Faust ’s variations : une diabolique histoire de la musique ! Par Hagay Sobol

Cet tribune est la 2e partie d’un diptyque Faust et la politique, on connaît la musique ! 

Les notes peuvent être enchanteresses. Attention au Diable qui se cache dans les méandres d’un trille ou d’une double croche. Mais l’émotion musicale finit toujours par l’emporter !

Destimed Fausts variations 2
Faust’s variations © Hagay Sobol

Comme par un coup du sort, la plus populaire déclinaison du mythe de Faust n’est pas celle magistrale de Goethe mais sa transposition lyrique due à Gounod. Passer un pacte, même musical, avec Méphisto n’est jamais sans risque. Comme en politique, le Diable peut prendre toutes les formes pour nous séduire. Aussi, suivons ses incarnations, de la radio à la scène !

Radioscopie d’un pacte musical !

Il était impensable qu’un sujet aussi puissant et évocateur que le pacte Faustien ne soit mis en musique. Les plus grands s’y sont essayés, parfois à plusieurs reprises, et ont produit des chefs-d’œuvre. Les médias, en bon protagonistes, ont laissé le micro à Méphisto à chaque fois qu’il a été invoqué…

Décor : les deux animateurs de l’émission de musique classique « Maestro », Sam et Hagay, se préparent, le sujet du jour est Faust !

Sam : – Pourquoi Faust en musique ?

Hagay : – Faust c’est la diversité, la fantaisie, l’espoir, l’illusion, la quête du savoir ou du pouvoir, le drame, la damnation ou le salut… c’est tout et son contraire. Un sujet en or. Il a même une identité musicale, le Triton (intervalle de quarte augmentée) surnommé « Diabolus in Musica »!

Sam : – Malgré le pacte, c’est également la liberté, tout au moins pour le compositeur qui peut adopter, pour donner corps au mythe, une forme musicale ou un angle particulier. Voire caractériser les personnages au moyen d’instruments privilégiés comme le hautbois et le basson ricanants ou les cuivres agressifs pour Mephisto et les cordes lyriques ou la flûte pure pour Marguerite. Et la voix de basse diabolique comme les entrailles de la terre !

Hagay : – De l’Opéra ou l’Oratorio à la musique instrumentale ou symphonique. Quand Gounod choisit l’émotion et la séduction, Berlioz opte pour le spectaculaire. Quant à Mahler, c’est la rédemption !

Sam : – Mais on peut citer également Franz Schubert. Avec le tourment de Marguerite abandonnée mis en musique avec émotion dans le Lied « Marguerite au rouet », fidèle à la 1ère partie du «Faust » de Goethe. C’est l’essence même de la solitude et de l’obsession. Le piano imite le mouvement incessant du rouet, symbole du destin.

Hagay : – Ou Robert Schumann avec l’Oratorio profane « Scènes de Faust ». Une œuvre profonde et intellectuelle qui capture l’aspect philosophique du texte de Goethe. Qualifiée de « Magnum opus » (œuvre majeure), Il mit 10 ans à l’écrire, finissant par l’ouverture !

Sam : – Le Pacte et la tentation sont magnifiquement mis en musique dans l’opéra de Gounod « Faust ». Un must ! L’incarnation même du cynisme de Méphisto. Nous y reviendrons au cours de l’émission.

Hagay : – De même avec la « Mephisto Waltz No. 1 » de Franz Liszt. Une pièce diabolique, virtuose et séductrice. Elle illustre la pente douce et l’ivresse du pouvoir…puis la chute !

Sam : – Quant aux illusions de grandeur, Berlioz fait des merveilles avec sa légende dramatique, « La Damnation de Faust », et sa « Marche Hongroise » ou la « Course à l’abîme ». La musique de la marche vers la gloire et la guerre. L’ambition qui écrase tout sur son passage, puis c’est l’irréductible chute vers la damnation. Cette œuvre diffère de celle de Goethe pour devenir une sorte d’autoportrait musical. Sa genèse et son histoire sont à l’image du héros du mythe, l’échec et la ruine financière lors de la première, après la mort du compositeur, la résurrection et un succès jamais démenti.

Hagay : – A l’inverse, la « Symphonie n° 8, dite des Mille », de Gustav Mahler est fidèle au « Faust » de Goethe. C’est une œuvre monumentale, de par les effectifs convoqués et sa durée (80 minutes), presque cosmique, illustrant l’aspiration à la transcendance. L’une des rares œuvres accueillie favorablement du vivant du compositeur.

Sam : – La Chute et le réveil sont figurés avec brio dans le « Mefistofele » d’Arrigo Boito. Un opéra où Méphisto est central. Il défie Dieu directement. La musique oscille entre le céleste et l’infernal… Après un l’échec initial et une réduction en un prologue et 4 actes, l’œuvre rencontra le succès sans pour autant atteindre celui de la version de Gounod qu’elle entendait supplanter.

Hagay : – Toujours en Italie, Ferruccio Busoni avec « Doktor Faust ». Sur un livret du compositeur lui-même, une version sombre et moderne, presque ésotérique du mythe. Méphisto, comme pour l’opéra précèdent, est le personnage principal. Il est à la manœuvre et orchestre tout. La mort surprit le musicien, laissant à d’autres le soin de compléter son œuvre. Parfaite représentation du bilan d’une vie ou d’une carrière politique !

Sam et Hagay : – Chers auditeurs, maintenant place à la musique ! Nous avons choisi trois morceaux pour illustrer notre propos. Voici le premier, le plus emblématique. L’Opéra français « Faust » que nous avons déjà évoqué. En 1859, Charles Gounod offre au monde une incarnation magistrale de cette tentation. Dans l’air célèbre du « Veau d’or », Méphistophélès ne rugit pas, il jubile. Ce n’est pas seulement une critique de l’argent, c’est la mise en musique du « pacte d’opportunité » si présent en politique. Le tentateur y décrit une foule en délire, tournant autour d’une idole, oubliant tout idéal pour le profit immédiat. Écoutez la basse, profonde, cynique, qui martèle le rythme. C’est le bruit de l’engrenage qui se met en marche…

Scène du Veau d’or

Version intégrale de l’Opéra Faust de Gounod 

Sam et Hagay : – Après le cynisme triomphant de Gounod, place à l’ivresse. Franz Liszt, dans sa première « Mephisto Waltz », nous conte une scène de bal dans une auberge. Mais ce n’est pas une fête ordinaire. C’est Méphistophélès qui mène la danse en s’emparant du violon. La musique débute par une sorte de défi puis devient irrésistible. La virtuosité du morceau, avec des sauts d’octaves, des Tritons et des grappes de notes, illustre parfaitement le mirage du moyen nécessaire pour arriver à ses objectifs. On s’étourdit jusqu’à ce que la raison s’efface devant le mouvement. Restez attentifs à la fin du morceau… car sous l’éclat des notes, le violon du Diable finit toujours par grincer. La fête s’achève, il ne reste que le silence du damné et le diable triomphant !

Mephisto Waltz n° 1 de Franz Liszt 

Sam et Hagay : – Parfaite métaphore de la quête du pouvoir. La Séduction : le piano de Liszt est éblouissant, aveuglant, occultant l’idéal au profit du désir de domination. Le Vertige : la structure de la valse mime l’accélération comme durant une campagne électorale où l’on n’a plus le temps de réfléchir. Et pour finir la duplicité, le double visage : Liszt compose des moments de lyrisme (l’illusion du bien) brisés par des dissonances (la réalité de la trahison) d’une modernité hallucinante !

Sam et Hagay : – Pour clore cette émission en beauté, nous ne pouvions pas rester sur une note négative où seuls l’ambition personnelle, le cynisme et la tentation gouvernent. Car la soumission n’est pas la seule option, la résistance peut l’emporter. Si Liszt et Gounod nous ont montré la chute, Gustav Mahler, dans le final de sa « Symphonie n° 8 », nous décrit le dépassement. Celui du refus de la compromission. C’est l’éveil des consciences !

« Chorus Mysticus » de la 8e Symphonie de Mahler 

Version intégrale de la 8e symphonie de Mahler dite « des mille » 

Sam : – Sublime ! Le musicien viennois, incompris de son temps, met en musique une fresque aux dimensions colossales où l’homme se révèle. Mahler fait chanter un « chœur mystique », évoquant de la rédemption.

Hagay : – Que l’on peut aisément transposer en politique, où les mandats passent et les alliances s’effritent. Ce qui compte vraiment, ce sont les moments où l’on refuse le pacte pour rester fidèle à une éthique supérieure. Et cette musique, que nous venons d’entendre, nous invite non pas à la résignation, mais à l’élévation. La fidélité aux engagements et aux idéaux !

Sam et Hagay : – Et contrairement à notre 1er extrait, le « Faust » de Gounod, la version de Mahler est la plus fidèle à la fin du second texte de l’œuvre de Goethe. Il traite, de la part de Faust qui est sauvée par son effort constant. Ainsi, après la voix de basse isolée du « Veau d’Or », ce chœur immense symbolise la collectivité, le peuple, la cité retrouvée.

Sam : – Pour conclure, si nous méritons mieux que nos reniements, c’est par cet éveil de la conscience que nous le prouvons. Un souffle d’espoir pour nous rappeler que si le Diable a souvent la plus belle des voix, c’est l’humanité qui a le dernier mot.

Hagay : – Sam, me permets-tu un dernier coup de théâtre, ou plutôt un clin d’œil cinématographique ?

Sam : – Bien sûr, mais quelle facétie diabolique nous as-tu préparé ?

Destimed Fausts Variations.1
Faust’s variations © Hagay Sobol

Hagay : – Permettez-moi, chers auditeurs, un dernier détour par une galaxie très lointaine… car le Diable ne porte pas toujours une cape rouge, il porte parfois le masque de la « République » … toujours notre métaphore politique. « Star Wars » est la transposition moderne la plus fidèle du mythe de Faust dans la culture populaire.

Sam : – Mais bien sûr ! Le destin d’Anakin Skywalker est sans doute le pacte faustien le plus célèbre de notre époque. Son Méphisto ? Le chancelier Palpatine. Croyant sauvegarder d’une destruction totale ce qu’il juge essentiel, le jeune Jedi « vend son âme » au « côté obscure de la force ». Il se transforme en homme-machine, Dark Vador, qui a sacrifié son humanité pour une puissance qui finit par l’emprisonner dans sa propre armure.

Hagay : – C’est l’ultime leçon de notre émission : le pacte de survie, celui que l’on passe avec le « monstre », en pensant le dompter, finit toujours par nous dévorer. En politique comme dans la légende, quand on embrasse l’ombre pour obtenir un mandat ou un empire, c’est l’ombre qui finit par nous porter.

Sam et Hagay : – On se quitte sur la « Marche impériale » de John Williams. Que la force, – la vraie, celle qui ne se vend pas – soit avec vous. Merci de nous avoir écoutés et à la semaine prochaine !

 La Marche impériale (thème de Dark Vador) 

Note finale : Maestro est une émission musicale qui a été conçue et réalisée par Samuel Kaufman et Hagay Sobol. Elle a été diffusée par Radio JM durant plusieurs années. Si Méphisto a eu les honneurs des ondes, nous nous sommes bien gardé de signer un pacte et le dialogue lui-même est plus une fiction qu’une retranscription fidèle. Il a été conçu pour faire un parallèle entre les différentes formes que peut prendre le pacte faustien, en particulier en politique, et la diversité de ses transpositions musicales.

A lire aussi:  La 1ère partie d’un diptyque Faust et la politique, on connaît la musique ! Vendre son âme pour un mandat ? par Hagay Sobol

La playlist diabolique !

Le mythe de Faust est intrinsèquement musical : il traite de l’harmonie rompue, du souffle de la passion, du silence de la mort mais également de rédemption. Pour les compositeurs, Faust n’est pas seulement un personnage, c’est une invitation à explorer les contrastes sonores entre le divin (le céleste) et le diabolique (le dissonant). Voici une sélection des compositions majeures sur ce thème, accompagnée de nos références discographiques de prédilection. A consommer sans modération !

Titre Compositeur (C) / Auteur (L) Année Pays Caractéristiques Réf. Discographique
Marguerite au rouet* C: Schubert / L: Goethe 1814 Autr. Naissance du Lied moderne. E. Schwarzkopf / G. Moore (EMI/Warner)
Faust-Overtüre C: R. Wagner 1840 Allem. Sombre, influencée par Beethoven. Cleveland Orchestra / G. Szell (Sony)
La Damnation de Faust* C: Berlioz / L: Gandonnière 1846 France “Légende dramatique” monumentale. London Symphony / Colin Davis (LSO Live)
Scènes du Faust de Goethe* C: R. Schumann 1853 Allem. Entre l’oratorio et l’opéra. Bryn Terfel / Claudio Abbado (Sony)
A Faust Symphony C: Franz Liszt 1854 Hongr. Trois portraits : Faust, Marguerite, Méphisto. Staatskapelle Dresden / G. Sinopoli (DG)
Faust* C: Gounod / L: Barbier & Carré 1859 France L’opéra français par excellence. Gedda / Angeles / Christoff / Cluytens (EMI)
Mephisto-Waltz n°1* C: Franz Liszt 1861 Hongr. Danse diabolique virtuose (piano ou orch). Georges Cziffra (EMI/Warner)
Mefistofele C & L: Arrigo Boito 1868 Italie Seule version fidèle à la Partie II de Goethe. Ghiaurov / Pavarotti / De Fabritiis (Decca)
Symphonie n°8* C: Gustav Mahler 1906 Autr. “Symphonie des Mille”, apothéose mystique. Chicago Symphony / Georg Solti (Decca)
L’Histoire du Soldat C: Stravinsky / L: Ramuz 1918 Suisse Faust paysan vendant son violon au Diable. Igor Markevitch / Cocteau (Philips)
Doktor Faust C: Busoni 1925 Italie/Allem. Œuvre intellectuelle, austère et profonde. D. Fischer-Dieskau / K. Nagano (Erato)
Faust Cantata C: Alfred Schnittke 1983 Russie Version moderne, incluant un tango de la mort. Malmö Symphony / James DePreist (BIS)

*Coups de cœur de l’émission Maestro.

En espérant que ce voyage musical vous aura donné l’envie de poursuivre cette exploration par vous-même. Et un dernier conseil : Avant de signer un pacte, fut-il musical, il vaut mieux lire toutes les notes (y compris en petits caractères ou en différentes clés) et passer en revue les différentes versions ou options proposées !

 Art&Facts No5 – Faust : Le ma et ses sortilèges. Le magazine où l’art rencontre l’éthique et l’actualité. Avec Alexis Nouss, Alexis Tchkotoua, Gabriela Badescu, Denis Krief, Gérard Rabinovitch, Carol Ann Duffy-Chevaillier, Guy Konopnicki, Simona Esposito, Thomas Stern, Antoine Chereau, PeK, Hagay SobolAlexandre Rifai, Sarah Vajda, Jérôme Rigaudias, Huguette Chomski Magnis et beaucoup d’autres…

 

 

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