Publié le 18 octobre 2026 à 1h01 - Dernière mise à jour le 18 octobre 2026 à 1h01
De Marseille à Paris, de Lyon à Bordeaux, de Lille à Limoges, ce samedi 17 octobre restera comme une journée noire. Commerces pillés, barricades incendiées, bâtiments publics pris pour cible, les violences se sont prolongées jusque tard dans la nuit. Au-delà des dégâts matériels, une question s’impose. Comment, dans un pays qui fait de la sécurité une mission fondamentale de l’État, des habitants peuvent-ils en venir à craindre pour leur immeuble et leur vie, sans savoir quand le calme reviendra ?

Des habitants prisonniers des violences
Rue Saint-Ferréol, artère commerçante du centre de Marseille, les vitrines brisées et les magasins attaqués racontent une partie de cette journée. Mais derrière les façades, il y a aussi des habitants. Des femmes et des hommes qui vivent au-dessus des commerces, entendent les dégradations se poursuivre et redoutent qu’un incendie ne gagne leur immeuble. Ce sont les oubliés des images spectaculaires. Ceux qui ne manifestent pas, ne cassent rien, ne participent à aucun affrontement, mais subissent les conséquences d’une violence qu’ils n’ont pas choisie. À quoi sert de proclamer le droit à la sécurité si, pendant des heures, des citoyens ne savent plus s’ils peuvent sortir de chez eux sans danger ?
Le maintien de l’ordre à l’épreuve des violences
Il serait trop facile de conclure que les policiers ne font rien. Ils interviennent, dispersent des groupes, affrontent parfois des individus déterminés à en découdre. Ils sont eux-mêmes exposés aux violences. Mais le constat demeure : lorsque les mêmes groupes reviennent après leur dispersion, que les pillages reprennent et que les dégradations se poursuivent, la question de l’efficacité du dispositif se pose nécessairement. Manque d’effectifs ? Mauvaise anticipation ? Difficultés à interpeller les auteurs des violences ? Stratégie privilégiant la dispersion plutôt que la sécurisation durable des rues ? Ces hypothèses méritent des réponses précises, et non des procès d’intention. La France dispose d’un Schéma national du maintien de l’ordre, actualisé en 2021, qui prévoit notamment une adaptation des moyens aux différentes formes de manifestations et de violences. Encore faut-il comprendre comment cette doctrine a été appliquée sur le terrain.
Une colère sociale qui ne saurait justifier les pillages
Les manifestations du 17 octobre ont également porté des revendications sociales. Des citoyens ont défilé pour l’éducation, les services publics, les conditions de vie et davantage de justice sociale. Cette parole mérite d’être entendue. Elle ne peut cependant servir de justification à la destruction des commerces, aux incendies ou aux agressions. La distinction est essentielle. Assimiler tous les manifestants à des casseurs serait une injustice. Mais présenter les pillages comme une expression ordinaire de la colère sociale reviendrait à banaliser des actes qui mettent en danger des vies et détruisent des outils de travail. Les premières victimes de ces violences sont aussi des salariés, des commerçants, des riverains et parfois les habitants des quartiers populaires eux-mêmes.
Une question de confiance démocratique
La gravité de ces événements dépasse la seule question policière. Lorsqu’une ville connaît des heures de violences, c’est la confiance des citoyens dans la capacité des institutions à les protéger qui se trouve ébranlée. Cette confiance ne se restaure ni par des déclarations martiales ni par des accusations lancées dans l’urgence. Elle exige des explications. Quels risques avaient été anticipés ? Quels moyens avaient été mobilisés ? Pourquoi certaines rues ont-elles connu des violences répétées ? À quel moment des renforts ont-ils été demandés et déployés ? Quelles difficultés les forces de l’ordre ont-elles rencontrées ? Ces questions doivent être posées aux autorités compétentes. Elles concernent Marseille, mais également les autres villes françaises touchées par les violences de cette journée.
Protéger sans renoncer aux libertés
Une démocratie doit permettre à ses citoyens de manifester, de contester les décisions publiques et d’exprimer leur colère. Elle doit tout autant garantir à ceux qui ne manifestent pas le droit de vivre et de travailler en sécurité. Ces deux exigences ne sont pas contradictoires. Elles constituent au contraire les fondements d’un maintien de l’ordre républicain. Ce qui s’est passé à Marseille appelle donc autre chose qu’une succession de condamnations. Il faut comprendre les défaillances éventuelles, évaluer les moyens disponibles et tirer les conséquences des faits établis. Car une République ne peut se satisfaire de voir ses citoyens attendre, derrière leurs fenêtres fermées, que la violence finisse par s’épuiser d’elle-même.
Patricia CAIRE



