Publié le 17 août 2026 à 8h36 - Dernière mise à jour le 17 août 2026 à 8h42
Destimed a ouvert une nouvelle fenêtre sur le débat avec « La parole est à Viou », une chronique portée par la plume libre et engagée de Viou. Ce rendez-vous assume un ton personnel, curieux, parfois piquant mais toujours ouvert. Ici, la réflexion se fait sans détour, avec le goût des idées, des points de vue qui se confrontent, et des questions qui ouvrent la discussion. Cette chronique donne voix à une lecture singulière de l’actualité, aux angles parfois à contre-courant. La parole est à Viou à contredire, à débattre.
La canicule nous a tous poussés vers la mer. Pas pour faire joli. Pour respirer. Le corps voulait de l’air, de l’eau, de la lumière. Bref, quelque chose de simple, de franc, de vivant. On allait à la plage comme on va vers une parenthèse de liberté.

Et puis on regarde mieux. Sur certaines plages, des femmes ajoutent des couches à la chaleur. Du tissu. De la retenue là où tout appelle l’abandon. Ce n’est pas nécessairement un détail de tenue. Un corps qui se couvre précisément là où il venait chercher le souffle nous interroge. Et cette interrogation ne devrait pas être interdite au seul motif qu’il s’agirait d’un choix. Car, oui, ce peut être un choix. Celui d’une femme, d’une croyante, d’une personne qui entend disposer librement de son corps et de la manière dont elle le montre. Et cette liberté-là doit aussi être respectée. Mais le mot « choix » suffit-il à clore toute interrogation ? Peut-on défendre la liberté individuelle tout en questionnant les normes qui s’inscrivent sur le corps des femmes ? Surtout lorsque ces normes leur demandent davantage de se couvrir, de se faire discrètes, de se tenir à distance du regard ?
Les enfants, eux, ne tournent pas autour. Pourquoi ? demandent-ils. Pourquoi se couvrir quand on vient respirer ? Pourquoi cacher ce que le soleil touche pour tout le monde ? Pourquoi donner à la plage, lieu de relâchement, un air de contrainte ? Leurs questions sont directes. Et elles nous embarrassent parce qu’elles vont au cœur d’une contradiction que les adultes préfèrent parfois contourner.
Un tissu n’est jamais seulement un tissu lorsqu’il devient message. Un drapeau aussi n’est qu’un morceau d’étoffe. Et pourtant, une couleur, une forme, un pli, et voilà l’appartenance, la frontière, l’autorité, parfois la conquête. Pourquoi le vêtement échapperait-il toujours à cette interrogation ? Pourquoi faudrait-il faire semblant de ne pas voir qu’un code peut devenir une norme, une norme une pression et une pression une manière d’ordonner le corps féminin à distance de lui-même ? Mais ce serait une erreur de rester bloqués sur cette seule image de plage.
Quand les droits des femmes recommencent à reculer

Les droits des femmes sont menacés dans de nombreux endroits du monde. Pas seulement là où la contrainte est brutale et visible. Partout où des forces réactionnaires cherchent à reprendre la main sur leur corps, leur parole, leur place dans la cité. Aux États-Unis aussi, le sujet est là. Lorsque des courants ultra-conservateurs remettent en cause des droits reproductifs que l’on croyait durablement acquis et rêvent d’un retour à une conception beaucoup plus traditionnelle de la place des femmes, ce n’est plus un débat théorique. C’est un mouvement politique. Parce qu’il faut être lucide : les reculs commencent rarement en annonçant leur nom. La morale. L’ordre. La tradition. La protection. On habille la contrainte pour la faire accepter. On lui donne une voix respectable. Puis, doucement, la liberté recule d’un pas. Puis d’un autre.
De l’Iran à l’Afghanistan
En Iran, la contrainte est frontale. En Afghanistan, l’effacement est devenu système. Cinq ans après le retour au pouvoir des talibans, les femmes afghanes ont pratiquement disparu de l’espace public. Ce ne sont plus des signes. Ce sont les conséquences d’un système qui, décret après décret, a organisé l’effacement de la moitié d’une population. Ailleurs, les atteintes sont plus feutrées, plus acceptables en surface, parfois incomparablement moins violentes. Il serait absurde de tout mettre sur le même plan. Mais cela ne doit pas nous empêcher de regarder les mécanismes à l’œuvre lorsque le féminin devient plus discret, plus surveillé, plus docile ou plus négociable. Le vocabulaire change. Les degrés de contrainte aussi. Mais une même question demeure : qui décide de ce qu’une femme peut faire de son corps et de sa vie ?
Quand la liberté se joue aussi sur le terrain
Mais regarder ce qui se passe ailleurs ne dispense pas de regarder ce qui se joue chez nous, à une tout autre échelle. C’est pour cela que le terrain compte autant. Les maires, les élus locaux, ceux qui voient venir les tensions avant qu’elles ne montent sur les plateaux télé, savent qu’une liberté se défend aussi dans le quotidien. Dans les écoles. Dans les piscines. Sur les plages. Dans ces lieux ordinaires où le commun tient debout ou commence à se fissurer. On traite volontiers d’inquiets ceux qui alertent tôt. Mais l’inquiétude lucide, c’est parfois du courage avant les autres. Et la justice, elle non plus, ne peut ignorer un réel qui bouge. Le droit n’est pas un décor que l’on admire de loin. Il est là pour protéger des libertés concrètes et arbitrer lorsqu’elles entrent en tension. À force de le lire comme s’il flottait au-dessus des corps et de la société, on risque de ne plus voir ce qui est en train de changer sous nos yeux.
Refuser de s’habituer
Oui, cela doit nous alerter. Pas pour faire du bruit. Pas pour traquer des femmes du regard. Mais parce qu’il existe une forme de lassitude collective, et qu’elle est dangereuse : à force de voir sans réagir, on finit par laisser passer. C’est ainsi que les reculs s’installent. Pas dans le fracas. Dans le glissement. On s’habitue à des corps qui se couvrent davantage. À des présences qui se retirent. À des femmes à qui l’on demande, parfois sans le dire, d’occuper moins d’espace, de se faire plus petites, plus discrètes, plus effacées. Et quand l’habitude prend la main, la vigilance s’endort. Une démocratie qui se respecte ne devrait jamais s’endormir devant ce qui rogne l’égalité. Elle doit voir, nommer, contester. Sinon, elle laisse la pression devenir norme, puis la norme devenir évidence.
Défendre la liberté des femmes, ce n’est pas applaudir leur effacement sous prétexte de pudeur ou de choix. C’est refuser qu’on habitue les consciences à leur disparition. C’est rappeler qu’une femme n’a pas à se cacher pour être acceptée dans l’espace public. La liberté ne s’effondre pas d’un bloc. Elle s’use. Et c’est précisément pour cela qu’il faut rester ferme.



