Publié le 27 juin 2026 à 17h18 - Dernière mise à jour le 27 juin 2026 à 17h18
Expulsions de logements sociaux, interdictions de paraître sur les points de deal, fermetures administratives de commerces : un an après l’entrée en vigueur de la loi du 13 juin 2025 visant à « sortir la France du piège du narcotrafic », l’État dresse un premier bilan dans les Bouches-du-Rhône. Derrière les 337 mesures administratives recensées, c’est une profonde évolution de la doctrine qui apparaît : frapper les trafiquants non seulement sur le terrain judiciaire, mais aussi dans leur environnement quotidien, économique et territorial.

Pendant des décennies, la lutte contre le narcotrafic s’est principalement appuyée sur les enquêtes de police, les interpellations et les décisions de justice. Les réseaux se reconstituaient pourtant souvent rapidement, les points de deal se déplaçaient et les trafiquants continuaient à exploiter les failles administratives.
La loi du 13 juin 2025 est venue modifier cette approche. Elle offre aux préfets une série de nouveaux leviers administratifs destinés à compléter l’action de l’autorité judiciaire. L’objectif avancé est de rendre plus difficile le fonctionnement quotidien des organisations criminelles en s’attaquant à leurs lieux d’implantation, à leurs relais économiques et à leur capacité à occuper durablement certains territoires. Dans les Bouches-du-Rhône, département particulièrement exposé aux trafics de stupéfiants, cette stratégie s’est rapidement traduite par une mobilisation importante des services de l’État. En un an, 337 mesures administratives ont été prises, soit quasiment une décision chaque jour.
Expulser les trafiquants des logements sociaux
Premier outil mis en œuvre : l’expulsion locative. La loi permet désormais au préfet de demander aux bailleurs sociaux d’engager une procédure de résiliation du bail lorsque les activités liées au trafic de stupéfiants troublent gravement ou de manière répétée l’ordre public. Il est non seulement question de protéger les habitants mais également de rendre ces logements à des familles en attente. Depuis un an, 49 procédures ont été engagées dans le département. Dix logements ont déjà été libérés. Dans six situations, des procédures d’impayés déjà ouvertes ont été accélérées afin d’aboutir plus rapidement à la résiliation du bail. Quatre autres occupants ont quitté volontairement leur logement après le lancement de la procédure. Pour les pouvoirs publics, cette mesure répond également aux attentes de nombreux habitants qui dénoncent depuis des années l’emprise de certains trafiquants sur les immeubles et les parties communes.
Empêcher le retour sur les points de deal

La deuxième innovation majeure concerne les interdictions administratives de paraître. Le préfet peut désormais interdire à une personne impliquée dans un trafic de stupéfiants de fréquenter un point de deal ou certaines parties communes d’immeubles utilisées par les réseaux. En douze mois, 237 interdictions de paraître ont été prononcées dans les Bouches-du-Rhône. Selon la préfecture, 91 % concernent Marseille et 15 % visent des mineurs. Ces décisions administratives ne remplacent pas les poursuites pénales. Elles les complètent. Plusieurs dizaines de procédures judiciaires ont d’ailleurs été engagées contre des personnes ayant violé ces interdictions, donnant lieu à des peines de prison ferme, des révocations de sursis, des travaux d’intérêt général ou encore des mesures de suivi socio-judiciaire. Ces interdictions visent à empêcher le retour des trafiquants sur les points de deal démantelés par les forces de l’ordre.
S’attaquer à l’économie parallèle
La loi permet également au préfet de fermer administrativement des établissements soupçonnés de contribuer, directement ou indirectement, aux activités criminelles. En un an, 51 procédures ont été engagées. Elles concernent des secteurs très divers : épiceries, débits de boissons, restaurants, salles de sport, garages, carrosseries ou encore commerces spécialisés dans la récupération de métaux. Dans le détail, 24 dossiers concernent des faits de trafic de stupéfiants, 11 des faits de recel, 10 plusieurs infractions cumulées, notamment l’association de malfaiteurs, et six des faits de blanchiment. La préfecture cite plusieurs exemples emblématiques. Une salle de sport située à Arles a été fermée pour six mois après des faits liés au trafic de stupéfiants. Le Marché du Soleil, à Marseille, fait quant à lui l’objet d’une fermeture administrative dans le cadre d’une enquête portant notamment sur des soupçons de blanchiment. Plusieurs garages implantés dans le secteur de Berre-l’Étang ont également été fermés dans des dossiers de recel de véhicules ou de pièces détachées volés. Cette volonté de s’attaquer aux structures économiques qui gravitent autour des réseaux constitue l’un des principaux changements introduits par la loi.
Une stratégie globale
Pour la préfecture, ces mesures administratives ne constituent qu’un volet d’une stratégie plus large. Elles viennent compléter les opérations de terrain menées par les forces de sécurité intérieure, les contrôles renforcés dans les ports, les gares, l’aéroport, ainsi que les opérations « Jumbo », « Auto’Net » ou « Ligne bleue ». La logique est de frapper les réseaux à chaque étape de leur organisation, depuis les vendeurs jusqu’aux logisticiens et aux chefs des filières criminelles. Au-delà des chiffres, cette loi marque un changement de méthode. Il ne s’agit plus seulement d’interpeller les trafiquants, mais de réduire progressivement leur capacité à occuper durablement les territoires, à utiliser certains commerces comme façade ou à conserver des points d’ancrage dans les quartiers.
Une efficacité qui reste à mesurer
Ce premier anniversaire de la loi offre donc un aperçu de l’intensification des moyens administratifs mobilisés contre le narcotrafic. Les chiffres témoignent d’une activité soutenue des services de l’État. Ils ne permettent toutefois pas, à eux seuls, de mesurer l’impact réel de cette stratégie sur les réseaux criminels. La question demeure entière : ces nouveaux outils permettront-ils d’affaiblir durablement des organisations qui ont souvent démontré leur capacité à se réorganiser ? C’est sur ce terrain, plus que sur le seul nombre de procédures engagées, que sera jugée l’efficacité de cette nouvelle politique de lutte contre le narcotrafic dans les années à venir.
Anna CHAIRMANN



