Publié le 17 octobre 2026 à 21h45 - Dernière mise à jour le 17 octobre 2026 à 21h47
Une ville assiégée, des commerces éventrés, une quarantaine de magasins pillés et des violences qui se poursuivaient encore à 20 heures. Ce samedi 17 octobre, Marseille a vécu une journée de chaos. Des scènes de dévastation qui ont éclipsé la mobilisation de manifestants venus défendre l’école, leurs droits et davantage de justice sociale. Entre les condamnations du préfet, la colère du maire et les témoignages recueillis sur le terrain, deux réalités se dessinent. Celle d’une ville livrée aux violences et celle de citoyens dont les revendications risquent de disparaître derrière les images des pillages.

Marseille, une ville assiégée

Dès 10 heures du matin, le centre-ville de Marseille a basculé dans le désordre. Des commerces attaqués, des vitrines brisées, des magasins dévalisés, des marchandises abandonnées sur la chaussée. Des écrans plasma, des boîtes de chaussures de sport, de la nourriture, de l’alcool : les pillards se sont servis, laissant derrière eux des rues dévastées. Les violences se sont prolongées tout au long de la journée, notamment dans les artères commerçantes du centre-ville. Rue Saint-Ferréol, des scènes de pillage étaient encore signalées vers 20 heures. Une quarantaine de magasins ont été pillés, selon les informations recueillies sur le terrain. Des locaux publics ont également été pris pour cible. La mairie n’a pas été épargnée : un buste de Marianne a été brisé. Au-delà des dégâts matériels, ces événements ont profondément marqué une ville dont les habitants et les commerçants ont assisté, parfois impuissants, à la multiplication des violences.
Le préfet ne voit que des « émeutiers »

Lors de son intervention devant la presse, le préfet de région, Jacques Witkowski, a livré une condamnation sans appel. « Nous avons vu 7 à 8 000 pilleurs. Je ne peux que condamner celles et ceux qui ont appelé à ces mouvements. Certains actes vont probablement être qualifiés de criminels. Quand on incendie un bâtiment avec des gens à l’intérieur et qu’on empêche les forces de sécurité d’intervenir, c’est criminel. » Le représentant de l’État refuse de reconnaître une dimension revendicative aux groupes impliqués dans les violences. « Je n’ai pas d’autres termes, je parle d’émeutiers qui pillent et n’ont pas de revendication. Si vous trouvez des revendications dans ce mouvement, je suis très intéressé et mon bureau reste ouvert. » Ces propos traduisent la gravité de la situation à laquelle les forces de l’ordre ont été confrontées. Mais ils soulèvent aussi une question : les auteurs des pillages peuvent-ils être assimilés à l’ensemble des personnes qui ont participé à la mobilisation ? Sur le terrain, les manifestants rencontrés exprimaient pourtant des préoccupations bien éloignées des pillages.
Benoît Payan demande des comptes à l’État
La colère est également venue de l’hôtel de ville. Après l’attaque des locaux de la police municipale sur la Canebière et l’intrusion d’individus dans la mairie, Benoît Payan a vivement dénoncé les violences, mais aussi les insuffisances du dispositif de maintien de l’ordre. « Je demande des comptes, parce que je ne vais pas laisser les choses en l’état. Je veux savoir ce qui s’est passé. Je veux savoir pourquoi, dans cette ville, des gens ont pu impunément casser », a déclaré le maire de Marseille. Selon lui, une seule compagnie de CRS était initialement présente dans la deuxième ville de France, alors que les risques de débordement étaient connus. Benoît Payan affirme avoir demandé dès la veille la sécurisation des locaux de la police municipale. Une demande qui, selon ses déclarations, n’aurait pas été suivie d’effet. Le maire indique avoir personnellement contacté le président de la République, le Premier ministre et le ministre de l’Intérieur afin d’obtenir des renforts. Des compagnies supplémentaires ont ensuite été déployées. Sur RTL, Benoît Payan a également remis en cause la suppression, en mars 2025, du poste de préfet de police de plein exercice à Marseille, une décision dont il estime que la ville subit aujourd’hui les conséquences. Mais le maire ne cherche pas pour autant à excuser les auteurs des dégradations. Il les distingue des manifestants pacifiques et réclame des sanctions judiciaires.
Des parents mobilisés pour l’avenir de leurs enfants

Parmi les manifestants figuraient des parents, des salariés, des étudiants et des lycéens. Certains avaient hésité à venir, redoutant précisément les débordements. Carole explique ainsi avoir surmonté ses inquiétudes pour soutenir les jeunes mobilisés. « Avec ma copine, ça nous faisait peur de venir, mais je crois que c’est important de soutenir les lycéens. » Une autre mère, Julie, évoque les difficultés rencontrées par ses enfants au collège. Les absences d’enseignants, les remplacements qui n’arrivent pas et les conséquences sur le niveau scolaire nourrissent son inquiétude. « Moi, je défends l’avenir de mes enfants qui sont au collège. Ils ont tout le temps des profs absents, jamais remplacés, et ils ont un niveau très faible. Je les protège, eux, ils sont en sécurité, mais moi, je suis dehors pour eux. » Ces paroles disent une colère bien différente de celle qui s’est exprimée dans les pillages. Elles traduisent une inquiétude sur l’avenir de l’école et sur les moyens accordés à l’éducation.
Une mobilisation au nom de la solidarité

D’autres participants ont rejoint le mouvement pour défendre des revendications plus larges. Dahlia, salariée, insiste sur la dimension collective de cette mobilisation. « Je réfléchis aux autres, on est solidaires entre nous. Il faut penser aux autres, on manifeste pour tout le monde et pas que pour nous. Pas que pour nos convictions, on est solidaires. » Julia, qui arbore un gilet jaune, revendique également cet engagement. « Je suis là en solidarité avec tous les lycéens et tous les rebelles. On a un beau pays avec une culture de la rébellion et de la justice sociale. » Ces témoignages ne sauraient effacer les violences. Mais ils rappellent que les personnes descendues dans la rue ne partageaient ni les mêmes motivations ni les mêmes comportements.
Quand les pillages éclipsent les revendications

C’est toute la contradiction de cette journée noire pour Marseille. Des citoyens entendaient dénoncer les difficultés de l’école, les inégalités et le manque de justice sociale. Mais leurs revendications ont été submergées par les scènes de pillage, les dégradations et les affrontements. Le préfet a choisi de mettre l’accent sur les violences et sur la responsabilité de ceux qui les ont commises. Mais les témoignages recueillis par Destimed montrent qu’il serait inexact de réduire l’ensemble de la mobilisation à ses débordements. La distinction est essentielle. Manifester relève d’une liberté démocratique. Piller un commerce, incendier un bâtiment ou mettre en danger des personnes constitue une infraction, voire un crime selon les circonstances. La colère sociale ne justifie pas les violences. Et les violences ne doivent pas servir à effacer toute expression de colère sociale.
La question du maintien de l’ordre
L’ampleur des événements pose également la question de la sécurité dans le centre-ville. Comment des pillages ont-ils pu se poursuivre pendant plusieurs heures dans les principales rues commerçantes de Marseille ? Quels moyens étaient disponibles dès les premiers incidents ? Les dispositifs déployés étaient-ils adaptés à l’évolution de la situation ? Ces interrogations appellent des réponses précises des autorités. Elles ne préjugent pas des difficultés auxquelles les policiers ont été confrontés, notamment lorsque plusieurs secteurs de la ville étaient simultanément touchés. Elles concernent aussi la protection des commerçants, des habitants et des manifestants pacifiques, qui doivent pouvoir exercer leur droit de manifester sans être exposés aux violences.
Une journée dont Marseille devra tirer les conséquences
Au terme de cette journée du 17 octobre, le bilan matériel est déjà considérable : des dizaines de commerces pillés, des équipements publics dégradés et une ville profondément secouée. Le bilan définitif des dégâts et les suites judiciaires permettront de mesurer plus précisément l’ampleur des événements. Mais une autre question demeure, au-delà des vitrines brisées et des rues jonchées de marchandises : que restera-t-il des revendications exprimées par ceux qui étaient venus manifester pacifiquement ? Marseille devra obtenir des réponses sur les pillages et sur les conditions du maintien de l’ordre. Elle ne pourra pas davantage faire l’économie d’un débat sur les inquiétudes sociales qui ont conduit une partie de ses habitants à descendre dans la rue.
Reportage Joël BARCY – Rédaction Patricia CAIRE



