Publié le 26 mai 2026 à 16h07 - Dernière mise à jour le 26 mai 2026 à 16h07
Scrutatrice des fragilités humaines, Delphine de Vigan poursuit, livre après livre, son exploration des failles contemporaines. Couronnée du Prix Renaudot pour « D’après une histoire vraie », la romancière ausculte depuis plusieurs années les mécanismes d’emprise, les blessures invisibles et les silences qui traversent les existences ordinaires.

Avec « Je suis Romane Monnier », son nouveau roman publié chez Gallimard, l’auteure signe sans doute l’un de ses textes les plus contemporains. Elle sera l’invitée du Festival « Oh les beaux jours » le dimanche 31 mai à 14h30 à La Criée pour un grand entretien autour de ce livre singulier.
Un téléphone portable comme point de bascule
Le roman s’ouvre sur un geste étrange. Romane Monnier, 29 ans, échange volontairement son smartphone avec celui d’un inconnu dans un café parisien. L’homme s’appelle Thomas. Âgé de 47 ans, il tient une boutique de reprographie dans le XXe arrondissement. Encore meurtri par la mort de sa mère Pauline, il a élevé seul sa fille Léo devenue adulte. Lorsqu’il parvient à joindre la jeune femme grâce au téléphone laissé entre ses mains, celle-ci lui répond simplement : « Ce n’est pas la peine. Je n’en ai plus besoin. Gardez-le. » À partir de cette phrase commence une enquête intime autant qu’un vertige numérique.
Une enquête dans les traces de nos vies
Car ce que montre d’abord Delphine de Vigan, avec beaucoup de finesse, c’est combien nos téléphones sont devenus les coffres-forts de nos vies : messages, souvenirs, douleurs, secrets, ruptures, traces affectives. Faire entrer le smartphone dans le roman contemporain constitue ici bien davantage qu’un simple procédé narratif. L’objet devient un territoire littéraire à part entière, avec ses codes, ses fragments de langage et ses zones d’ombre. Thomas, personnage profondément mélancolique mais d’une grande humanité, reconstitue peu à peu le puzzle de l’existence de Romane. Un cheminement qui réveille aussi ses propres blessures.
Les failles humaines au cœur du récit
Les thèmes chers à Delphine de Vigan réapparaissent alors avec force : les ravages du chagrin amoureux, les vies qui vacillent silencieusement, les douleurs souterraines que chacun tente de contenir. Mais l’auteure évite toujours le piège du pathos. Son écriture demeure précise, tendue, attentive aux émotions sans jamais sombrer dans le larmoyant. Certaines scènes frappent durablement. Comme celle de cet homme condamné par un cancer incurable qui commande à Thomas les faire-part de son propre décès, laissant seulement la date des obsèques à compléter après sa mort.
La trajectoire de Romane finit alors par faire écho à celle de Thomas dans une mécanique romanesque presque proche du thriller psychologique. Les deux destins se croisent, se répondent et révèlent peu à peu ce que chacun tentait d’enfouir. Dense, moderne et profondément humain, « Je suis Romane Monnier » confirme la capacité de Delphine de Vigan à capter les inquiétudes de l’époque sans jamais céder aux effets de mode.
À La Criée, un échange autour de l’écriture
Lors de son entretien à La Criée, l’écrivaine reviendra également sur son travail d’écriture, sur ce qui déclenche la naissance d’un livre, sur ce que l’on choisit de dire ou de taire, mais aussi sur cette manière très singulière qu’elle a d’observer les failles contemporaines. Sans hausser la voix, Delphine de Vigan continue ainsi de raconter ce qui fissure discrètement nos vies.
Jean-Rémi BARLAND
« Je suis Romane Monnier » de Delphine de Vigan, Gallimard, 333 pages, 22 euros – Rencontre ce dimanche 31 mai à 14h30 à La Criée dans le cadre du Festival « Oh les beaux jours »




