Publié le 13 septembre 2026 à 20h42 - Dernière mise à jour le 13 septembre 2026 à 20h42
Dans « La Grande Interruption », son roman aux portes du fantastique, Sibylle Grimbert signe un conte philosophique dont le personnage central est une intelligence artificielle, tandis que Thomas Gunzig montre avec « Spectres » toute la magie dont est capable la science. Deux romans très différents qui interrogent, chacun à leur manière, notre humanité. Leurs auteurs en débattront ensemble aux Correspondances de Manosque le 25 septembre à 18 heures.
« Spectres », par Thomas Gunzig, éditions Au Diable Vauvert, 396 pages, 23 €
Vous ignorez sans doute qu’en fait la Terre ne « tourne » pas autour du Soleil, mais qu’elle se déplace en ligne droite dans un espace qui est courbe. C’est l’une des conséquences de la théorie de la relativité générale formulée par Einstein en 1915. Il est fort probable que vous ignoriez également tout de « la gravité quantique à boucles ». Léa, la très précoce physicienne de génie, personnage central du roman « Spectres » de Thomas Gunzig, en connaît quant à elle tous les rouages et entretient avec cette théorie un rapport intense dans la mesure où, lorsqu’elle avait quatorze ans, elle fut à l’origine de son premier amour, du nom de Matveï Petrovitch Bronstein, « un jeune physicien ukrainien dont le regard velouté autant que la profondeur d’esprit lui avaient retourné le cœur ».
Il est à peu près évident que vous ne saviez pas davantage que manger du gouda avant de dormir pouvait provoquer des rêves étranges. Ce serait à cause de la présence de tryptophane, un acide aminé impliqué dans la synthèse de la sérotonine, elle-même liée notamment à la régulation de l’humeur et du sommeil. Et que le gouda fut appelé pour cela le « fromage des rêves ». Fou de science, avec un père brillant cosmologue, spécialiste notamment de physique quantique, Thomas Gunzig s’en est donné à cœur joie tout au long de son thriller « Spectres » qui, de l’aveu même de son auteur, « se veut un roman sur la folie, l’avidité, l’amour au milieu du désespoir, la magie dont est capable la science, la curiosité sans limite, la nature du hasard, la relativité générale ».
Tout cela paraît très compliqué, me direz-vous, avec un récit très rébarbatif s’adressant aux seuls initiés des sciences. Pas du tout, en fait. L’auteur y déploie un humour parfois vachard, comme lorsqu’il dit de M. Aharon Lewinsky, un des professeurs de Léa, qu’elle trouvait qu’il « ressemblait à un chien de prairie mais en plus ridé et sans poil ». Et c’est un grand roman d’espionnage, avec frissons garantis. « Je voulais, ajoute Thomas Gunzig, que tout cela devienne une aventure qui m’emporte avec, à l’intérieur, des personnages qui seraient comme des amis. » Pari réussi.
On est très ému par la fragilité de Tom, souvent en consultation chez son psychologue – il n’aimait pas ces rendez-vous – qui aura avec Léa une fille, Lou, et qui se séparera de sa compagne lorsque l’enfant aura six mois. On va découvrir la station d’extraction « RockSolid1 », dont le sol regorge de carbotitanium et qui abritera 2 500 employés pour une durée de sept ans. On verra comment Tom, agent d’entretien, et Léa, chercheuse qui trouve, aborderont leurs vies personnelles et comment est née leur fille alors qu’ils n’ont pas fait l’amour depuis six mois et qu’une double contraception était en place.
Vies scientifiques d’une expédition périlleuse pour un septennat dans un plan dimensionnel secondaire : Thomas Gunzig secoue les codes et les lignes. On suivra essentiellement le parcours jonché de bosses de Léa, qui découvrira l’accès à une dimension parallèle. S’intéressant depuis l’âge de six ans au fonctionnement du monde, ce qui ne sera pas sans effets catastrophiques sur la vie personnelle de notre héroïne, elle nous émeut lorsque, sans en avoir conscience, « sa perception des choses s’était habituée à être entourée de parois : murs, plafond, lieux clos du laboratoire, de sa chambre, des couloirs ». Impressionnant, « Spectres » l’est aussi par sa critique sans concession d’un capitalisme sauvage qui s’empare des choses pour le profit, qui ici fore et détruit. Ambitieux donc, déroutant aussi, « Spectres » est également un roman féministe jubilatoire, un hymne à l’entraide où, lors d’un épilogue étonnant à la Barjavel, on constatera comment Léa verra passer au-dessus d’elle « des créatures aux ailes membraneuses sans lui accorder le moindre regard ». C’est beau, ample et intelligent, sans être prétentieux ni dogmatique !
« La Grande Interruption », par Sibylle Grimbert, Le Seuil, 272 pages, 21,50 €
Les rencontres que nous faisons scellent parfois nos destins, et celle de Josépha et Nadine, âgée de onze ans, plus qu’une autre. Le roman évoque leur amitié peu banale puisque Josépha, dite Jo, est une intelligence artificielle incarnée dans une boîte et Nadine, âgée de onze ans, la seule survivante d’une communauté ayant affronté une forme d’apocalypse. Leur voyage les entraîne dans un monde suspendu entre deux destinées possibles : « celle que les boîtes avaient imaginée pour la survie d’une Terre arrachée aux ravages de l’humanité » et les vieux rêves humains, nourris de grandeur, de menaces et de petitesse, qui brillent dans les yeux de la petite fille.
Construit comme un road-movie à l’intelligence pas du tout artificielle pour le coup, « La Grande Interruption » offre des pages poétiques célébrant la beauté d’une nature menacée dans ses équilibres et qu’il convient de sauver à tout prix. L’arrivée de Larry, un robot humanoïde très « Guerre des étoiles », fait catapulter à ce titre le récit dans une dimension gigantesque. Josépha, qui raconte, possède quant à elle une conscience morale assez grande et veut comprendre ce qui a mal fonctionné pour qu’on en soit arrivé là. « Pourquoi devrait-on nous en vouloir d’avoir désiré remplacer l’humanité ? », s’interroge-t-elle au centre de ce roman hors sol, hors normes, qui nous émeut, nous amuse parfois autant qu’il nous intrigue. Polar là aussi, expression de soi, réflexion sur l’altérité, formidablement écrit et diaboliquement charpenté : voilà un OVNI littéraire où l’humour et le tragique se confondent. Un conte pour apprendre à respecter la nature et toutes les forces du vivant.
Jean-Rémi BARLAND
Sibylle Grimbert et Thomas Gunzig présenteront ensemble leurs livres respectifs aux Correspondances de Manosque, vendredi 25 septembre à 18 heures, place Marcel-Pagnol, lors d’une rencontre animée par Sophie Joubert.





