Publié le 4 novembre 2026 à 18h04 - Dernière mise à jour le 4 novembre 2026 à 18h04
Violence des rapports sociaux, injustice, culpabilité, condition des femmes… Avec « Résurrection », Leïla Slimani fait surgir toute la modernité de Tolstoï. Portée par une troupe de la Comédie-Française éblouissante et la mise en scène magistrale de Simon Delétang, la pièce bouleverse autant qu’elle interroge.

« Tolstoï est un dieu parmi les hommes », écrivait Maxime Gorki. « Il est immense comme la Russie elle-même. » À partir de cette remarque, Leïla Slimani (prix Goncourt 2016 pour « Chanson douce ») raconte qu’elle avait quinze ans quand « ce géant » est entré dans sa vie. « L’été 1996 fut l’été d’Anna Karénine », dit-elle. « Pendant des semaines j’ai vécu en retrait, indifférente au monde, obsédée par une existence qui n’était pas la mienne et qui pourtant me semblait plus réelle que la vie elle-même. Tout ce qui n’était pas ce livre devenait superflue. » «Ce qui me frappait chez Léon Tolstoï, poursuit-elle, ce n’était la grandeur, mais au contraire une forme d’évidence presque trompeuse. Une manière de saisir la vie au plus près de ce qu’elle a de plus ténu, de plus concret. Les oreilles de Karénine, les paillettes d’or dans le sable, une craie sur une table, un chant sur un quai de gare. Ces détails produisent en moi des émotions d’une intensité que je n’avais jamais connue. » On ajoutera, même si elle n’en parle pas, que « Anna Karénine » contient ce célèbre et exceptionnel incipit : « Les familles heureuses se ressemblent toutes. Les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon. »

C’est un roman au souffle épique qui, comme le note Leïla Slimani en élargissant son propos à « Résurrection », qu’elle lut plus tard, « vient réveiller ce sentiment qui nous saisit parfois, de vivre mal, d’ajouter à l’injustice du monde, de ne pas être au clair avec notre conscience, et de trahir nos idéaux. Il interroge avec une acuité saisissante la possibilité de la justice et la violence entre les classes sociales et entre les sexes, sans parvenir jamais à trouver une solution satisfaisante. »
Intrigue resserrée et refus de proposer un spectacle d’époque

La genèse de la pièce est en elle-même un récit qui mérite qu’on s’y attarde. Un jour, le metteur en scène Simon Delétang proposa à Leïla Slimani d’être artiste compagnonne du théâtre de Lorient, qu’il dirigeait. La romancière lui parla alors du roman « Résurrection », paru en 1899, après la grave crise existentielle traversée par Tolstoï. Il le lut et fut saisi par la modernité du texte. Commença alors une intense collaboration qui déboucha sur cette pièce où Leïla Slimani, abandonnant la structure circulaire du roman, qui ressasse et répète, se concentre sur la transformation d’un homme pour mettre en lumière des enjeux qui semblent très actuels. En refusant de faire un spectacle d’époque, Simon Delétang et Leïla Slimani donnent au texte une ampleur supplémentaire, rendue avec excellence par la troupe de la Comédie-Française, qui capte l’attention et suscite l’admiration.
« Peut-on corriger une vie ? Peut-on revenir en arrière ? »

Mais de quoi s’agit-il ? Là encore, c’est Leïla Slimani qui, dans sa préface de l’édition de « Résurrection », son texte publié chez Gallimard, en parle le mieux : « L’histoire, c’est celle du prince Nekhlioudov, un homme vain et désoeuvré, qui se retrouve juré au procès de Maslova, une femme qu’il a autrefois séduite et abandonnée. Tombée enceinte de lui, elle est mise à la porte par les tantes du prince qui l’avaient recueillie. Elle sombre dans la déchéance, se prostitue, et noie son chagrin dans l’alcool. Nekhlioudov est hanté par cette femme. Il essaie d’abord de l’oublier, de protéger sa réputation, mais bientôt, il se met en tête de réparer sa faute. Il décide d’épouser l’ancienne prostituée, (qui refusera) de la suivre en Sibérie et de sacrifier tous ses biens pour venir en aide aux détenus, dont il veut améliorer le sort. Mais que signifie réparer ? Peut-on corriger une vie ? Peut-on revenir en arrière ? »
Déchirants d’humanité
Et c’est portée par des personnages déchirants d’humanité et des interprètes d’exception que la pièce se déploie dans un admirable travail de troupe. Simon Delétang aurait pu privilégier les performances individuelles. La tentation aurait été grande avec une telle distribution : Guillaume Gallienne (le président du tribunal), Christian Gonon (le procureur, le banquier et le prêtre, et qui est aussi la voix française de Colin Firth dans le film « Le Discours d’un roi »), Loïc Corbery (qui fut un « Misanthrope » inoubliable et qui incarne ici avec justesse le bouleversant Nekhlioudov, personnage à la fois détestable et touchant), Marina Hands (magnifique et tragique Maslova), Thibault Vinçon (Nikhitine, l’ami d’enfance de Nekhlioudov, membre du Sénat), Georgia Scalliet (qui brûle les planches dans les rôles d’Anna, la sœur de Nikhitine, et de la fiancée de Dimitri), sans oublier Fabrice Lebert (greffier, gardien et régisseur télé) ou Mélissa Polonie (une détenue et la femme du banquier). Mais ce n’est pas le cas. Chacun éclaire ici son propre travail et celui des autres par une force d’écoute, un souhait de servir un texte sans se servir de lui, d’accueillir la parole de Leïla Slimani dans un ensemble choral où tous les interprètes sont des Stradivarius.
Bien entendu, Marina Hands (qui était venue à Aix en 2005 lors de l’avant-première du film « Les Âmes grises » d’Yves Angelo, en présence de Jean-Pierre Marielle), Loïc Corbery et Georgia Scalliet, en tête, tirent les larmes. Mais comme, au théâtre, on n’est jamais bon tout seul, la qualité du travail du metteur en scène renforce leur présence aux côtés des autres. Et comme Leïla Slimani s’est toujours interdit de juger ses personnages, « Résurrection » continue encore longtemps de nous « tourmenter » une fois le rideau baissé.
Décors et musiques comme des personnages à part entière
Pour installer le théâtre au tribunal « comme une évidence pour mieux la détourner au service de la fiction », précise Leïla Slimani, la pièce s’appuie sur des décors imposants (et tournants), avec un emploi assez fort d’une musique très (trop) signifiante. Signée Nicolas Lespagnol-Rizzi, elle souligne les choses comme dans un film, avec des incursions dans l’esthétique moderne. Magnifique tableau au centre du récit, mêlant le profane et le sacré, au cœur des grandes œuvres russes, « Résurrection » est un moment de théâtre rare et puissant où le metteur en scène, ne privilégiant ni pathos ni sentimentalisme, donne à découvrir la vérité nue des personnages. Et c’est splendide !
Jean-Rémi BARLAND
« Résurrection » par Leïla Slimani, Éditions Gallimard, 125 pages, 14 €. Représentations au Théâtre du Jeu de Paume, 17 rue de l’Opéra, 13100 Aix-en-Provence, jusqu’au 7 novembre à 20 heures, sauf le mercredi 4 à 19 heures. Plus d’info et réservations sur lestheatres.net. Le jeudi 5 novembre à 16 heures, Mélissa Polonie et Christian Gonon interviendront à La Maison, centre de soins palliatifs situé à Gardanne.



