Cinéma. « L’Abandon » : autopsie d’un engrenage mortel – Par Hagay Sobol

Publié le 18 mai 2026 à 22h33 - Dernière mise à jour le 18 mai 2026 à 22h36

Il est des films qui, par la gravité de leur sujet, obligent. C’est le cas de « L’Abandon ». Le voir est plus qu’un conseil, c’est une nécessité pour ne jamais oublier !

Destimed AFFICHE SAMUEL PATY

Il y a 6 ans, Samuel Paty était assassiné près de son collège. Aujourd’hui, ce long-métrage ne lui rend pas simplement hommage, par son analyse clinique et nuancée, il place le public en témoin impuissant du drame qui se joue sous ses yeux. Pour que demain ne ressemble pas à hier.

 Un moment d’histoire et de vérité

Le film « L’Abandon », réalisé par Vincent Garenq, avec Antoine Reinartz et Emmanuelle Bercot, retrace les onze derniers jours de Samuel Paty. Professeur d’histoire-géographie, il fut assassiné et décapité, par un terroriste islamiste, à la sortie du collège de Conflans-Sainte-Honorine, le 16 octobre 2020. Son seul « crime » ? Avoir enseigné la liberté d’expression en utilisant des outils pédagogiques officiels.

L’œuvre, pudique et rigoureusement documentée, suit le fil des événements à partir des dépositions réelles. Vincent Garenq évite intelligemment le voyeurisme de l’attentat pour se concentrer sur la mécanique implacable du drame : le mensonge d’une élève, la manipulation orchestrée par son père et un prédicateur radical, puis l’incendie numérique des réseaux sociaux. D’un point de vue cinématographique, le rythme est quasi procédural, avec une tension construite par accumulation plutôt que le spectaculaire.

 Le constat d’une solitude institutionnelle

Destimed hAGAY
(Photo Hagay Sobol)

Si Samuel Paty reçoit le soutien de sa principale, de certains collègues, de parents et d’élèves, le film met surtout en lumière l’impréparation des services de l’État et la complexité paralysante des systèmes d’alerte : labyrinthe administratif et dilution des responsabilités. Malgré le précédent tragique de l’école Ozar HaTorah en 2012, le film montre comment l’institution semble toujours démunie face à la menace islamiste.

La force du long-métrage réside aussi dans sa justesse de jeu : le mimétisme d’Antoine Reinartz est tel qu’on finit par voir Samuel Paty lui-même. Le film n’élude rien, pas même la réaction de certains collègues qui, par peur ou incompréhension, accablent l’enseignant au moment où il est le plus menacé.

 Quand l’idéologie tente d’étouffer le réel

Certaines critiques ont vu dans ce film un parti pris idéologique. Pourtant, quand la forme et le fond sont difficilement attaquables, critiquer les « intentions » semble être un moyen d’éviter le choc de la réalité. Le film ne stigmatise pas ; il rend palpable une atmosphère d’abandon face au fanatisme, ce même fanatisme qui a coûté la vie à Dominique Bernard en 2023.

 Un écho direct à mon expérience d’enseignant

Cette mécanique décrite à l’écran n’est pas abstraite. Elle trouve écho dans mon expérience de militant et d’enseignant : la confrontation dans le bureau de la principale entre le dogme religieux et la laïcité. J’ai moi-même vécu ces moments de rupture. Que ce soit lors d’une table ronde où un auditeur affirmait que « c’est à la République de s’adapter à nos lois », ou lors d’un cours de Master en génétique où une étudiante contestait la théorie de l’évolution au nom de ses croyances. Ces signaux faibles, que le film expose avec brio, sont aujourd’hui notre quotidien.

 Un devoir de mémoire et de transmission

La République est une et indivisible. L’éducation est le creuset de la citoyenneté et ses programmes ne peuvent faire l’objet de négociations de circonstance. « L’Abandon » est bien plus qu’un film : c’est une œuvre de salubrité publique. Il devrait être projeté dans chaque établissement scolaire comme un support de réflexion essentiel pour les enseignants, les élèves et leurs parents.

 

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