Festival de Cannes. « Fjord », un film dérangeant sur le choc des cultures

Publié le 20 mai 2026 à 17h26 - Dernière mise à jour le 20 mai 2026 à 17h26

Dans « Fjord » le réalisateur roumain Cristian Mungiu s’est inspiré d’affaires existantes. Il aborde l’intégration complexe d’une famille évangélique au sein d’une communauté norvégienne progressiste. Un film sur le choc des cultures et des religions où le réalisateur sème le trouble.

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« Fjord » du réalisateur roumain Cristian Mungiu @Le Pacte

 Zone grise

Depuis 20 ans, Cristian Mungiu est un observateur clinique de la société contemporaine mais il refuse tout manichéisme. Il préfère filmer les zones « grises ». « Fjord » questionne les fondements mêmes de nos démocraties entre progressisme et traditionalisme. Mungiu utilise le ressort du thriller social pour filmer le choc des cultures et le chaos dans lequel une communauté s’enfonce lorsque le soupçon s’installe.

Trou paumé

Le réalisateur installe l’intrigue dans un trou paumé au fond d’un fjord norvégien. C’est dans cet espace sublime que se nouent les combats entre progressisme voire wokisme et traditionnalisme. Les Gheorgiou, un couple roumano-norvégien très pieux, s’installe avec ses cinq enfants dans cette petite bourgade. Ils s’intègrent vite, malgré leur mode de vie «tradi ». Ils sont allergiques aux nouvelles technologies numériques et à toute forme de lecture autre que les évangiles. Danses et chansons sont aussi prohibés. Cela n’empêche pas que leurs enfants côtoient les petits voisins. Mais des ecchymoses aperçues en cours de gym sur les deux aînés vont tout bousculer. Enquête, placement des cinq enfants, risque de prison. La machine infernale est lancée.

Bien ? mal ?

L’Aide sociale à l’enfance fait basculer les Gheorgiou en plein cauchemar. Le réalisateur, avec des dialogues ciselés, organise une confrontation entre le conservatisme poussé du couple et les dogmes du progressisme à la scandinave de l’Aide sociale. Par petites touches Mungiu dresse, à travers la tragédie de cette famille, le portrait d’une Europe déchirée. Qui peut dire le bien ? Qui peut dire le mal ? Qui détient la vérité ? Cristian Mungiu bouleverse nos certitudes comme ses brillants comédiens. Sebastian Stan surprend en patriarche taiseux, crâne rasé. Renate Reinsve a perdu son rôle d’héroïne pour se muer en épouse austère. Tout le cinéma à la fois politique, social et intime du réalisateur est condensé dans Fjord.

« Moi, j’ai des doutes »

Après la standing ovation qui a suivi la diffusion du long métrage, le réalisateur roumain a expliqué sa démarche. » Le cinéma a été inventé pour mieux comprendre, trouver des solutions, faire des films pas toujours respectueux. C’est bien d’avoir des doutes parce que nous sommes entourés de gens qui sont convaincus que la vérité leur appartient. Moi, j’ai des doutes sur le cinéma, sur la société à côte de nous. Avec ce film je suis content d’avoir pu raconter une histoire qui parle de nous tous dans une société très radicalisée, très divisée. Je crois que nous avons une soif d’avenir ensemble mais il faut commencer par faire des petits efforts. »

Scalpel

Mungiu opère une analyse au scalpel des rapports sociaux, des préjugés moraux, de la suspicion de l’étranger et du religieux, comme de l’engrenage administratif qui tend à l’absurde sans basculer dans du Kafka. La figure de proue de la nouvelle vague roumaine livre une œuvre complexe, tranchante et qui ne donne pas toutes les réponses aux énigmes posées. Il expose la vie avec toute sa complexité avec l’irrationalité et l’ambiguïté de la réalité. Les Gheorgiu ont-ils battu leurs enfants au moindre écart par rapport à la Bible ? Oui, Non, peut-être ? Ont-ils été une cible parce que la Norvège, État basé sur l’ouverture et la liberté, n’accepte plus les croyances traditionnelles ? Le réalisateur laisse des questions ouvertes et invite les spectateurs à penser autrement que de manière manichéenne.

Joël BARCY

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