Paris : « Deux Tibias » et « Nuit, un mur, deux hommes », deux comédiens face à l’humanité des invisibles

Publié le 16 avril 2026 à 8h12 - Dernière mise à jour le 16 avril 2026 à 8h12

Après des décennies de parcours séparés, deux comédiens formés au Conservatoire national se retrouvent sur les planches autour des textes de Daniel Keene. Dans ces deux pièces, ils incarnent avec justesse des vies cabossées, entre rudesse, humanité et fragile espoir.

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Mouss Zouheyri et Nicolas Roussillon-Tronc n’avaient jamais joué ensemble depuis le Conservatoire national @Joël Barcy

Ils interprètent Daniel Keene dans deux pièces courtes : « Deux Tibias » et « Nuit, un mur, deux hommes ». Une ode aux invisibles, à l’humanité précaire. Cette rencontre théâtrale se double d’une aventure humaine. Mouss Zouheyri et Nicolas Roussillon-Tronc n’avaient jamais joué ensemble depuis le Conservatoire national. Les décennies se sont écoulées, l’un à Paris, l’autre à Marseille, avant que Mouss ne propose à Nicolas de devenir son partenaire. Une alchimie s’opère rapidement, comme s’ils brûlaient les planches ensemble depuis des années.

Place au texte

Le décor est sobre : une palette, un empilement de cartons. Moe et Syd sont deux hommes en marge, deux SDF d’une cinquantaine d’années qui en paraissent bien davantage. Avec la lune comme seul témoin, les personnages s’insultent, se querellent, mais se tiennent chaud. Le texte de Daniel Keene est ciselé et nous plonge dans la tête de ces deux clochards. Une communication parfois en lambeaux, comme leurs vêtements. « Il y a des gens qui se sont trompés en montant ce texte, relève le metteur en scène et acteur Mouss Zouheyri. Ils ont cru que c’était une écriture du quotidien, alors que pas du tout : c’est une véritable partition musicale. Il écrit sans ponctuation. Toute la ponctuation est assurée par la respiration des acteurs. »

De simples hommes

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Deux vies brisées, marquées par des blessures ouvertes, qui survivent en se réchauffant mutuellement © Joël Barcy

Ces deux SDF ne sont ni des héros, ni des victimes, simplement des hommes qui tentent de tenir debout. Deux vies brisées, marquées par des blessures ouvertes, qui survivent en se réchauffant mutuellement. « Ce sont des gens qui portent énormément d’humanité, analyse Nicolas Roussillon-Tronc. Ils sont comme chien et chat, mais il y a beaucoup d’affection. Et si l’un s’en va, l’autre est perdu. C’est mon cas dans ce rôle. Quand il part, je suis perdu, car je comptais énormément sur lui. C’est encore un échec de la vie. »

Sans pathos

Le duo expose des blessures à vif, mais les acteurs servent le texte avec justesse, sans pathos. « Il ne s’agit pas de faire la leçon au public, souligne Mouss Zouheyri. On n’est pas là pour culpabiliser. On montre une tranche de vie. Peut-être que ces gens-là, on les regardera autrement. »

Face à la nuit

Les deux personnages parlent de tout : de sexualité, de nourriture, de leur vie passée comme de leurs difficultés quotidiennes. Leurs vêtements sont usés, comme eux, au bord du néant. Mais dans cette nuit noire, dans ce monde tragique, subsiste une lueur. Une forme d’espoir fragile. Ils ont peur de la mort, comme tout le monde, mais leur complicité leur permet de résister. Dans une scène, Moe prend Syd dans ses bras pour le rassurer : « Tu fixes ton esprit sur quelque chose. Tu trouves un repère et tu le regardes… Ça peut être la pointe de ta chaussure, une tache sur le mur, un mot écrit. Tu n’es plus là à sentir la fin… tu es ailleurs. »

Reportage Joël BARCY

« Deux Tibias » et « Nuit, un mur, deux hommes », au théâtre de Nesles (75006 Paris). Prolongation jusqu’au 27 avril, les dimanches et lundis. En tournée ensuite à Dijon, puis à Avignon en 2027.

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