Chronique littéraire de Jean-Rémi Barland. « Demi-Lune au soleil » de David Lopez : les magnifiques paumés d’une génération sommée de réussir

Publié le 26 août 2026 à 15h39 - Dernière mise à jour le 26 août 2026 à 18h39

Avec « Demi-Lune au soleil », David Lopez retrouve l’univers de « Fief » et donne dix ans de plus à une bande de trentenaires fantasques et attachants, coincés entre leurs rêves, leurs renoncements et cette injonction contemporaine à toujours réussir davantage. Un roman plein d’oralité, d’humour et de tendresse que l’écrivain viendra présenter aux Correspondances de Manosque, le 26 septembre, lors d’une rencontre animée par Salomé Kiner.

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David Lopez (Photo Astrid di Crollalanza pour Julliard)

« Est-ce que la vie que je suis en train de mener, c’est vraiment celle dont j’ai le potentiel ? »,  s’interrogent les différents personnages de « Demi-Lune », le nouveau roman de David Lopez, qui prolonge en quelque sorte le travail d’écriture effectué dans « Fief », qui lui valut le Prix du Livre Inter 2018. Si le lieu du texte, jamais nommé, demeure indéterminé et brièvement décrit, on comprend qu’il s’agit d’une petite ville de province, où l’on est suffisamment citadin pour ne pas être considéré comme rural, et assez rural pour ne pas être citadin. Un univers que l’auteur, originaire de Nemours, avait déjà investi par le passé, notamment dans « Fief », et où il revient parce que c’est un décor qui lui parle et suscite en lui beaucoup d’émotions.

Mais à cette plongée urbaine, il ajoute ici une description assez fouillée des canaux. Les promenades de Demi-Lune au bord de l’eau sont pour lui une manière d’échapper aux questions existentielles qu’il se pose. Et puis ce narrateur est un contemplatif, qui a une prédestination à la stagnation, qui sait nommer les arbres et les plantes et qui, appelé « le discret », observe le quotidien de ses camarades et suit leurs pérégrinations avec pas mal d’empathie.

La seule qualité qu’on lui prête est de savoir rouler des joints parfaits et, quand on lui demande : « C’est quoi, toi, ton objectif ? », il répond de manière candide, à la suite d’une rencontre assez fortuite faite un peu plus tôt, que c’est l’amour. On va le suivre dans cette quête, même si le terme est à relativiser parce que Demi-Lune est quelqu’un, comme le présente David Lopez, « qui aimerait commencer à chercher, mais surtout aimerait bien qu’on le trouve ».

Des personnages fantasques et attachants

Autour de Demi-Lune, on trouve une bande d’amis, trentenaires et quelques, qui, tous à peu près de la même génération, ont grandi ensemble dans le même lotissement et seraient un peu les personnages de « Fief » avec dix ans de plus. Ils sont hauts en couleur et attachants. David Lopez, dans une écriture avec beaucoup d’oralité et d’argot, moins descriptive que dans « Fief », une écriture qui raconte davantage qu’elle ne décrit, enchaîne les scènes très visuelles et, par moments, très spectaculaires.

Se retrouvent régulièrement dans ce bar-tabac pour taper la discute Neuf Trois Quarts, appelé ainsi parce qu’il est à une phalange d’avoir dix doigts -on lui en a coupé une. Surnommé « l’estropié », il « ne peut pas aller se coucher pour s’endormir, il doit s’endormir pour aller se coucher». Infirme aussi du cœur, il ne s’est jamais remis d’avoir été quitté par Bérénice trois ans auparavant. Il vit cloîtré, les pages du roman qu’il compte publier un jour punaisées au mur. Il semble se demander si tout le monde est fait pour voler et surtout à quelle altitude. Comme dans « L’Alchimiste » de Paulo Coelho, il rêve d’ailleurs, plus haut, plus loin.

Géchard, sorte de contraction des prénoms de ses deux grands-pères, Gérard et Charles, est quant à lui toujours « chargé », portant trois échantillons de teuchi dans la poche intérieure de sa veste. Il travaille comme ingénieur du son à la grande ville et forme une nouvelle génération de rappeurs en essayant de relancer sa propre carrière.

Lassdeg, qui en vieux verlan signifie « dégueulasse », est le genre de gamin, dit David Lopez, qui, alors que les autres enfants ont grandi dans « la street », a grandi dans la vase. Dans le quartier, il y avait en effet une mare avec des canards et des roseaux. Devenu youtubeur, il vise le trophée du meilleur influenceur de la région en s’élançant sur les routes de France à vélo et en diffusant en temps réel ses péripéties sur les réseaux sociaux.

Tac-Tac, dit « l’éloquent », appelé ainsi parce qu’il ne peut pas terminer une phrase sans prononcer « tac-tac », est le genre de mec avec qui tu ne peux pas discuter si tu n’as pas le décodeur. Il a un fils, Abel, qui est un vaillant et qu’il entraîne à devenir un as du ballon rond.

Samson, c’est la force tranquille. C’est peut-être le champion de MMA qui s’ignore et qui se dit qu’il ferait bien de prendre une licence pour donner matière à ça. Samson n’a jamais perdu une bagarre et on l’appelle ainsi parce qu’il a les cheveux longs. En référence au personnage biblique, il tient sa force dans ses cheveux.

Le chat Tournesol

Et puis il y a le chat Tournesol. C’est Neuf Trois Quarts qui l’a appelé ainsi. On ne sait pas si c’est un mâle ou une femelle. « Plutôt une femelle », pense Demi-Lune. Le chat s’aventure dans le jardin quand il n’y a plus de soleil sur le muret, en fin d’après-midi ou tôt le matin, et ses péripéties en font un personnage qu’il est difficile d’oublier.

Roman à l’écriture également panthéiste où l’on assiste à un combat de canards, hymne à l’amour qui libère — Demi-Lune semble pouvoir, au final, le trouver dans les yeux d’une belle —, réflexion sociale qui dénonce un monde miné par l’injonction à la réussite et le marketing généralisé, qui nous pousse à nous voir toujours plus grands que nous sommes, roman moraliste sans morale où Demi-Lune montre que « c’est pas rien faire, l’ennui. L’ennui, c’est faire mais sans plaisir », offrant des morceaux de bravoure narratifs liés aux activités des protagonistes, ce roman confirme que David Lopez est un conteur virtuose et un styliste aux envolées aussi hautes que celles de ses personnages.

Jean-Rémi BARLAND

« Demi-Lune au soleil » de David Lopez – Julliard – 283 pages – 21,50 €.

David Lopez sera l’invité des Correspondances de Manosque, place Marcel-Pagnol, le 26 septembre, lors d’une rencontre animée par Salomé Kiner.

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