Emmanuel Macron. De la menace russe à la colère française…

Publié le 25 septembre 2026 à 7h15 - Dernière mise à jour le 25 septembre 2026 à 7h15

« Ce n’est plus de la guerre hybride, c’est de la guerre, point. » Emmanuel Macron a choisi des mots particulièrement graves ce jeudi soir sur TF1 et France 2 pour décrire la menace russe en Europe. Protection renforcée des sites sensibles en France, possible mobilisation de 300 000 soldats russes, moyens militaires français envoyés sécuriser une infrastructure pétrolière en Arabie saoudite, flambée des carburants, colère sociale et fragilité politique : à sept mois de la présidentielle, le chef de l’État a relié les crises extérieures aux inquiétudes intérieures pour défendre une même ligne, celle de la protection et de la stabilité.

Destimed Macron entretien
Le président Emmanuel Macron s’est exprimé à l’Elysée lors d’un entretien avec Caroline Roux France 2 et Gilles Bouleau TF1 (Photo capture d’écran)

Quelque chose a changé dans le vocabulaire présidentiel.

Depuis le début de l’invasion de l’Ukraine, Emmanuel Macron avait déjà considérablement durci son discours sur la Russie. Mais ce jeudi soir, il a franchi une nouvelle étape en évoquant explicitement la possibilité d’actions russes susceptibles de provoquer des morts sur le territoire européen. Pour lui, l’attaque menée contre l’aéroport allemand de Leipzig marque un seuil. Si elle avait réussi, affirme-t-il, « il y aurait eu des morts sur le sol allemand ». Et lorsqu’il envisage la nature de telles opérations, les mots deviennent particulièrement graves : « Ce n’est plus de la guerre hybride, c’est de la guerre, point. Ce sont des actes hostiles qui, en effet, peuvent tuer. » La France n’est pas présentée comme une forteresse assiégée. Emmanuel Macron prend d’ailleurs soin de préciser qu’aucune attaque de cette nature n’a actuellement frappé le territoire français. Mais il considère qu’elle pourrait se produire. La nuance est essentielle. Il ne s’agit pas d’annoncer une guerre mais de préparer le pays à l’idée que la frontière entre guerre extérieure et sécurité intérieure devient plus poreuse.

La France se prépare sans se dire en guerre

Cette évolution n’est déjà plus seulement rhétorique. La protection des sites sensibles français a été renforcée. Des instructions ont été données aux préfets de zone et des mesures supplémentaires sont prises, « région par région », pour protéger des installations civiles, militaires et industrielles. À cette défense physique s’ajoute celle de l’espace informationnel, avec Viginum et la lutte contre les campagnes de manipulation. Pour autant, Emmanuel Macron refuse de désigner la Russie comme un « ennemi ». Le choix des mots est là encore révélateur. Moscou commet, selon lui, des actes « hostiles et parfois criminels », mais le chef de l’État se garde d’employer un vocabulaire susceptible d’alimenter une escalade. D’un côté donc, une menace décrite comme suffisamment sérieuse pour renforcer concrètement la protection du territoire. De l’autre, la volonté de ne pas considérer que la France et la Russie seraient entrées dans une logique de guerre ouverte.

C’est sur cette ligne étroite que Paris entend avancer Et rien, dans l’analyse présidentielle, ne laisse entrevoir une décrue rapide de la guerre en Ukraine. L’hypothèse d’une mobilisation russe supplémentaire de quelque 300 000 hommes est jugée « crédible ». Emmanuel Macron y voit le signal d’une Russie prête à consentir « encore plus de sacrifices pour prendre tout le Donbass ». Le soutien français à Kiev va donc se poursuivre, avec notamment des radars et des missiles supplémentaires. Mais la guerre ne se mesure plus seulement au nombre de soldats ou de missiles. Elle se mesure désormais aussi en centimes à la pompe.

Quand la géopolitique arrive à la station-service

C’est probablement la démonstration centrale de l’intervention présidentielle. Le prix du carburant payé par un Français dépend aujourd’hui d’une succession d’événements sur lesquels Paris ne dispose que d’une maîtrise partielle : guerre en Ukraine, frappes sur les infrastructures énergétiques, tensions dans le détroit d’Ormuz, attaques des Houthis en mer Rouge, décisions américaines sur les exportations de gazole. Emmanuel Macron cherche ainsi à déplacer le regard. La flambée des prix n’est pas, cette fois, le résultat d’une décision fiscale française comme lors de la crise des Gilets jaunes. Elle est la conséquence d’un désordre international. D’où cette stratégie : agir d’abord sur la cause avant de compenser financièrement ses effets. C’est dans cette logique que la France va envoyer des moyens militaires à Yanbu, en Arabie saoudite. Des soldats, des radars et des systèmes de défense français doivent contribuer à protéger cette infrastructure permettant d’exporter du pétrole par la mer Rouge et donc de contourner en partie les difficultés du détroit d’Ormuz.

La décision illustre de manière presque parfaite l’enchevêtrement des enjeux. La France déploie des moyens militaires à plusieurs milliers de kilomètres de son territoire pour sécuriser une infrastructure saoudienne parce que son fonctionnement peut peser sur les cours mondiaux du pétrole et, au bout de la chaîne, sur le prix payé par les Français. À cela s’ajoute la volonté de mobiliser à nouveau les stocks stratégiques avec les partenaires du G7. La diplomatie devient ainsi un instrument de politique économique intérieure.

Le « quoi qu’il en coûte » appartient à une autre époque

Reste évidemment le levier le plus simple en apparence qui est de diminuer les taxes. Emmanuel Macron ne l’exclut pas si les prix continuaient à augmenter. Mais toute son argumentation consiste précisément à expliquer pourquoi il veut éviter d’en arriver là. Une baisse de 20 centimes par litre pendant un mois représenterait, selon lui, environ un milliard d’euros. Or la France de 2026 n’est plus celle du Covid. Le président ne renie rien des dépenses engagées pendant la pandémie ou lors de la précédente crise énergétique. « Je ne regrette pas du tout le quoi qu’il en coûte », insiste-t-il. Mais il reconnaît simultanément que les finances publiques ne permettent plus de reproduire indéfiniment cette politique. C’est peut-être là l’un des changements les plus profonds de cette fin de quinquennat. Pendant plusieurs années, face à chaque crise, l’État a amorti le choc. Désormais, Emmanuel Macron explique que l’État ne pourra pas systématiquement neutraliser financièrement les conséquences des crises internationales. Et il assume une part de responsabilité dans cette situation, reconnaissant ne pas avoir réussi à mener suffisamment loin certaines réformes, notamment celle des retraites.

Une colère reconnue mais priée de ne pas devenir crise

Cette limite financière rencontre pourtant une réalité sociale. Emmanuel Macron le reconnaît lui-même : « C’est normal qu’il y ait de la colère. » Il sait ce que représente une hausse du carburant pour ceux qui ont besoin de leur voiture pour travailler ou qui doivent arbitrer entre le plein et d’autres dépenses. Mais reconnaître la colère ne signifie pas accepter sa traduction politique. Le président oppose la situation actuelle à celle des Gilets jaunes. En 2018, une décision fiscale française avait contribué à déclencher le mouvement. Le gouvernement pouvait donc revenir sur sa décision. Aujourd’hui, affirme-t-il en substance, le prix se forme ailleurs. Emmanuel Macron reconnaît donc la colère, tout en refusant qu’elle se concentre sur le pouvoir français puisque, selon lui, les causes de la flambée des prix sont d’abord internationales D’où son appel à « rester unis ». Après avoir parlé pendant une grande partie de l’entretien des menaces extérieures, Emmanuel Macron arrive ainsi au véritable enjeu intérieur  qui est d’empêcher que le choc géopolitique ne devienne une nouvelle crise sociale et politique.

La stabilité comme ligne de fin de mandat

Une phrase éclaire alors rétrospectivement tout l’entretien : « La priorité du moment, à mes yeux, c’est la stabilité financière et la stabilité politique. »  La stabilité financière justifie la prudence sur les taxes et le refus d’un nouveau « quoi qu’il en coûte ». La stabilité politique justifie l’exclusion d’une nouvelle dissolution. À sept mois de la présidentielle, Emmanuel Macron estime qu’elle ne serait « pas bonne pour le pays ». Et la stabilité nationale justifie son appel à l’unité face aux conséquences économiques et sociales des crises internationales. Ce triptyque – sécurité, protection, stabilité- dessine la dernière partie de son mandat. Il dessine aussi une position singulière pour celui qui quittera l’Élysée en 2027. Emmanuel Macron ne peut plus être candidat mais il refuse, pour l’instant, de dire quelle place il prendra dans la campagne. Il décidera, dit-il, « en fonction de l’évolution de notre situation géopolitique, financière et politique ». Autrement dit, le président sortant ne se place pas encore en retrait.

Un président jusqu’au dernier jour

« Mon premier devoir, c’est d’agir. » La phrase pourrait finalement constituer le résumé politique de cette intervention. Emmanuel Macron ajoute qu’il le fera « jusqu’au bout ». Il ne s’agissait donc pas seulement, ce jeudi soir, d’expliquer une hausse du prix des carburants ou de commenter une nouvelle phase de la guerre en Ukraine. Emmanuel Macron a tenté de donner une cohérence à des crises qui s’accumulent et parfois se nourrissent les unes les autres. La guerre menace la sécurité européenne, désorganise les approvisionnements, nourrit l’inflation et peut provoquer en retour colère sociale et instabilité politique. Sa réponse tient désormais en quelques mots : protéger, agir, maintenir la stabilité. À sept mois de la présidentielle, Emmanuel Macron entre ainsi dans la dernière partie de son mandat avec un paradoxe. Rarement les pouvoirs régaliens du président auront semblé aussi centraux au moment même où son pouvoir politique intérieur approche de son terme. Face aux menaces extérieures et à leurs répercussions en France, il revendique donc jusqu’au dernier jour son rôle de protecteur et érige la stabilité en priorité. Reste désormais l’épreuve des faits.

Patricia CAIRE

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