la faune et les paysages. C’est aussi une occasion de nous hisser au niveau des Alpes du Nord, qui ont déjà accueilli plusieurs fois les Jeux olympiques. Pour nous, c’est une première. Mais si nous ne demandions jamais les Jeux, nous ne pouvions pas les obtenir. Nous avons donc décidé de tenter notre chance.

Quelles seront vos prochaines priorités pour la Région ?

Nous allons d’abord préparer le prochain budget. Jusqu’à présent, nous ne pouvions pas le faire, faute de budget au niveau national. Lors de la prochaine assemblée plénière, nous prendrons acte des victoires et des défaites issues des municipales, et de la manière dont la carte politique territoriale de la Région sera redessinée à travers ses communes. Nous réadapterons ensuite nos dispositifs afin que l’ensemble du territoire soit traité de manière équilibrée et harmonieuse.

Propos recueillis par Patricia CAIRE 

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