(FR/EN) À Bruxelles this week par Harry Tuinder. Budget européen, entre chiffres et rapports de force

Publié le 26 septembre 2026 à 8h16 - Dernière mise à jour le 26 septembre 2026 à 10h16

🇫🇷 Version française

À Bruxelles this week, les grandes manœuvres budgétaires n’ont rien d’un long fleuve tranquille. Entre les États membres soucieux de leurs comptes, le Parlement européen qui pousse à la hausse et la Commission qui tente de préserver ses priorités, le prochain cadre financier pluriannuel s’annonce comme un exercice d’équilibriste.

Destimed Europe Budget
Le prochain budget européen 2028-2034 est au cœur d’un bras de fer entre les institutions européennes et les États membres. (Illustration générée par IA)

Depuis 1988, l’Union européenne fonctionne avec des cadres financiers pluriannuels, ou MFF. Ces budgets à long terme sont proposés par la Commission européenne et décidés par le Parlement européen et le Conseil. Ils peuvent sembler techniques, mais ils déterminent les véritables choix politiques de l’Union : ce qui est financé, ce qui est reporté et ce qui est discrètement réduit lorsque les négociations se durcissent.

C’est pourquoi le débat actuellement engagé sur le MFF 2028-2034 revêt une telle importance. Les discussions sont en cours et s’accélèrent sous la présidence irlandaise du Conseil. La Commission a présenté sa proposition en juillet dernier. Elle s’élève à près de 2 000 milliards d’euros, soit moins de 1,3 % du revenu national brut estimé des États membres sur cette période. En termes réels, cela représente une augmentation proposée d’environ 40 % par rapport au MFF actuel.

Sans surprise, cette proposition a déjà fait apparaître les lignes de fracture habituelles. Le Parlement européen souhaite aller plus loin et augmenter le budget de 10 %, tandis que plusieurs pays dits « frugaux » -l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Autriche, la Suède, le Danemark et la Finlande- poussent dans la direction opposée et réclament des coupes se chiffrant en centaines de milliards d’euros. Comme la France, l’Italie, l’Espagne et l’Irlande, ils sont contributeurs nets au budget de l’Union européenne, mais tous n’en tirent pas les mêmes conclusions politiques.

La taille du budget ne constitue pourtant qu’une partie du débat. À Bruxelles, l’attention se porte également sur la volonté de la Commission d’en revoir la structure. La proposition s’articule autour de quatre grandes rubriques et d’un nombre réduit de programmes, dans le but affiché de rendre le budget plus simple, plus lisible et plus stratégique. L’idée est assez simple : aligner plus clairement les dépenses sur les grandes priorités de l’Union -compétitivité, migration, climat, intelligence artificielle, technologies quantiques, sécurité, défense et élargissement.

C’est là que la discussion devient politiquement sensible. Derrière le discours sur la simplification se pose une question plus délicate : que vont devenir la politique de cohésion et les financements régionaux, longtemps considérés comme les instruments les plus concrets de la solidarité européenne ? La Commission ne propose pas d’abandonner ces priorités, mais elle ouvre clairement la voie à une réorganisation de la manière dont elles sont structurées et gérées. Il n’en faut pas davantage pour susciter des inquiétudes dans plusieurs capitales. Pour certains gouvernements, toute refonte de l’architecture budgétaire fait craindre que la cohésion régionale et territoriale ne perde progressivement du terrain au profit de nouvelles priorités stratégiques. D’autres insistent sur le fait que la convergence reste au cœur du projet européen et ne doit pas devenir une victime collatérale de cette volonté de simplification.

La même tension apparaît lorsque le débat se tourne vers l’agriculture. Lorsqu’António Costa, aujourd’hui président du Conseil européen et ancien Premier ministre du Portugal, a sondé les capitales sur d’éventuelles réductions de la proposition de la Commission, les divisions sont immédiatement apparues. Certains estiment que tous les postes de dépenses doivent contribuer à l’effort, compte tenu de la pression qui pèse sur les finances nationales. D’autres préféreraient cibler des enveloppes politiquement sensibles, comme les financements régionaux, la politique de cohésion ou la politique agricole commune. Cette seconde option rencontrerait une forte résistance des États membres d’Europe orientale et méridionale.

António Costa s’est rendu dans plusieurs capitales des États membres pour tenter de dégager une position commune au sein du Conseil avant que puissent débuter les négociations en trilogue avec le Parlement européen et la Commission. Cette ligne commune devrait être discutée lors du Conseil européen d’octobre. Mais, pour l’heure, le consensus reste lointain.

Le débat est encore compliqué par le projet de la Commission d’introduire de nouvelles ressources propres, notamment des recettes liées au tabac, au système d’échange de quotas d’émission de l’Union européenne et au mécanisme d’ajustement carbone aux frontières. En théorie, ces nouvelles sources de recettes pourraient atténuer l’éternel débat sur les contributions nationales. En pratique, elles suscitent déjà des controverses.

Pour cette raison, peu de responsables à Bruxelles s’attendent sérieusement à ce qu’une position complète du Conseil émerge dès octobre, et encore moins à ce que les discussions en trilogue commencent avant la fin de l’année. Tout retard rendrait la négociation finale plus difficile, d’autant que 2027 verra se tenir une série d’élections nationales dans de grands États membres comme la France, l’Italie, la Pologne et l’Espagne, dans un contexte où les forces eurosceptiques pourraient devenir plus influentes.

 

Harry Tuinder est un expert international en droit et en politiques publiques, fort de plus de 25 ans d’expérience au sein de la Commission européenne, avec une spécialisation dans la coopération scientifique européenne et internationale. Il a été le premier conseiller juridique de l’Organisation internationale ITER pour l’énergie de fusion et a dirigé l’équipe de négociation de la Commission européenne chargée de la rédaction de l’Accord ITER, un accord international majeur encadrant la recherche mondiale sur l’énergie de fusion. Il a également été secrétaire exécutif du European Centre for Space Law à l’Agence spatiale européenne et membre associé du corps professoral de l’International Space University à Strasbourg. Il a enseigné le droit spatial et le droit des télécommunications dans des universités et instituts aux Pays-Bas, aux États-Unis, en Autriche, en Suède, en Allemagne, en Thaïlande, en France, au Chili et au Canada.

 

🇬🇧 English version

Brussels This Week by Harry Tuinder. The EU Budget, Between Numbers and Power Struggles

Brussels this week begins where Brussels so often ends up: with money, power and a fight over priorities. Just days after Ursula von der Leyen set out her political vision before the European Parliament, the discussion is already shifting back to the next long-term EU budget — less visible than a speech, but far more decisive in practice.

Since 1988, the European Union has worked with multiannual financial frameworks, or MFFs. These long-term budgets are proposed by the European Commission and decided by the European Parliament and the Council. They may sound technical, but they determine the Union’s real political choices: what is funded, what is postponed, and what is quietly cut when the negotiations get tough.

That is why the debate now under way on the 2028–2034 MFF matters so much. The Commission presented its proposal in July last year. It amounts to almost €2 trillion, or less than 1.3% of the estimated gross national income of the Member States over that period. In real terms, that is a proposed increase of around 40% compared with the current MFF.

Unsurprisingly, the proposal has already exposed the familiar fault lines. The European Parliament wants to go further and increase the budget by 10%, while several of the so-called frugal countries — Germany, the Netherlands, Austria, Sweden, Denmark and Finland — are pushing in the opposite direction and calling for cuts worth hundreds of billions of euros. Like France, Italy, Spain and Ireland, they are net contributors to the EU budget, but not all draw the same political conclusions from that fact.

Yet the size of the budget is only part of the story. What is also drawing attention in Brussels is the Commission’s attempt to redesign its structure. The proposal is built around four major headings and a reduced number of programmes, in what is presented as an effort to make the budget simpler, clearer and more strategic. The idea is straightforward enough: align spending more visibly with the Union’s headline priorities — competitiveness, migration, climate, artificial intelligence, quantum technologies, security, defence and enlargement.

This is where the discussion becomes politically sensitive. Behind the language of simplification lies a more delicate question: what happens to cohesion policy and regional funding, long seen as the EU’s most tangible instruments of solidarity? The Commission is not proposing to abandon those priorities, but it is clearly opening the door to a reorganisation of how they are framed and managed. That is enough to raise concern in several capitals. For some governments, any redesign of the budget architecture creates the fear that regional and territorial cohesion could gradually lose ground to newer strategic priorities. Others insist that convergence remains central to the European project and should not become collateral damage in the push for streamlining.

The same tension appears when the debate turns to agriculture. When António Costa, now President of the European Council and formerly Prime Minister of Portugal, sounded out the capitals on possible cuts to the Commission’s proposal, the divisions were immediate. Some argue that all spending lines should share the burden, given the pressure on national finances. Others would rather target politically sensitive envelopes such as regional funding, cohesion policy or the common agricultural policy. That second route would meet strong resistance from Eastern and Southern Member States.

Costa has been travelling across Member State capitals to try to build a common Council position before trilogue negotiations with Parliament and the Commission can begin. That common line is expected to be discussed at the October European Council. But for now, consensus remains distant.

The debate is further complicated by the Commission’s plan to introduce new own resources, including revenues linked to tobacco, the EU emissions trading system and the carbon border adjustment mechanism. In theory, these new sources of revenue could ease the perennial dispute over national contributions. In practice, they are already proving controversial.

For that reason, few in Brussels seriously expect a full Council position to emerge as early as October, let alone trilogue talks before the end of the year. Any delay would make the final negotiation more difficult, not least because 2027 will bring a series of national elections in major Member States such as France, Italy, Poland and Spain — all in a climate where Eurosceptic forces may well become more influential.

Harry Tuinder is an international legal and policy expert with over 25 years of experience at the European Commission, specializing in European and international scientific cooperation. He served as the first Legal Advisor to the ITER International Fusion Energy Organisation and led the European Commission’s negotiating team in drafting the ITER Agreement, a major international agreement governing global fusion energy research. He also served as Executive Secretary of the European Centre for Space Law at the European Space Agency and has been an Associate Faculty member of the International Space University in Strasbourg. He has lectured on space and telecommunications law at universities and institutes in the Netherlands, the United States, Austria, Sweden, Germany, Thailand, France, Chile, and Canada.

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