Publié le 5 janvier 2026 à 20h36 - Dernière mise à jour le 7 janvier 2026 à 17h09
La révolte d’Abraham contre les images constitue le geste fondateur du judaïsme. Le quatrième et le cinquième commandement associent l’image à l’idolâtrie, fondement de l’esclavage auquel les enfants d’Israël furent soumis en Égypte. L’association de l’image à l’idolâtrie et à l’oppression demeure la plus belle des prémonitions de la tradition biblique.

Les interprétations intégristes, de Savonarole détruisant les trésors de Florence à l’islam terroriste, en passant par certaines sectes orthodoxes juives, n’eurent de cesse de détourner cette incitation à se défier des dieux représentés, pour s’assurer le contrôle de toute représentation. De l’antiquité aux dictatures sanglantes du XXe siècle, la fabrique de l’image a toujours constitué un enjeu majeur. Quand ils n’interdisent pas l’image, les pouvoirs totalitaires, religieux ou séculiers, cherchent à encadrer la création, à fixer des règles dont les artistes ne peuvent s’écarter. La persécution des artistes ne relève malheureusement pas de l’histoire ancienne. Staline et Hitler s’acharnèrent au même moment sur l’art, « bourgeois et décadent » pour le premier, « dégénéré », pour le second. Kandinsky, Chagall et tant d’autres furent contraints de s’exiler plusieurs fois, pour échapper à l’URSS puis à l’Europe occupée par l’Allemagne nazie. La police politique de Staline, arrêta Kazimir Malevitch, confisqua l’essentiel de ses œuvres, qui demeurèrent invisibles jusqu’à l’agonie du communisme soviétique. De leur côté les nazis pillèrent des œuvres dans toute l’Europe, et seule l’extrême corruption de Göring et des chefs de la SS les sauvèrent de la destruction.
La mort rôde toujours autour des artistes. Nous ne pouvons mener ici une réflexion sur l’image sans penser à Cabu, Charb, Honoré, Tignous et Wolinski, assassinés le 7 janvier 2015, par deux fanatiques islamistes.
Tout en s’acharnant sur les artistes, les systèmes totalitaires, religieux et politiques, s’efforcent de produire une image de la réalité. Le pouvoir s’exprime par l’omniprésence des statues et des portraits, on ne pouvait échapper à Staline et à Hitler. Tout en lançant des fatwahs contre toute représentation du Prophète, l’Ayatollah Khomeini se prêta à des séances photos lors de son exil à Neauphle-le-Château, de sorte que son retour à Téhéran fut précédé par son image démultipliée, reproduite partout, dans tous les formats. En quelques jours, Khomeini fit oublier les fastes du Shah et les photos glamour de l’impératrice, identifiant l’Iran à son propre visage. À sa barbe prophétique. Ceux qui incitent au meurtre, sous l’accusation de blasphème par l’image, fondent toujours leur pouvoir sur l’idolâtrie. Les régimes totalitaires s’attachent aussi à fabriquer l’image de leur propre peuple. L’image réelle, celle des photographes des guerres et des révolutions, est retouchée ou censurée. Les services soviétiques étaient passés maîtres en cet art, bien avant les écrans numériques et l’Intelligence Artificielle. Trotski et bien d’autres compagnons de Lénine disparurent des photos de la Révolution, leur mort virtuelle faisait partie du rite de leur exécution. Une balle dans la nuque, un coup de ciseau…
À Moscou, à l’époque où Gorbatchev acceptait enfin d’ouvrir quelques archives, j’ai été invité à une projection de films d’actualités, tournés avant et pendant la Révolution de 1917. Projection destinée à des historiens soviétiques et à quelques journalistes dont j’étais. Les soviétiques s’exclamaient en découvrant des vues de Moscou, avant la guerre de 1914 : la ville était méconnaissable. En revanche, Petrograd n’avait guère changé mais les films laissaient voir une vie inconnue, avec des vitrines lumineuses. Lorsque l’on en vint aux images de la Révolution elle-même, à des photos prises à la Douma et lors de réunions du gouvernement provisoire formé en février 1917, les Soviétiques présents ne connaissaient aucun des personnages présents. Les « ennemis de classe » n’avaient pas droit à l’image, les livres d’histoire, les magazines et les films projetés lors des commémorations ignoraient les visages des hommes politiques « bourgeois », ceux du prince Lvov et de Kerenski, qui avaient renversé le Tsar, pour ne pas parler des chefs mencheviks, des socialistes-révolutionnaires et des anarchistes. De l’ennemi, on ne voyait que les soldats, parfois les généraux, avec, en arrière- fond, une vue sur les fastes décadents de la cour du Tsar Nicolas II.
Nos amis découvraient la Russie d’avant, ils furent fort surpris à la vue d’une foule enthousiaste, applaudissant une revue des troupes devant le Palais d’Hiver, lors de la déclaration de guerre, en 1914. Certes, la propagande n’est pas née avec le communisme et l’on peut penser que cette courte séquence avait été tournée sous le contrôle des services du Tsar.
Lorsque l’on passa à des vues prises à l’institut Smolny, lors du congrès des Soviets, je compris que mon voisin, quoique professeur d’histoire contemporaine, identifiait difficilement Trotski, et ne connaissait aucun des visages de dirigeants. Seuls les journalistes occidentaux pouvaient reconnaître les acteurs maudits d’Octobre 1917, ultérieurement assassinés par Staline. Pour tout dire, nous connaissions une partie des films diffusés ce jour-là : ils avaient été tournés par des correspondants occidentaux et seules les copies soviétiques avaient été mises au secret.
Pendant soixante-dix ans, les images publiées dans la presse, projetées au cinéma puis à la télévision, n’étaient que des mises en scène. Les fameux alignements de moissonneuses réalisant des récoltes extraordinaires, les défilés bien ordonnés sur la Place Rouge, les démonstrations sportives, les cosmonautes posant à leur retour sur terre devant les vaisseaux spatiaux … L’URSS contrôlait toutes les images.
En Allemagne, le parti nazi s’efforça, dès sa fondation d’offrir au pays une nouvelle image de lui-même. C’était la fonction des uniformes, l’influence nazie se mesurait à l’aune des chemises brunes qui se répandaient dans les villes. De petites tâches au début, et vers la fin des années vingt, les cohortes de SA dessinaient un nouveau paysage, bientôt complété par le noir de l’uniforme SS, dessiné par Hugo Boss – qui adhéra au NDSAP en 1931.
La visibilité du parti, fut un élément fondamental de la conquête du pouvoir. L’Allemagne défaite de 1918 n’aimait pas se regarder, avec ses mutilés de guerre, ses chômeurs, sa misère étalée dans les rues, ses mendiants et ses soupes populaires. Tout en provoquant de monstrueux désordres, Hitler et les SA envoyaient aux Allemands une image d’ordre. Un ordre militaire, sous un drapeau à croix-gammée qui reprenait les couleurs noir, blanc et rouge de la monarchie prussienne. Cette image s’avéra d’une redoutable efficacité. Gauleiter du parti nazi pour la ville de Berlin, Joseph Goebbels travailla cette vision d’ordre, face à tous les désordres jugés indignes de la capitale du Reich, des grèves ouvrières aux audaces artistiques, en passant par les bas-fonds, dont il dénonçait l’influence alors même qu’il y recrutait ses SA.
Parvenu pouvoir, le peintre raté qu’était Adolf Hitler traita l’Allemagne comme une gigantesque toile, dont il traça l’image en quelques années. Les uniformes se multipliaient, quand les déviants et les malades mentaux disparaissaient des rues tandis que les opposants, communistes, socialistes et libéraux, endossaient à leur tour un uniforme conçu par Hugo Boss, avec des rayures verticales. Les pires exactions devaient répondre à des critères esthétiques. Comme ces cérémonies d’autodafés, dont les flammes éclairaient la nuit, tandis que Joseph Goebbels et Baldur von Schirach, égrenaient l’interminable liste des écrivains immolés sur le bûcher. Goebbels veilla personnellement sur l’image du gigantesque pogrom du 9 novembre 1938, censurant les pillages des magasins et des demeures des juifs, cachant les scènes d’humiliation, pour ne retenir que le feu détruisant une synagogue.
Le nazisme était aussi une société du spectacle. En 1934, à Nüremberg, le congrès du parti nazi, célébrant sa conquête totale du pouvoir, fut rejoué dans une mise en scène contrôlée par Hitler lui-même et filmée par Leni Riefenstahl. Le Triomphe de la Volonté propulsait à travers le monde l’image de la nouvelle Allemagne, avec ses uniformes, ses drapeaux, son ordre impeccable et ses cris bien ordonnées répondant aux envolées oratoires du Führer. Le nazisme avait réussi à mettre l’image en uniforme, en détruisant, en dispersant, la diversité des visions créatrices, incompatibles avec son projet. L’objectif était simplement de susciter l’admiration des uns et la peur des autres. Il fut atteint, quand les uns imitaient à Londres, Paris et New-York les beaux défilés des milices nazies, quand d’autres se mirent à redouter un militarisme invincible, quand il ne disposait pas encore d’une force militaire capable d’affronter la France et l’Angleterre. Et cette image compta, cinq ans plus tard, autant que les chars et les avions, pour écraser des démocraties dont les dirigeants apeurés fuyaient le combat.
Le totalitarisme ne peut exister sans mise en scène. Les images changent, les uniformes aussi. Les foules vêtues de noirs, qui accueillaient l’Ayatollah Khomeiny à Téhéran, en 1979, ne portaient pas les uniformes bruns et noirs du Congrès de Nuremberg. Mais les deux images sont fondatrices et provoquent les mêmes effets. L’uniforme peut se réduire à un bandeau vert sur une cagoule noire, associé à l’instrument de la terreur, le fusil d’assaut brandit au-dessus de la tête. Des démocrates apeurés acceptent tous les compromis, face à cette vision de force qui porte l’exigence totalitaire.
Guy Konopnicki, sa vie en roman : « Né après », du côté de « La Place de la Nation », sur la « Ligne 9 » du métro parisien, sensible « Au chic ouvrier », ce qui n’interdit pas l’« Eloge de la fourrure » et moins encore celui de « La France du Tiercé », Guy Konopnicki redoute « Le silence de la ville », s’inquiète de « La gauche en folie » assume « La faute des juifs » et avoue avoir un peu évolué depuis « Le jour où De Gaulle est parti »… Ces titres et quelques autres le définissent, romancier et journaliste, Konop dans la Série Noire est désormais chroniqueur pour Art&Facts




