Municipales à Marseille. Entretien avec le politologue Norbert Nourian: « Nos scénarios annonçaient dès décembre les tendances actuelles »

Norbert Nourian, politologue et président d’Angerona, donnait déjà à la mi-décembre les résultats des sondages de février-mars 2026. Grâce à un modèle fondé sur 3 000 indicateurs et quelque 10 millions d’informations il peut dresser un diagnostic territorial à grande échelle ou sur une ville. Il dresse le portrait-robot de Marseille grâce aux données socio-économiques et démographiques de la ville. Entretien.

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Norbert Nourian, politologue et président d’Angerona © Joël Barcy

Vous êtes Madame Soleil, vous donniez déjà à la mi-décembre les chiffres des sondages d’aujourd’hui ?

Non, je ne suis pas Madame Soleil. Nous nous basons sur des scénarios évaluatifs. On prend en compte une somme d’éléments : les comportements des électeurs lors des derniers scrutins via des bureaux tests, l’évolution de l’opinion au niveau national. On croise tous ces éléments et cela nous donne un diagnostic territorial au niveau d’une collectivité ou d’une commune.

Quels chiffres affichiez-vous à la mi-décembre en fonction de vos données ?

Selon nos scénarios évaluatifs, nous avions Benoît Payan (gauche) et Franck Allisio (RN) au coude à coude, entre 31 et 33 % pour le premier et entre 31 et 32 % pour le second. Martine Vassal (droite) autour des 20 % et Sébastien Delogu (LFI) à 15 %. Nous avions mis 5 % pour l’ensemble des petites listes.

Cela ne correspondait pas au sondage IFOP du 5 décembre 2025. Il affichait un certain équilibre entre Payan, Allisio et Vassal ?

C’est exact. Le sondage donnait dans l’ordre 30 % pour Payan, 27 % pour Allisio et 26 % pour Vassal. Nombreux sont ceux qui ont douté de nos chiffres, notamment dans le camp de Martine Vassal, car nous placions la candidate bien plus bas que le sondage. Par ailleurs, on préfère toujours se référer à un sondage in vivo plutôt que de se pencher sur des études et des explications plus complexes qui prennent en compte l’évolution des bureaux de vote et les comportements électoraux, et qui font référence à des analyses quantitatives et qualitatives. Mais c’est cela qui nous permet de faire des projections sur les votes pour tel ou tel candidat avec une certaine précision.

Visiblement vous aviez anticipé le décrochage de Martine Vassal qui s’est traduit en février et mars dans les sondages.

Je ne pense pas qu’il y ait eu un décrochage de Martine Vassal depuis deux mois. Nos chiffres de décembre montraient déjà le glissement des voix du bloc central vers le Rassemblement national lors des précédents scrutins. Nos projections, nos scénarios évaluatifs traduisaient cela. L’évolution est très nette à Marseille. De surcroît, il existe un substrat très à droite dans la cité phocéenne depuis des décennies et, aujourd’hui, il s’est tourné vers le RN.

Mais la progression du RN est impressionnante. Entre 10 et 14 points depuis 2020.

Elle s’explique. Selon les sondages, Martine Vassal ne garderait dans cette élection que 57 % de son électorat de 2020. Cela signifie qu’une partie de celui-ci va ailleurs, vraisemblablement vers le RN, chez Franck Allisio. Quand près de 45 % de votre socle électoral vous quitte, il devient difficile de faire la course en tête, voire de rivaliser avec d’autres poids lourds. Benoît Payan garderait, toujours selon les sondages, 83 % de l’électorat de Michèle Rubirola en 2020, ce qui fait une différence. Même chose pour Franck Allisio, qui conserverait 87 % de l’électorat de Stéphane Ravier (RN à l’époque). Cela explique le dévissage de Martine Vassal par rapport à ses concurrents immédiats.

Vos scénarios remontent à la mi-décembre, ils semblent être encore valables aujourd’hui mais est-ce que les choses peuvent encore changer ?

Nos chiffres sont dans la marge d’erreur entre les deux leaders, Benoît Payan et Franck Allisio. L’indice de transversalité, c’est-à-dire la capacité à toucher la majorité des tranches d’âge et des catégories socioprofessionnelles, semble donner un très léger avantage au maire sortant dans les sondages, mais ce n’est pas une assurance tous risques. Tout peut encore bouger. Le contexte national et international joue forcément. La hausse de l’essence et du gaz peut inciter à changer son vote.

Lors de ces municipales, les électeurs mettent prioritairement en avant la création ou le maintien des services publics puis la sécurité et la tranquillité publique. Lequel y répond le mieux ?

Parmi les deux candidats en tête, Franck Allisio surperforme en matière de lutte contre l’immigration et de sécurité. Il bénéficie aussi de l’image de Marine Le Pen et Jordan Bardella. Benoît Payan met l’accent sur le pouvoir d’achat, la solidarité et les services publics. Quelles seront les préoccupations qui l’emporteront ? C’est toute la question.

La personnalité de la tête de liste compte aussi ?

Bien sûr. Celui ou celle qui saura le mieux animer et dynamiser les réseaux, qui aura su donner envie et apporter des réponses aux préoccupations, et qui aura réussi à susciter un désir de vote l’emportera. Il faut pouvoir rassembler trois éléments pour être élu : que les électeurs puissent se reconnaître en vous, que vous apportiez une réponse aux enjeux et que vous incarniez une confiance dans l’avenir. C’est ce à quoi s’appliquent les candidats dans la dernière ligne droite. Chacun a son socle, il faut désormais tenter de l’élargir.

À Marseille vous avez donné les scores des intentions de vote au premier tour dès décembre. Quid du second tour ?

Difficile aujourd’hui de faire des pronostics. Le premier tour apportera de nombreux enseignements par rapport aux précédents scrutins. Il confirmera ou infirmera partiellement notre modèle. Dans les principales villes du littoral provençal, on note un glissement vers le RN. Marseille obéit au même mouvement. Tout l’enjeu est de savoir jusqu’où ira le curseur pour la cité phocéenne. Et tout dépendra aussi du maintien ou du retrait des candidats en capacité de se maintenir au second tour, ainsi que des reports de voix. En début de semaine prochaine, nous en saurons beaucoup plus.

Propos recueillis par Joël BARCY

 

 

 

 

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