Publié le 22 juin 2026 à 9h30 - Dernière mise à jour le 22 juin 2026 à 9h31
Depuis septembre 2025, l’Inrap fouille, sur prescription de l’État (DRASSM, ministère de la Culture), un vaste secteur de la base navale de Toulon, réaménagé sur plusieurs dizaines d’hectares – sur terre et en mer – pour accueillir le porte-avions de « Nouvelle Génération » (projet PA-NG, piloté par le SID Méditerranée, Service d’infrastructures de la défense, Ministère des Armées et des Anciens combattants). Les recherches touchent à leur fin et révèlent l’étendue d’un établissement antique largement dédié au commerce par voie maritime entre le IIe siècle avant J.-C. et le début du IIIe siècle après J.-C. Lui succède, bien plus tard, à partir du XVIIe siècle, l’occupation militaire qui caractérise le site encore aujourd’hui.

Un établissement antique sur l’ancienne île de Milhaud

Les nombreux vestiges antiques découverts s’inscrivent, dans le paysage de la rade de Toulon, sur une ancienne petite île formée d’une barre rocheuse de faible altitude à peine détachée de la côte, appelée plus tard l’île de Milhaud. Les constructions suivent une organisation très régulière accompagnant la forme allongée de l’île. L’établissement formé par ces constructions est visiblement ouvert au sud-est, avec une plage de sable donnant sur la rade. À l’opposé, sur le flanc nord de l’île, de puissantes maçonneries ont été mises au jour très récemment, témoignant d’une fortification dès l’origine.

L’analyse des objets fragmentés découverts en abondance sur le site atteste son occupation entre le IIe siècle avant J.-C. et le début du IIIe siècle après J.-C. Ces objets (vaisselle, poids de métier à tisser, objets de parure) et les aménagements (foyers, fours) découverts dans les constructions témoignent d’habitations regroupées qui, pour certaines, ont aussi accueilli des activités artisanales : des indices évoquent deux petites unités de production de farine et de vin, ou d’huile. La pratique de la pêche est aussi attestée par la présence de lests de filet en plomb.
De part et d’autre des habitations, sur la plage au sud-est ou contre la fortification au nord-ouest, des quantités importantes d’objets fragmentés en terre cuite (vaisselle, amphore) montrent que l’établissement insulaire a occupé une place significative dans les échanges commerciaux par voie maritime, durant toute la période : le site de l’île de Milhaud est un pôle commercial stratégique, avant et après la fondation de l’agglomération portuaire romaine de Toulon, Telo Martius (vers le milieu du Ier siècle après J.-C.). Son importance pour la période précédant la fondation de Telo Martius se mesure à la qualité et l’origine de la majorité des objets découverts : venus très majoritairement du sud de la péninsule italique, ils témoignent de l’empreinte des Romains sur l’établissement de Milhaud, tandis que le littoral est à cette époque placé théoriquement sous la domination de Marseille grecque. La découverte de cet établissement, sans équivalent à ce jour sur le littoral provençal, doit être aussi replacé dans le contexte des contestations gauloises du contrôle du littoral et la mainmise sur le commerce maritime par les Grecs de Marseille.
Comprendre l’évolution de l’île après la fondation de Telo Martius est aussi un objectif des recherches en cours : le maintien de cet établissement dans le périmètre de l’agglomération portuaire romaine de Toulon soulève beaucoup de questions, tout comme son abandon.
L’occupation militaire aux temps modernes
À partir du IIIe siècle, les indices manquent : le site subit une érosion qui rend incertaine l’occupation de l’île jusqu’à la fin de la période médiévale. L’édification au XVIIe siècle d’un magasin à poudre sur l’île de Milhaud participe du dispositif d’un grand arsenal militaire voulu à Toulon par le roi Louis XIV. Le bâtiment, implanté à la pointe nord-est de l’île, se distingue par sa grande technicité et sa capacité de stockage. Encore présent sur le site, c’est l’un des derniers édifices de ce type conservés pour le XVIIe siècle. Après le rôle joué dans le commerce maritime à l’Antiquité, l’île de Milhaud retrouve donc, cette fois dans le domaine militaire, un rôle stratégique fondamental justifiant la création d’une infrastructure portuaire propre au magasin à poudre nouvellement édifié. Le port de Milhaud, aménagé entre 1695 et 1696, est régulièrement entretenu, rénové et complété. Les nombreuses reprises observées par les archéologues sur ses quais témoignent en outre de l’intensité des activités de chargement et déchargement entre la fin du XVIIe et le XXe siècles.
Le site, affecté au stockage de l’armement de la flotte française basée à Toulon, connaît son apogée durant la seconde moitié du XIXe siècle où de nombreux bâtiments fleurissent sur l’île afin d’augmenter la capacité de stockage mais également de répartir les matériels au regard d’une diversification de l’armement et des équipements. À ce stade, un système de circulation ferroviaire complexe assure la liaison entre les quais du port et les bâtiments. Au long du XXe siècle, le site perd sa vocation pyrotechnique et tous les bâtiments finissent par être détruits, à l’exception du magasin à poudre à l’origine de l’implantation militaire. L’une des extensions de la base navale conduit, vers 1935, au comblement du port de Milhaud en vue de gagner un nouvel espace sur la mer. Le terrassement de ce remblai contemporain a permis aux archéologues-plongeurs de l’Inrap de fouiller le fond du port et d’observer la mise en oeuvre des quais, responsable de la destruction partielle du site antique.
Le projet de construction d’infrastructures d’accueil et d’entretien du PA-NG
Le projet à l’origine des fouilles se rapporte à l’aménagement d’une nouvelle zone industrialo-portuaire, à l’ouest des appontements Milhaud, dont une quinzaine d’hectares gagnés sur la mer. Les travaux, qui consisteront notamment à doter la base navale de quais et bassin permettant le stationnement et l’entretien du porte-avions de nouvelle génération (PA-NG), devraient débuter à l’horizon 2027, afin d’être en mesure d’accueillir le futur porte-avions début 2035, pour sa phase d’achèvement (durée de 3 ans). Successeur du PA CDG qui devrait être retiré du service actif à l’horizon 2038, le PA-NG aura des dimensions bien plus imposantes nécessitant des infrastructures adaptées. Ce programme de long terme contribue à renforcer la vocation de Toulon comme premier port militaire d’Europe.
La rédaction
Le Service d’Infrastructure de la Défense (SID) est rattaché au Secrétariat Général pour l’Administration (SGA) du Ministère des Armées et des Anciens combattants. Il est l’opérateur référent pour la construction, la maintenance et l’entretien du domaine immobilier du Ministère, qui représente 40% du Parc de l’État, et l’achat d’énergie. La gestion de ce parc mobilise 7 000 personnes sur les domaines de compétences technique, administratif et juridique.
L’Institut national de recherches archéologiques préventives est un établissement public placé sous la tutelle des ministères de la Culture et de la Recherche. Il assure la détection et l’étude du patrimoine archéologique en amont des travaux d’aménagement du territoire et réalise chaque année quelque 1800 diagnostics archéologiques et plus de 200 fouilles pour le compte des aménageurs privés et publics, en France métropolitaine et outre-mer. Ses missions s’étendent à l’analyse et à l’interprétation scientifiques des données de fouille ainsi qu’à la diffusion de la connaissance archéologique. Ses 2 200 agents, répartis dans 8 directions régionales et interrégionales, 42 centres de recherche et un siège à Paris, en font le plus grand opérateur de recherche archéologique européen.
Le pôle des activités subaquatiques de l’Inrap peut répondre aux prescriptions d’opérations sous-marines prescrites par le Drassm ainsi qu’aux prescriptions d’opérations dans les eaux lacustres ou fluviales des services régionaux de l’Archéologie des Dracs. Il compte une quinzaine archéologues ou spécialistes formés et qualifiés pour évoluer, pour certains, jusqu’à 50 mètres de profondeur sous l’eau. Ils interviennent tant à l’interface terre-eau qu’à grande profondeur, où les plongées robotisées peuvent remplacer les plongées humaines.



