Publié le 22 mai 2026 à 10h04 - Dernière mise à jour le 22 mai 2026 à 10h04
À l’occasion de la parution de « L’âge expérimental », livre dialogue coécrit avec Inès de la Fressange, l’écrivain italien Erri De Luca sera l’invité du festival « Oh les beaux jours ! » le 30 mai à La Criée. Entre réflexion sur la vieillesse, goût de la transmission et fidélité au monde, retour sur l’univers singulier de l’un des grands auteurs européens contemporains.

Il est sans doute l’un des écrivains européens les plus talentueux. Langue poétique, sens de l’épure, écriture panthéiste, économie de moyens -sans boursouflure ni emphase-, éloge du vivre-ensemble : l’Italien Erri De Luca marque les esprits à chacun de ses livres, tous admirablement traduits en français. Le dernier en date, qui paraît chez Gallimard, s’intitule « L’âge expérimental ». Agrémenté de photographies extraites du film L’età sperimentale, il célèbre la rencontre entre l’écrivain, auteur entre autres du remarquable « Les poissons ne ferment pas les yeux » paru en 2013, et Ines de la Fressange, icône parisienne dont la voix se fait ici complice.
Rien ne prédestinait pourtant ces deux artistes à se rencontrer. Leur rapprochement s’est fait grâce à Paola Porrini, productrice, agente de l’écrivain italien et présidente de la Fondation Erri De Luca. Au fil de conversations autour de la vieillesse, thème développé dans les récents travaux de l’auteur, une solide amitié est née. Elle donne aujourd’hui ce livre singulier où s’imposent à la fois une réflexion sur le temps qui passe et un refus du repli sur soi, loin de toute contemplation nostalgique. Le regard féminin d’Inès de la Fressange vient contrebalancer l’enquête de ce « novice de la vieillesse », comme se définit lui-même De Luca. Le résultat saisit par la justesse du double regard et par cette célébration de la transmission comme de la réinvention. « En lecteur assidu des Saintes Écritures, je relis les vies de ces personnages. Leur vieillesse m’intéresse », écrit Erri De Luca. « Avec les années, on accumule des connaissances ; comment, dès lors, ne pas s’émerveiller devant la nature, la découverte du monde animal, le processus de vie, les synchronicités, l’équilibre du cosmos ? Ne s’agit-il pas là d’autant de miracles ? », confie Ines de la Fressange, montrant qu’elle possède aussi un véritable style d’écriture, et pas seulement dans l’univers de la mode. On l’avait déjà constaté avec ses très pertinents « Mon Paris » et « La Parisienne en Provence », publiés chez Flammarion.
« Les beaux jours d’Erri De Luca » à La Criée
Erri De Luca évoquera sans doute « L’âge expérimental » à La Criée, le 30 mai à 11 heures lors d’un grand entretien, mené par Olivia Gesbert, qui lui sera consacré. Au fil de cette rencontre, il sera question des multiples chemins empruntés par l’écrivain : Naples, sa ville natale et ses voix ; les langues ; les œuvres qui déplacent le regard ; les amitiés décisives, comme celle du poète bosniaque Izet Sarajli, rencontré pendant la guerre, ou encore celle du photographe Paolo Roversi, avec lequel il dialogue entre images et mots. On entendra également les chants de Roberto Murolo, qui nourrissent son imaginaire. Un grand entretien avec un écrivain pour qui la littérature ne sépare jamais du monde mais y ramène obstinément, là où les frontières vacillent et où les voix, même les plus fragiles, trouvent encore à se faire entendre.
Né à Naples le 20 mai 1950, dans un quartier où les murs laissaient passer les cris de la rue autant que les voix des voisins, Erri De Luca a grandi au milieu des récits. « Ceux qu’on entend sans les voir, et ceux qu’on garde pour soi. » Entre le tumulte des ruelles et le silence de la bibliothèque paternelle, il apprend très tôt à écouter et à faire place aux mots.
À dix-huit ans, il quitte le foyer familial, franchissant ce qu’il appelle « l’abîme de la première marche ». Viendront alors l’engagement politique, les années 1968, puis le travail manuel : ouvrier chez Fiat à Turin, maçon itinérant sur des chantiers en Italie, en France et en Afrique. L’écriture viendra après, comme un prolongement du corps, de la fatigue et du réel. Ses livres, de « Montedidio » à « Trois chevaux », jusqu’à son récent « Michel-Ange. Enquête sur une disproportion », portent cette empreinte : une langue sobre, traversée d’expérience, tendue vers une idée de la liberté qu’il définit comme « un champ ouvert où l’on peut s’égarer ».
Chaque matin, il traduit l’hébreu ancien ou le yiddish ; ailleurs, il grimpe en montagne, cherchant moins le sommet qu’un passage. Passeur de culture, Erri De Luca est à redécouvrir lors de ce grand entretien, l’un des moments phare de cette édition 2026 du festival « Oh les beaux jours !».
Jean-Rémi BARLAND
« L’âge expérimental », par Erri De Luca et Ines de la Fressange. Gallimard, 127 pages, 19 €. « Les beaux jours d’Erri De Luca », entretien avec Olivia Gesbert, à La Criée, salle Déméter, samedi 30 mai à 11 heures. Entrée libre.



