Ligne THT Fos-Jonquières : patronat et syndicats font front commun pour « passer de la parole aux actes »

Publié le 10 septembre 2026 à 21h12 - Dernière mise à jour le 10 septembre 2026 à 21h14

Une mobilisation commune suffisamment rare pour être soulignée. MEDEF Sud, UPE 13, UIMM Alpes-Méditerranée et France Chimie Méditerranée, côté patronal ; Force Ouvrière et CFE-CGC, côté syndical, ont parlé d’une même voix à Marseille pour défendre le renforcement du réseau électrique régional et le projet de ligne à très haute tension entre Fos-sur-Mer et Jonquières-Saint-Vincent. Derrière la THT, ils placent un enjeu beaucoup plus large : l’avenir industriel de Fos-Berre, la décarbonation, des milliards d’euros d’investissements et des dizaines de milliers d’emplois. Mais alors que les oppositions au tracé aérien demeurent, ils demandent surtout à l’État de fixer désormais un calendrier et de ne pas laisser les échéances électorales retarder les décisions.

Destimed IMG 20260910 WA0010
Les représentants du monde patronal et syndical réunis à Marseille pour défendre le projet de ligne THT Fos-Jonquières. De gauche à droite : Pascal Kuhn (UIMM Alpes-Méditerranée), Stéphane Bergamini (France Chimie Méditerranée), Jérôme Yvernault (CFE-CGC), Franck Bergamini (Force Ouvrière), Jean-Christophe Amarantinis (UPE 13), Stéphane Benhamou (MEDEF Sud) (Photo Joël Barcy)

Ils ne portent pas habituellement les mêmes revendications et peuvent même se retrouver de part et d’autre de la table des négociations. Pourtant, mercredi 9 septembre à Marseille, organisations patronales et syndicales ont choisi d’afficher leur unité sur un dossier qu’elles jugent déterminant pour l’avenir économique de Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Autour de la table : Stéphane Benhamou, président du MEDEF Sud ; Jean-Christophe Amarantinis, président de l’UPE 13 ; Franck Bergamini, secrétaire général de Force Ouvrière 13 ; Jérôme Yvernault, délégué régional de la CFE-CGC PACA ; Pascal Kuhn, président de l’UIMM Alpes-Méditerranée ; et Stéphane Bergamini, délégué général de France Chimie Méditerranée. Une configuration « inédite », selon ses participants, construite autour d’une même conviction : sans renforcement massif de l’alimentation électrique, une partie des projets industriels annoncés autour de Fos-Berre pourrait ne pas voir le jour et les industries existantes seraient elles-mêmes fragilisées dans leur transition énergétique.

« Des engagements fermes et irrévocables de l’État »

Jean-Christophe Amarantinis donne immédiatement le ton. Pour le président de l’UPE 13, « la tchatche, c’est bien », mais le temps est désormais venu d’obtenir de l’État « un engagement ferme et irrévocable », un calendrier formalisé et des financements capables de survivre aux prochaines échéances électorales. L’organisation patronale évoque 10 à 15 milliards d’euros d’investissements susceptibles d’être engagés sur le territoire, la préservation d’environ 40 000 emplois existants et plusieurs dizaines de milliers d’emplois directs et indirects potentiellement liés aux nouveaux projets. Et son président prévient : si nécessaire, « on ira jusqu’à Matignon pour plaider la cause de ce territoire ». C’est précisément le calendrier qui nourrit désormais les inquiétudes. Emmanuel Macron avait apporté son soutien au projet lors de son déplacement à Fos-sur-Mer le 26 mai. Mais les représentants économiques veulent maintenant que les procédures suivent.

Stéphane Benhamou refuse que le dossier puisse être suspendu aux sénatoriales, à la présidentielle ou aux législatives. Pour le président du MEDEF Sud, la procédure conduisant à la déclaration d’utilité publique doit avancer sans retard, avec un objectif : disposer du renforcement électrique nécessaire à l’horizon 2029. « Le calendrier des industriels n’est pas le calendrier des politiques », résume de son côté Stéphane Bergamini

FO : ne pas choisir entre écologie, économie et emploi

La présence de Force Ouvrière et de la CFE-CGC donne cependant une autre dimension à la mobilisation. Les deux organisations ne se placent pas seulement sur le terrain des investissements futurs mais aussi sur celui de la préservation de l’emploi industriel existant. Franck Bergamini tient à préciser : FO regarde certes le nombre d’emplois susceptibles d’être créés, mais aussi ceux « qui risqueraient d’être perdus » si les infrastructures nécessaires à la décarbonation n’étaient pas réalisées.  Et le syndicaliste refuse de choisir : « L’écologie, l’économie, l’emploi, on ne peut pas les opposer. » Tout en demandant que les différents acteurs soient entendus, il considère que le temps de la décision est venu. « On n’est pas souvent d’accord avec les projets du président de la République. Pour une fois, là, on peut trouver des points de convergence », glisse-t-il.

Pour FO, la question se pose également à travers la qualité des emplois industriels et leur niveau de rémunération. Et derrière les créations annoncées apparaît une autre crainte : celle de voir disparaître des activités existantes si les entreprises contraintes de décarboner leurs procédés ne disposent pas de la puissance électrique nécessaire.

CFE-CGC : préparer aussi les métiers de demain

Jérôme Yvernault inscrit pour sa part la position de la CFE-CGC dans une perspective plus large. Chimie et métallurgie sont directement concernées, mais aussi logistique, transports routier, maritime ou aérien. L’enjeu n’est donc pas uniquement de construire une infrastructure électrique. Il faut aussi préparer les compétences nécessaires à la transformation industrielle. La CFE-CGC évoque une étude prospective faisant apparaître un besoin de 26 000 recrutements à l’échelle régionale, comprenant créations de postes, renouvellements et départs à la retraite. « Les emplois de demain ne sont pas ceux d’aujourd’hui », insiste Jérôme Yvernault, qui appelle à construire des passerelles entre métiers, formations et nouvelles technologies. Sa ligne rejoint celle exprimée par FO : « Nous refusons d’opposer les engagements environnementaux et l’avenir de l’emploi. »

Chimie : l’électricité comme condition de la décarbonation

Pour France Chimie Méditerranée, l’urgence prend encore une autre dimension. La filière, fortement consommatrice d’énergie, traverse depuis plus de deux ans une crise que Stéphane Bergamini décrit comme particulièrement profonde, prise entre le coût de l’énergie, la réglementation européenne et une concurrence internationale exacerbée. En Provence-Alpes-Côte d’Azur, la chimie représente, selon l’organisation professionnelle, près de 20 000 salariés. Pour continuer à produire tout en réduisant les émissions de carbone, la filière considère l’accès à une électricité bas carbone comme indispensable. « La filière chimie a besoin de cette THT », résume Stéphane Bergamini. Mais le responsable de France Chimie Méditerranée insiste également sur la nécessité de maintenir les investissements. Des industriels, rappelle-t-il, ont déjà engagé des sommes considérables dans la transformation de leurs installations. Selon lui, faire naître un doute durable sur la capacité du territoire à fournir l’électricité nécessaire pourrait suffire à détourner de futurs investissements.

Pour l’UIMM, « sans électricité, pas de décarbonation »

Pascal Kuhn élargit encore le raisonnement. L’UIMM Alpes-Méditerranée représente plus de 500 entreprises et quelque 50 000 salariés. Selon son président, une cinquantaine de projets industriels gravitent aujourd’hui autour de l’étang de Berre. Or l’industrie régionale est encore très dépendante des énergies fossiles. Sa transformation suppose donc une électrification massive des procédés. « Sans électricité, pas de décarbonation », résume-t-il. Et le besoin ne concerne pas seulement Fos-Berre. Pascal Kuhn cite les projets liés à la défense et à l’industrie dans le Var ainsi que les besoins croissants du reste de Provence-Alpes-Côte d’Azur. Il affirme que certains industriels rencontrent déjà des difficultés de raccordement faute de puissance disponible. Derrière la THT se dessine donc, selon les six organisations, un enjeu régional : disposer d’un réseau capable d’accompagner simultanément la décarbonation de l’industrie existante et l’arrivée de nouvelles activités.

Et la Camargue ?

Reste le sujet qui divise profondément le territoire : le tracé aérien de la ligne et son impact sur les paysages, l’agriculture, la biodiversité et le tourisme, notamment en Camargue. Les questions posées lors de la conférence de presse ont ramené le débat sur ce terrain. Les représentants du collectif assurent que les solutions alternatives ont été étudiées et que les échanges menés dans le cadre du débat public ont permis expertises et contre-expertises. Selon eux, la solution aérienne demeure celle qui permettrait de répondre dans les délais aux besoins électriques attendus en 2029. Ils mettent également en avant le « tracé de moindre impact » et les mesures proposées pour réduire les conséquences de l’infrastructure.

Mais les organisations présentes ne prétendent pas être elles-mêmes expertes du transport électrique. Elles renvoient sur ce point à RTE et assurent ne pas refuser la discussion avec les opposants. Elles rappellent que des échanges ont eu lieu dans le cadre du débat organisé par la Commission nationale du débat public et que certaines adaptations ont été envisagées, notamment l’enfouissement de portions du réseau.

France Chimie rappelle également que RTE exerce une mission de service public, que plusieurs solutions ont été proposées et que l’État a demandé des contre-expertises. « On continue à discuter », affirme Stéphane Bergamini. La convergence affichée mercredi ne signifie donc pas que toutes les questions sont réglées. Elle signifie en revanche que, pour ces six organisations, le débat ne porte plus sur la nécessité de renforcer l’alimentation électrique régionale mais sur les conditions et le calendrier de sa réalisation.

Et c’est sans doute là le principal message adressé à l’État : les industriels raisonnent désormais en années d’investissement quand la politique raisonne en échéances électorales. Pour les représentants patronaux comme syndicaux réunis à Marseille, attendre davantage ferait courir le risque que certains investissements, eux, n’attendent pas.

Patricia CAIRE 

 Reportage vidéo Joël BARCY

 

Articles similaires