Incendies. Entretien avec Luc Langeron : « La course à l’armement  n’est pas la solution pour lutter contre les incendies » 

Publié le 29 juillet 2026 à 20h26 - Dernière mise à jour le 29 juillet 2026 à 20h26

Multiplier le nombre d’aéronefs pour lutter contre les incendies monstres ne suffira pas selon Luc Langeron, le directeur du département information/prévention au sein de l’Entente sur la forêt méditerranéenne. « Il faut prévenir, changer de doctrine. Les coupures de combustibles sont sous-dimensionnées et seuls 30% des propriétaires effectuent un débroussaillage correct. C’est tout l’aménagement du territoire qu’il faut repenser et mobiliser l’ensemble des citoyens. » Entretien.

Destimed Feu
C’est la première fois que des pompiers osent dire « feu hors de contrôle » (Photo DR)

 L’étalement des incendies à 25 ans d’avance

 Destimed: En juin dernier lors d’une opération de prévention contre les risques de jet de mégots sur la route vous prédisiez un étalement géographique des incendies. On y est.

Luc Langeron: En vérité, il y a encore peu d’années, on prévoyait cette extension des incendies au Nord de la Loire vers 2050. On a 25 ans d’avance sur les prévisions. On vient de passer de 32 à 52 départements classés pour le risque « feu de forêt ». Les régions préservées vont devenir de plus en plus rares.

Ici et là on dénonce le sous-dimensionnement de nos moyens de lutte contre le feu face à l’extension des foyers sur l’ensemble de l’hexagone.

On a quand même la plus grande flotte européenne d’aéronefs. Certains pays comme le Canada ou l’Espagne utilisent d’autres techniques comme le feu tactique et n’ont pratiquement pas recours à l’eau. Une chose est sûre, « la course à l’armement » n’est pas la solution. Où s’arrêterait-elle si des incendies se déroulent concomitamment dans l’hexagone, si on vit une saison encore plus extraordinaire que celle que nous vivons ?

Prévenir pour éviter l’impuissance

Pour la première fois les pompiers ont reconnu être débordés, il est rare que les hommes du feu affichent leur impuissance.

Je crois que c’est la première fois que des pompiers osent dire « feu hors de contrôle ». Il faut prendre en compte ces paroles, le désarroi que cela génère. On est face à des feux convectifs (capables de créer leur propre vent et donc leur propre direction), des feux qui peuvent entraîner des impacts d’orage et allumer des incendies de toutes parts. La seule solution se résume en un mot : prévention.

Justement on ne semble pas avoir tirer des enseignements des précédents incendies pour prévenir ces mégafeux ?

 Après chaque incendie on a un retour d’expérience. On apprend à traiter le feu différemment notamment dans le centre de formation de l’Entente Valabre où on enseigne aux chefs de site les meilleurs moyens de traitement des incendies. Ceux de Vidauban (83) en 2003, de Gonfaron (83) en 2016 et de Ribaute dans l’Aude en 2025 nous ont livré un lot d’informations que nous avons pris en compte. Ils nous ont appris à mieux anticiper, à mettre en place des feux tactiques qui visent à allumer des contre-feux pour réduire l’alimentation du sinistre.

Mais comme les voleurs on a toujours l’impression que le feu à un coup d’avance sur les pompiers ?

 On est face à des situations inédites. Le réchauffement climatique avec ses corollaires : manque d’eau, hausse des températures et absence d’humidité dans l’air créent un cocktail qui provoque des incendies monstres, des murs de flammes et des sautes jamais vues jusqu’alors. Face à ses feux erratiques il faudra sans doute agir autrement, avoir une autre doctrine.

Faire des saignées de 400 mètres à un kilomètre

C’est-à-dire ?

 Nos manœuvres ne sont pas efficaces quand on est face à un orage de feu. On ne pourra pas limiter ces mégafeux sans un sérieux aménagement du territoire. Les coupures de combustibles actuelles sont sous-dimensionnées. Pour réduire la puissance des flammes elles devraient être beaucoup plus vastes. Il faut compartimenter les grands massifs, avoir des coupures de combustibles de 400 mètres à un kilomètre de large. Aujourd’hui elles oscillent entre 50 et 100 mètres, ce n’est pas suffisant pour arrêter un feu XXL comme dans le Bordelais.

Destimed Debrousaillage
Maison débroussaillée et non débroussaillée. Il faut débroussailler dans les quartiers et les maisons en contact avec la forêt (Photo DR)

Au-delà ce sont aussi 250 maisons détruites, des dizaines d’usines et commerces détruits, ce compartimentage de la forêt n’aurait peut-être pas permis d’éviter cela ?

C’est là où il faut mettre en place une autodéfense des villages et des maisons. Seuls 30% des propriétaires effectuent correctement le débroussaillage. C’est nettement insuffisant. Il faut une approche collective voire une aggravation de la réglementation et des sanctions pour imposer ces gestes qui peuvent éviter la destruction d’habitations et les drames qu’elle génère. Là aussi il faut des protections élargies. Bien sûr on préfère des arbres et des haies autour de chez soi mais si cela entraine la destruction du bien on a gagné quoi ? Il faut débroussailler dans les quartiers et les maisons en contact avec la forêt. Une maison vierge de végétation restera intacte alors que la voisine va s’enflammer pour cette raison.

On a visiblement beaucoup à faire en matière de prévention sur le terrain mais aussi au niveau des mentalités.

Sans l’imprudence des hommes, 90% des incendies seraient évités. Comment peut-on en 2026, alors que le changement climatique transforme l’environnement, encore jeter un mégot par la fenêtre (chaque année on pourrait remplir le stade de France sur 4 mètres de haut avec les mégots jetés dans la nature) ; Oser faire un barbecue en lisière de forêt ou utiliser des outils inappropriés susceptibles de mettre le feu. Ce sont des gestes coupables, inadmissibles.

Réalité augmentée pour sensibiliser

Destimed Vecteur mobile
L’an prochain un vecteur mobile de prévention circulera dans les quartiers (Photo DR)

Comment faire pour lutter contre l’inconscience des gens et les sensibiliser aux risques ?

 Il faut aller vers eux, dans le dernier kilomètre pour les renseigner au plus près. L’an prochain nous ferons circuler en Méditerranée un vecteur mobile de prévention dans les quartiers. Une fois déployée, la remorque fera 40 m². A l’intérieur vous aurez une vidéo projection avec simulation d’un incendie comme si vous étiez en forêt ou que la maison de votre voisin brûlait. L’idée est de toucher du doigt le feu grâce à cette mise en situation via la réalité virtuelle. Quand on a vu cette violence, on prend certainement plus en compte les risques.

Un vecteur mobile pour l’ensemble de la France cela fait peu

C’est un lancement dans notre région en 2027. En fonction des retours le dispositif peut évoluer et s’élargir. Mais vous avez raison cela ne suffira pas, il faudra travailler en interservices et avec des comités de feu dans les communes et les quartiers pour alerter au plus tôt. Il faut vraiment qu’un collectif se mette en place à tous les niveaux si on veut gagner cette bataille. L’intérêt général suppose qu’une prise de conscience individuelle s’opère.

Propos recueillis par Joël BARCY

 

 

 

 

 

 

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