Aix-en-Provence. Théâtre du Jeu de Paume. «Sur la côte sud» bouleversante plongée au cœur d’une famille qui se meurt

«Sur la côte sud» du Norvégien Fredrik Brattberg secoue les lignes théâtrales traditionnelles pour émouvoir et surprendre, pour peu, bien entendu, qu’on entre dans cet univers d’apparence sans histoire où le drame va surgir au détour de phrases banales. Voilà une pièce fascinante qui laisse perplexe. Offrant plusieurs niveaux d’interprétation.

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« Sur la Côte Sud » (Photo Christophe Raynaud de Lage)

Né en 1978 en Norvège à Porsgrunn, Fredrik Brattberg est auteur et compositeur de musique classique. Héritier de John Fosse et d’Ibsen, il renouvelle la littérature dramatique scandinave contemporaine, avec humour et inclination pour les cellules familiales implosives. Ses pièces de théâtre sont proposées dans une vingtaine de langues. Il a remporté les prestigieux Prix Ibsen en 2012 et Prix Ferdinand Vanek en 2017. Et «Sur la côte sud», éditée chez l’Arche dans une traduction française de Jean-Baptiste Coursaud ne déroge pas à la règle.

«S’agit-il d’une satire familiale contemporaine, c’est-à-dire d’une famille droite dans ses bons sentiments, dans sa libération, dans ses émotions, généreuses et partagées ? Comment une journée banale de vacances familiales peut se métamorphoser en conte cruel ? », s’interroge le metteur en scène Frédéric Bélier-Garcia dont le travail est ici d’une précision remarquable et d’une grande intensité visuelle. Le résumé de la pièce dans ce qu’on voit et entend tient dans la main : « Afin de profiter pleinement de leurs vacances d’été, Elle et son mari Magnus, accompagnés de leur fille Frida et de ses grands-parents maternels, vont passer quelques jours dans une petite maison balnéaire. Le cadre est idyllique, la nature paisible et tous nagent dans le bonheur. Mais très vite, les scènes semblent prises de dysfonctionnement et se rembobinent. Les grands sourires qui forgeaient une véritable liesse familiale se font plus crispés, plus soucieux ; et lorsque Magnus veut emmener Frida se baigner sur la côte sud, la certitude d’un désastre envahit peu à peu les cœurs. ».

Un auteur musicien

Pour ce qui est de ce que l’on comprend c’est autrement moins clair. Précisons d’abord que le théâtre de l’auteur norvégien Fredrik Brattberg transforme la famille en partie d’échec. Compositeur de musique passé à l’écriture, il conçoit ses pièces comme des partitions, où répétitions et variations sur un même thème nous mènent successivement du rire à l’inquiétude, du drame à la comédie. Avec quelques phrases prononcées au début par la grand-mère et qui tournent en boucle comme :« Je suis tellement contente qu’on ait pu s’en aller hier, qu’on puisse se réveiller ici plutôt que là-bas …Quel bonheur. Quel bonheur de pouvoir se réveiller ici… Quel bonheur d’être ici, ensemble, comme ça…Ma petite fille à moi, quel plaisir qu’on soit ensemble, qu’on soit ensemble pour passer ces journées ici. Ta grand-mère est tellement contente, tellement contente de pouvoir te voir plusieurs jours d’affilée.» Nous n’imaginons pas qu’il s’agit d’une introduction solaire qui nous emmènera sur des rivages maudits, ceux d’un théâtre de la catastrophe avec la mise en scène d’une famille qui se désagrège. Pour l’illustrer Frédéric Bélier-Garcia réunit un quatuor d’interprètes virtuoses -Sébastien Eveno (Magnus), déjà impressionnant dans « IvanOff », une autre pièce de Brattberg, Joséphine de Meaux (Elle), drôle dans la pièce de Ribes « La cuisse du steward », Stéphane Roger (le grand-père) bouleversant dans « Le ciel de Nantes » de Christophe Honoré, et Dominique Valadié (la grand-mère), étonnante dans le film « Le livre des solutions»- qui portent tous haut et fort les bons sentiments et les hypocrisies familiales à leur point de déflagration, au sommet d’un humour féroce et irrésistible.

Et si la petite fille était en fait morte ?

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Sur la Côte Sud (Photo Christophe Raynaud de Lage)

On comprend au fil de l’heure que dure la pièce qu’un drame a eu lieu. La fuite du père avec sa fille partis sur la côte sud (celui-ci s’éloignant de son beau-père patriarche insupportable) et quittant sans doute son épouse, l’attestent. Des images vidéo d’une voiture dans la montagne désertée au bord de la route semblent nous indiquer que le voyage ne s’est pas bien passé. Et si au final « Sur la côte sud » renvoyait au récit d’une journée où en boucle la famille se souvient de la petite fille qui, de fait est morte ?

Des éléments pourraient nous conduire sur cette piste narrative. D’abord la fillette ne parle jamais. Quand on lui demande de venir manger à table, elle semble l’ignorer, non comme un caprice, mais comme si elle n’était pas là, qu’elle n’existait plus. La mort, la grand-mère en parle, imaginant que la voisine de la maison d’en face a laissé les lampes de chez elle allumées parce qu’elle est tombée et a péri dans sa chute. Et puis ne passe-t-on pas en boucle, dans sa tête jusqu’à l’obsession, voire la folie, des scènes traumatisantes de sa vie ? Cette lecture de la pièce pourrait bien en tout cas en donner la clef. Au final un moment de théâtre atypique et hors sol magnifiquement éclairé par Dominique Bruguière, enrichi des costumes de Sarah Leterrier et servi par la scénographie inventive de Pierre Nouvel. Et c’est intelligent sans être intello !

Jean-Rémi BARLAND

« Sur la côte sud » de Fredrik Brattberg est une pièce éditée en français chez L’Arche dans une traduction de Jean-Baptiste Coursaud.

 

 

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