Publié le 24 août 2026 à 9h08 - Dernière mise à jour le 24 août 2026 à 9h08
Pierrick Bailly sera présent aux Correspondances de Manosque le 25 septembre avec « Rouges-Truites », un roman où la noirceur de l’intrigue est portée par une écriture lumineuse.

Un coup de feu dans la nuit du 9 au 10 avril 1998 et Pascal, le père de Paloma et Leo, est retrouvé mort, une balle dans la tête, tandis que ses enfants se sont volatilisés. Leurs amis Delphine et son frère Cédric, qui admire et adore Leo, sont bouleversés autant qu’intrigués. Que s’est-il passé ?
Devenu enseignant après avoir quitté l’école des Hérauds, hameau de la commune de Lans-en-Vercors, pour le quartier de la Belle de Mai à Marseille, puis La Ciotat, où il est professeur d’espagnol, Cédric est le narrateur d’un récit à tiroirs, puissant et truffé de rebondissements, où nous découvrirons comment des évidences, ou plutôt des mensonges, peuvent en cacher d’autres. Avec un art du portrait et un sens aigu de la formule, Pierrick Bailly brouille d’abord les pistes pour faire éclater, dans ce qui est « une histoire de dingue », une vérité sombre, âpre et totalement bouleversante.
Intelligent et débrouillard, Leo, l’un des centres d’une toile d’araignée narrative serrée et puissante, est parti à seize ans en apprentissage à Grenoble. Qualifié par certains de tox, de camé, voire de plus gros camé de l’Isère, il demeure une énigme. Que signifie sa fuite ? Peut-on réellement croire à sa mort au Mexique, annoncée bien des années plus tard par Paloma ? Que représentent pour lui Patrick Boniface, un homme en quête de main-d’œuvre qui retapait une épave de chalutier dans son jardin et qui l’embarquera avec lui, et Gaston Miraglia, un nouveau capitaine avec qui il traversera l’Afrique, sinon l’incarnation de cette idée du départ sans retour ?
Nous sommes troublés aussi par le parcours de Delphine qui, après avoir épousé Thomas, se prendra de passion pour Fanny, sa nouvelle compagne. Par celui également de Paloma Petzold qui, folle de littérature, dévorera les livres jusqu’au jour où, tête rasée, seins dissimulés, elle deviendra, loin de la France et faux papiers à l’appui, Rosa Leblanc, puis Daniel Le Blanc, pseudonyme emprunté à Danielle Steel. Car, sur les chantiers où elle gagne sa vie, il est impossible de travailler en tant que femme.
Un passage qui peut rappeler « Chantons pour passer le temps », chanson traditionnelle venue de Normandie et qui daterait du XVIIIe siècle, dans laquelle une jeune fiancée, pour rester au plus près de son bien-aimé, prend des habits d’homme et s’engage sur son navire. Ils y resteront sept ans, durée de l’engagement, avant de se marier. Anne Sylvestre en a d’ailleurs donné une interprétation flamboyante.
Le Lac-des-Rouges-Truites et le superadobe
On le voit, « Rouges-Truites » multiplie les entrées possibles. Son titre, d’abord, évoque le village jurassien du Lac-des-Rouges-Truites, qui aura une importance capitale dans le récit. On arpentera également la région du lac de Constance, au sud de l’Allemagne. Pierrick Bailly, soucieux de nourrir son récit de descriptions panthéistes de la nature, où se mêlent toutes les fragrances et où l’on emprunte, comme dans son écriture, des chemins de traverse, transforme chaque lieu en théâtre des passions, des joies et des peines des hommes. Chaque objet devient matériau des songes. On nous rappellera au passage ce qu’est l’adobe, cette brique de terre crue vieille comme le monde, et, par extension, le superadobe, qui consiste à remplir des sacs d’un mélange de terre, de chaux et de paille, puis à les empiler en les tassant les uns sur les autres. Une manière pour Pierrick Bailly d’ancrer ses intrigues -car il y en a plusieurs- dans une réalité terrestre faisant une place de choix à l’art du conte fantastique.
Un « druide » qui disparaît
« Sa Majesté des mouches », « Alice au pays des merveilles » ainsi que « La Famille Addams » : deux livres et une série appelant à la fantasmagorie que Cédric, grâce à Paloma, dévorera très jeune et qui façonneront son imaginaire. Pierrick Bailly, jamais en reste de coups de théâtre, offre à ce titre, avec le personnage du « Druide », de quoi intriguer davantage encore le lecteur. De son vrai nom Michel Gauthier, professeur de gym adulé de ses élèves, le Druide disparaît lui aussi. C’est fou ce que l’on devient « perdu de vue » dans ce livre. Mais attention, rien n’est gratuit et Pierrick Bailly apporte des réponses rationnelles à des interrogations remplies de mystère.
Bouleversants personnages que sont notamment Pascal, Paloma, Leo, Cédric et Delphine ; intrigue en trompe-l’œil ; épilogue stupéfiant d’intensité et totalement inattendu ; style entrecroisant l’épique et le détail réaliste… Et si Pierrick Bailly venait d’écrire avec « Rouges-Truites » son plus beau roman ?
Jean-Rémi BARLAND
« Rouges-Truites », de Pierrick Bailly. P.O.L. – 326 pages – 22 €.




