Club Ethic Eco. Ethique & Médias : quand le chiffre et l’info partagent la même boussole

Réunis autour du thème « Éthique & Médias », experts-comptables, journalistes, responsables publics et acteurs économiques ont confronté leurs pratiques et leurs doutes. De « la règle qui encadre » à « la boussole qui guide », la rencontre a mis au jour une même exigence : préserver la confiance, à l’heure où l’urgence, l’économie des médias, les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle rebattent les cartes de l’information.

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Experts-comptables, journalistes, responsables publics et acteurs économiques ont confronté leurs pratiques et leurs doutes © Patricia Caire

« Derrière les chiffres, le monde »

Il y a des débats qui éclairent parce qu’ils osent relier des mondes que l’on croit séparés. La rencontre « Éthique & Médias », proposée dans le cadre du Club Ethic & Eco du Conseil régional de l’Ordre des experts-comptables Provence-Alpes-Côte d’Azur, a précisément tenu cette promesse. Dans une salle où se côtoyaient journalistes, responsables publics, représentants d’organisations économiques, professionnels du chiffre et acteurs de terrain, le sujet n’a jamais été traité comme un thème abstrait. Il a été abordé comme une nécessité, presque comme une urgence, tant l’éthique de l’information conditionne aujourd’hui la confiance, et la confiance conditionne le lien social, économique et démocratique.

Dès les premiers mots, Gaby Olmeta, ancien journaliste et membre de la CPME 13 a donné le ton en rappelant ce qui, chez les experts-comptables, dépasse la seule mécanique des chiffres. « Les experts-comptables se nourrissent de chiffres, mais ils savent très bien que la vérité des chiffres, c’est toujours ce qu’ils cachent. » La phrase, volontairement provocatrice, ne vise pas à relativiser la rigueur : elle rappelle que les chiffres n’existent pas hors du monde. Derrière un tableau, il y a un environnement complexe, des phénomènes sociaux, des contraintes humaines, des réalités singulières. « Bref, derrière les chiffres, il y a le monde comme il va. » « Et c’est précisément pour cela, a-t-il insisté, que ces rencontres ont du sens. Parce que refuser de regarder ce qui se joue autour de la profession, c’est se priver d’une compréhension décisive pour exercer justement. « Comment ne pas chercher à comprendre l’univers de ses interlocuteurs ? » La question n’avait rien de rhétorique : elle dessinait l’objectif du rendez-vous, qui consiste à ouvrir le regard, à capter des « éléments de compréhension essentiels » que l’on ne trouve pas dans un bilan, mais dans le mouvement de la société.

« Quand la règle ne suffit plus »

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Mohamed Laqhila entouré de Catherine Brigant, Directrice régionale des Finances publiques de Provence-Alpes-Côte d’Azur et Nicolas Férand, président du Croec Paca (Photo Patricia Caire)

Mohamed Laqhila, fondateur d’Ethic&Eco a alors pris le relais, en revenant sur l’histoire même de ces échanges. Il a rappelé que le club, né au début des années 2010, s’est construit sur une ambition simple : traiter, année après année, des sujets qui obligent à penser au-delà du périmètre habituel. Fiscalité, finances publiques, agriculture, alimentation, sport, spiritualité… et désormais médias. Cette progression n’a rien d’anecdotique : elle traduit la conviction que l’éthique n’est jamais un supplément, mais un fil conducteur, une manière de tenir son rôle professionnel dans un monde qui bouge.

Pour donner chair à cette idée, Mohamed Laqhila a raconté une anecdote personnelle qui a fait sourire la salle tout en révélant un vrai mécanisme : sa convocation en chambre disciplinaire, à la suite d’un article de presse mentionnant sa profession dans un contexte électoral, à une époque où le code de déontologie interdisait la publicité. Le récit n’avait pas pour but de rejouer une querelle ancienne ; il servait de tremplin pour une idée plus profonde. « Derrière les règles, il y a toujours des questions personnelles », a-t-il expliqué, en décrivant ce moment où l’on se retrouve seul face à une décision qui engage, sans l’appui immédiat d’un texte, d’un ordre ou d’un collectif. L’image du commissaire aux comptes, seul dans son bureau, prêt à signer un rapport dont les conséquences peuvent être immenses pour une entreprise et ses emplois, a marqué les esprits. Et le parallèle avec les journalistes s’est imposé : eux aussi, souvent, se retrouvent seuls, devant un micro, une caméra, une page, avec la responsabilité de choisir l’angle, le ton, l’image, la hiérarchie de l’information, et d’assumer ce que cela produira.

« La déontologie comme cadre, l’éthique comme boussole »

La troisième voix, celle de Nicolas Ferrand, est venue poser une architecture nette à ce qui s’esquissait déjà. Son propos a clarifié, sans simplifier, la différence essentielle entre déontologie et éthique. « La déontologie, c’est le cadre », a-t-il rappelé, en évoquant la règle écrite, codifiée, contrôlée, qui impose l’indépendance, la compétence, le secret professionnel, l’intégrité, et qui dit ce qui est permis et ce qui ne l’est pas. Il a évoqué aussi le serment, cette phrase solennelle prononcée à l’entrée dans la profession, qui engage l’expert-comptable à exercer « avec conscience et probité », et à respecter les lois dans ses travaux.

Mais Nicolas Nicolas Férand a immédiatement ajouté ce qui fait basculer du côté de l’éthique : respecter la règle ne suffit pas toujours. « L’éthique, c’est la boussole. » Elle commence souvent « là où s’arrête la règle », quand la loi autorise mais que la conscience hésite, quand le client insiste mais que l’intérêt général interroge, quand tout est conforme mais que « quelque chose sonne faux ». « C’est là, a-t-il insisté, que l’on n’est plus seulement un technicien : on devient un professionnel responsable ».

« Secret et indépendance : deux métiers, les mêmes dilemmes »

À ce stade, le débat a naturellement embrassé les ressemblances entre métiers du chiffre et métiers de l’information. Les journalistes, a rappelé l’un des intervenants, vivent des tensions proches : « informer vite ou informer juste », « faire de l’audience ou faire sens », « relayer l’émotion ou préserver la raison ». Le parallèle n’était pas une posture : il mettait au jour une réalité commune, celle d’une responsabilité qui s’exerce sous pression. Pression du temps, pression économique, pression de l’audience, pression parfois des intérêts, de la structure capitalistique, de la publicité. Et, au milieu, une exigence : rester indépendant, dans le sens le plus concret du mot.

C’est d’ailleurs autour de l’indépendance que le débat s’est densifié. Côté journalisme, le sujet des « ménages », des prestations, des invitations, des relations avec les annonceurs et les régies publicitaires a été nommé sans détour, non pour jeter l’opprobre, mais pour décrire une réalité fragile : même avec des règles, l’humain existe, la proximité existe, et la tentation de confondre communication et information n’est jamais très loin. Côté experts-comptables, la concentration des structures et l’évolution des formes d’exercice ont aussi été évoquées, comme une tension sur la manière de garantir l’indépendance à l’heure des regroupements et des nouveaux modèles économiques.

« Vulgariser sans trahir : la responsabilité de la précision »

La question de la compétence technique et de la vulgarisation est apparue comme un autre nœud éthique majeur. Plusieurs prises de parole ont rappelé combien un article économique, fiscal ou industriel peut devenir fragile s’il manque de profondeur, de vérification, de compréhension réelle. Une distinction a particulièrement illustré ce point : celle entre « fraude » et « optimisation fiscale », souvent confondues dans le débat public alors qu’elles obéissent à des logiques juridiques différentes. L’idée n’était pas de défendre une profession, mais de rappeler qu’on ne peut vulgariser correctement que ce que l’on maîtrise. Et qu’une erreur technique, même sans intention de nuire, peut produire une information « pas très éthique », parce qu’elle s’appuie sur une base erronée.

Cinq minutes de vérification: une méthode éthique

C’est ici qu’une formule a fait consensus tant elle est concrète : «Cinq minutes de vérification peuvent éviter cinq mois de dégâts ». Appeler la bonne personne, vérifier un chiffre, s’assurer qu’il n’y a pas de contresens, c’est parfois éviter une polémique, une incompréhension durable, ou un dommage réputationnel qui dépasse largement le cadre de l’article. En miroir, certains ont aussi insisté sur la nécessité, pour les institutions et les entreprises, d’accepter que l’information ne soit pas de la communication. « La communication, c’est dire sa vérité ; informer, c’est décrire le monde tel qu’il est. » Et si le journaliste ne reprend pas « la vérité » d’un acteur, il ne faut pas pour autant l’accuser de malveillance : c’est la condition même de l’existence d’un contre-pouvoir crédible.

Réseaux sociaux et IA : quand la source devient invisible

Enfin, la rencontre a basculé sur ce qui inquiète désormais tout le monde, quel que soit le métier : la transformation radicale de l’accès à l’information. Réseaux sociaux, influenceurs, logique algorithmique, et désormais intelligence artificielle, modifient le geste même du public. Là où l’on interrogeait des sources et où l’on comparait, on demande de plus en plus une réponse directe. Et cette réponse arrive vite, fluide, rassurante parfois, sans que l’utilisateur n’ait le réflexe de demander : « d’où cela vient ? », « selon quelles sources ? », « avec quelle méthode ? ». Plusieurs intervenants ont exprimé une inquiétude forte face à cette dilution : si la source devient invisible, l’éthique de la source s’efface, et la hiérarchie de l’information se dissout.

« Rester fidèles à l’esprit de nos métiers »

Dans cet échange, de nombreux noms ont été cités, parce que la table et la salle rassemblaient une diversité rare : des représentants de l’administration, des organisations économiques, des médias nationaux et locaux, des radios, des titres spécialisés, des professionnels engagés. Cette pluralité a donné au débat sa densité. Elle a surtout permis de rappeler une évidence : l’éthique n’est pas un discours surplombant, c’est une pratique quotidienne, une suite de micro-arbitrages qui, mis bout à bout, construisent ou détruisent la confiance.

Au fond, ce rendez-vous a ramené tout le monde à une question simple, presque intime, et pourtant collective : « au-delà des règles, comment restons-nous fidèles à l’esprit de nos métiers ? » Quand le monde accélère, quand l’image devance le fond, quand l’urgence concurrence la rigueur, quand la visibilité menace la méthode, il devient vital de réaffirmer ce qui fonde les professions de confiance : l’indépendance, la vérification, la responsabilité, et cette capacité à douter juste assez pour ne pas trahir le réel.

Patricia CAIRE

Les participants 

Catherine Brigant, Directrice régionale des Finances publiques de Provence-Alpes-Côte d’Azur et des Bouches-du-Rhône, Gaby Olmeta CPME13 – Patricia Caire, Destimed-infos – Théophile Monnier La Provence – Caroline Dupuy Les Nouvelles Publications – Alain Gargani CPME Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur – Jean-Michel Diaz Groupement Maritime et Industriel de Fos (GMIF) –  Gaël Baudet, communication – Jean-Philippe Doux Chroniqueur – Jean Jacques Zenou Radio JM – Nathan Sperling BFM – Olivier Martocq Le Figaro – Jeanne Lamant Gomet’ Media-  Guillaume Faure-Brac – Malika Touati -Laqhila.

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