Publié le 6 avril 2026 à 8h30 - Dernière mise à jour le 6 avril 2026 à 10h57
Longtemps cantonnée à la périphérie du débat public, l’économie sociale et solidaire entend désormais s’imposer comme une réponse centrale aux crises qui traversent la société française. Accès aux soins, transmission des entreprises, ancrage territorial : réunis à Marseille, ses acteurs rappellent que ce modèle n’est ni alternatif ni marginal, mais déjà à l’œuvre – et politiquement sous-estimé.

Il y avait, dans cette conférence de presse organisée par la Cress Provence-Alpes-Côte d’Azur, une forme de décalage révélateur. Tandis que les dernières élections municipales ont largement structuré le débat public autour de la sécurité, de l’urbanisme ou de la fiscalité locale, un pan entier de l’économie -pourtant profondément ancré dans les territoires- semble être resté hors champ : celui de l’économie sociale et solidaire.
C’est précisément ce que Denis Philippe, président de la Cress Paca, a tenu à souligner en ouverture : « L’économie sociale et solidaire n’est pas une économie de complément. Elle est au cœur des réponses dont notre société a besoin aujourd’hui », a-t-il insisté. En convoquant l’histoire longue, il a rappelé que bien des innovations sociales attribuées aujourd’hui à la modernité -mutualisation, services publics locaux, organisation solidaire du travail- trouvent en réalité leurs racines dans des expériences anciennes. Dès 1848, à Boussac, le philosophe et maire Pierre Leroux expérimentait déjà des formes d’organisation collective du travail et de partage des ressources. Au début du XXe siècle, Paul Brousse, figure du socialisme municipal, développait à Paris des dispositifs d’entraide, d’éducation populaire et de services accessibles aux classes ouvrières. Autrement dit, l’économie sociale et solidaire ne relève pas d’un supplément d’âme contemporain : elle s’inscrit dans une tradition politique et sociale profonde, dont l’actualité demeure brûlante.
Une crise de l’accès aux soins désormais structurelle
Cette actualité, Jean-Paul Benoit, président de la Mutualité Française Provence-Alpes-Côte d’Azur, l’a abordée de front. Son intervention a posé un diagnostic sans ambiguïté : la France est entrée «dans une crise structurelle de l’accès aux soins». Depuis la création de la Sécurité sociale, le principe d’un accès universel aux soins constituait l’un des fondements du modèle social français. Mais aujourd’hui, ce principe vacille sous l’effet de deux dynamiques conjuguées. D’un côté, la question du financement. Le recul progressif des prises en charge par l’assurance maladie reporte une part croissante du coût sur les complémentaires et, in fine, sur les assurés eux-mêmes. De l’autre, une crise plus profonde encore : celle de l’offre de soins. L’absence de professionnels disponibles, les délais d’attente qui s’allongent, les difficultés d’accès à certaines spécialités -notamment dans les territoires ruraux ou périurbains- rendent concrètement inopérant un droit pourtant reconnu.
Dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, souvent perçue comme relativement bien dotée, les disparités territoriales sont particulièrement marquées. Dans les Alpes du Sud, par exemple, l’accès aux soins dentaires ou à certaines spécialités demeure critique. Même constat pour les délais d’accès à des disciplines comme l’ophtalmologie ou la dermatologie, devenus parfois incompatibles avec un suivi médical normal. À cela s’ajoute la question des dépassements d’honoraires, qui accentue les inégalités d’accès et met sous tension le modèle des complémentaires santé. Pour Jean-Paul Benoit, le problème est désormais systémique : ce n’est plus seulement la question du remboursement qui est en jeu, mais celle de la possibilité même d’être soigné.
Mutuelles : une responsabilité sans reconnaissance
Dans ce contexte, les mutuelles occupent une position paradoxale. Souvent accusées d’alimenter la hausse des coûts, elles se retrouvent en réalité à compenser les désengagements successifs de la solidarité nationale. Le président de la Mutualité Française Paca a tenu à rappeler que, lorsque la Sécurité sociale réduit son niveau de prise en charge, « la dépense ne disparaît pas, elle se déplace ». Elle est assumée soit par les complémentaires, soit directement par les ménages.
Dès lors, faire porter sur les mutuelles la responsabilité principale de l’augmentation des cotisations revient, selon lui, à occulter la mécanique globale du système. Les organismes complémentaires, soumis à des obligations d’équilibre strictes et dépourvus de logique lucrative, ne font que traduire dans leurs tarifs les évolutions structurelles des dépenses de santé. Cette tension révèle une contradiction plus large : l’économie sociale et solidaire est sollicitée pour amortir les chocs, sans pour autant être pleinement reconnue comme un acteur central des politiques publiques.
Avec Franck Maillé la coopération change de récit
C’est précisément ce décalage que l’intervention de Franck Maillé président de l’Union régionale des Scop et Scic Paca-Corse, est venue éclairer avec le plus de force. Sa parole s’est attachée à déconstruire un malentendu persistant : celui qui réduit les sociétés coopératives à des solutions de dernier recours pour entreprises en difficulté. Le modèle coopératif, a-t-il rappelé, repose sur un principe simple mais profondément transformateur : «L’entreprise appartient à ceux qui y travaillent». Les salariés en sont les associés, participent aux décisions stratégiques, élisent leur dirigeant et «définissent collectivement le partage de la valeur».
Cette organisation n’est pas marginale. À l’échelle nationale, les Scop et Scic représentent plusieurs milliers d’entreprises et près de 95 000 salariés. En région Provence-Alpes-Côte d’Azur et Corse, ce sont près de 350 coopératives qui structurent un tissu économique dynamique, ancré dans les territoires. Mais au-delà des chiffres, c’est une autre conception de l’entreprise qui se dessine.
Une économie de la responsabilité et de la durée
Contrairement à une idée répandue, « Une coopérative, ce n’est pas une entreprise en difficulté que l’on sauve. C’est un choix d’organisation », a-t-il affirmé. Les coopératives ne sont pas seulement des structures de reprise. Elles constituent également un modèle de création et de transmission particulièrement robuste. Les taux de pérennité évoqués lors de la conférence -supérieurs à ceux des entreprises classiques- traduisent cette capacité à inscrire l’activité dans la durée.
Pour Franck Maillé, cette solidité tient à une logique simple : lorsque les salariés sont collectivement responsables de leur outil de travail, les arbitrages économiques prennent une autre nature. Face aux crises -hausse des coûts, tensions sur les matières premières, fluctuations de l’activité- « la réponse n’est pas seulement financière. Elle devient collective» . Cela se traduit concrètement par des mécanismes de solidarité interne, des ajustements concertés et une capacité à absorber les chocs sans sacrifier immédiatement l’emploi ou l’outil de production. Le mouvement coopératif s’appuie également sur des outils spécifiques : dispositifs financiers dédiés comme Socoden ou Pargest, accompagnement à la transmission, soutien régional à l’investissement des salariés, ou encore formations internes visant à structurer une gouvernance partagée.
Une aspiration encore sous-estimée
Ce modèle, pourtant, demeure largement méconnu. Les données évoquées lors de la conférence montrent un décalage frappant entre perception et réalité. Si une majorité de salariés se dit favorable au développement du modèle coopératif, celui-ci reste souvent associé, dans l’imaginaire collectif, à des situations de crise. Or, dans les faits, une part importante des coopératives est issue de créations nouvelles. Et la question de la transmission d’entreprise -enjeu majeur des prochaines années- ouvre un champ considérable pour ce modèle. Dans un contexte où des centaines de milliers d’entreprises devront être cédées, la possibilité de reprises par les salariés constitue à la fois une solution économique et un levier de maintien des savoir-faire sur les territoires.
L’ESS, entre invisibilité politique et nécessité concrète
Au terme de cette rencontre, une question demeure : pourquoi l’économie sociale et solidaire, malgré son poids réel et sa capacité d’innovation, reste-t-elle si peu visible dans le débat politique ? Peut-être parce qu’elle ne se prête pas aux réponses simplistes. Elle ne promet ni rupture spectaculaire ni solution immédiate. Elle s’inscrit dans le temps long, dans la construction progressive d’équilibres entre efficacité économique et utilité sociale. Mais à mesure que les fragilités du modèle économique classique se renforcent -qu’il s’agisse de l’accès aux soins, de la transmission des entreprises ou de la cohésion territoriale-, l’ESS apparaît de moins en moins comme une alternative marginale. Elle s’impose, plus discrètement mais plus durablement, comme une réponse déjà à l’œuvre. Et c’est peut-être là le point le plus saillant de cette conférence : l’économie de demain n’est pas à inventer. Elle existe déjà. Encore faut-il accepter de la regarder.
Patricia CAIRE



