Prix Goncourt et Renaudot 2026. Philippe Jaenada et François-Henri Désérable, deux romans entre secrets, énigmes et destins singuliers

Publié le 3 novembre 2026 à 21h51 - Dernière mise à jour le 3 novembre 2026 à 21h51

Le verdict est tombé : Philippe Jaenada vient d’obtenir le prix Goncourt 2026 pour « L’Inconnue du quai de Javel », avec six voix contre trois à Sylvain Prudhomme, et François-Henri Désérable s’est vu attribuer le prix Renaudot pour « Le Palais ». Édité le premier chez Flammarion et le second chez Gallimard, ils ont en commun d’être deux auteurs publiés par des maisons appartenant au groupe Madrigall, créé par Antoine Gallimard en 1992.

Destimed Jaenada
Philippe Jaenada vient d’obtenir le prix Goncourt 2026 (Photo Pascal Ito /Flammarion)

Dans une rentrée littéraire marquée par « l’affaire Thélyson Orélien », auteur québécois soupçonné d’avoir écrit son roman « C’était ça ou mourir » avec l’aide de l’IA, puis accusé de plagiats dans ses premiers textes publiés, et enfin écarté des prix sans ménagement, dans ce contexte mouvementé, les jurés du Goncourt et du Renaudot ont fait le choix de deux romans résolument romanesques. Car ce sont deux grands ouvrages que l’on vient de couronner. Outre extrêmement romanesques, faciles d’accès et construits l’un comme l’autre comme des thrillers, ils offrent un hymne à la littérature et nous plongent dans des univers bigarrés.

Philippe Jaenada, sur les traces du commissaire Maigret

« Fred, le clown appartenait au genre d’individus qu’on ne s’étonne pas de voir rester des heures sans rien faire, à regarder les passants ou à donner à manger aux pigeons. Il avait l’aspect grisâtre des pierres des trottoirs, l’expression de ceux que personne n’attend », peut-on lire dans « Maigret et l’homme du banc ». Pas de gras, que du muscle. La prose de Georges Simenon frappe par son évidence. Son inspecteur Maigret, « raccommodeur de destinées », avait pour habitude, lorsqu’il était malade, de se plonger dans un roman d’Alexandre Dumas. André Gide, lui, disait ne pas savoir comment était faite une de ses enquêtes. Ce commissaire a fasciné Philippe Jaenada au point de lui rendre, en quelque sorte, hommage dans son monumental « L’Inconnue du quai de Javel ». Afin d’écrire cette enquête de haut vol, passionnante de bout en bout, l’écrivain au long cours (ici 525 pages) a relu les soixante-quinze enquêtes de Maigret, s’inspirant humblement et fidèlement des méthodes du commissaire fictif. Pour avoir fait, durant le premier confinement, la même expérience que lui, j’ai découvert avec Simenon l’un des plus grands écrivains du XXe siècle. Un auteur puissant dont chaque livre fascine.

Louise Cansot, une femme sortie de l’oubli

 

Sans être hagiographique pour autant (il montre, par exemple, que Maigret traitait sa femme un peu comme sa domestique), le thriller de Philippe Jaenada nous plonge au cœur d’une histoire vraie. Celle du destin tragique de Louise Cansot, retrouvée morte à l’âge de 29 ans, le 6 septembre 1949, sans chaussures, avec une marque de strangulation sur le cou, visiblement rhabillée à la hâte : « un morceau d’ouate sur le trottoir, tombé de sa narine gauche, un autre resté enfoncé dans sa narine gauche, un hématome avec une grosse bosse au-dessus de l’œil gauche, à mi-front, une plaie d’un centimètre sur la paupière supérieure droite ». On verra combien les enquêteurs, qui classeront l’affaire au bout de six mois sans avoir arrêté personne, n’ont pas le talent de Maigret. Mais Philippe Jaenada, oui !

Reprenant l’enquête à son compte, épluchant les archives, demeurant minutieux quant aux dates et aux lieux traversés par les protagonistes, il réussira, avant de démasquer le coupable, à redonner un visage et une histoire à celle qui, née à Tréguier, mère d’une fillette, fut un modèle célèbre, surnommé « la fille aux cent portraits ». Quatre suspects se dégagent : l’amoureux de Louise, son vieil amant, un avorteur clandestin (on verra pourquoi) et un marchand de meubles avec qui elle avait un rendez-vous d’affaires. Jaenada, appliquant ici avec rigueur les méthodes de Maigret, passionne le lecteur dans ce qui est une sorte de roman-cluedo. Avec un épilogue bouleversant, totalement inattendu, il brosse le portrait d’une victime injustement traitée, une femme courageuse, pleine d’entrain, qu’il est difficile d’oublier.

François-Henri Désérable, un Renaudot grand cru

Destimed DESERABLE Francois Henri photo 2026 c Claire Deserable 8 11
François-Henri Désérable s’est vu attribuer le prix Renaudot pour « Le Palais » (Photo Claire Désérable)

Esprit curieux et grand lecteur, François-Henri Désérable avait signé avec « Un certain monsieur Piekelny » un roman, là aussi en forme d’enquête, autour de la figure de Romain Gary. Un chef-d’œuvre, en fait. Il brosse ici le portrait en mouvement d’une sorte de Robin des Bois de la bouteille. Il s’appelle Arun Kumar, un prénom qui, en sanskrit, signifie « lueur rougeâtre dans le ciel du matin ». Comme Rouletabille ou Largo Winch, c’est un personnage en mal de père, ô combien émouvant, auquel on s’attache durablement. Né dans un bidonville de la banlieue de Delhi, il est adopté par Jean-Paul Amiot et son épouse Cathy, un couple de restaurateurs bourguignons, propriétaires à Beaune de l’institution culinaire « Le Bon Gueuleton ». Il a huit ans lorsqu’il arrive en France, le 12 juillet 1998, jour de la victoire à la Coupe du monde de football. Nous le voyons d’abord faire escale boulevard Richard-Lenoir, là où, au numéro 132, se trouvait (tiens, tiens !) l’appartement officiel du commissaire Jules Maigret et de son épouse. Puis direction la Bourgogne. Il devient rapidement le meilleur ami de Margot, la fille d’un vigneron bourguignon propriétaire d’un cru mythique. Une gorgée de Chambolle-Musigny plus tard, et c’est le choc. On s’aperçoit qu’Arun, qui n’a aucune mémoire auditive, possède un palais d’exception. Commence alors son périple de jeune œnologue surdoué, soucieux de raconter au monde « un vin qui porterait en lui la mémoire immémoriale du feu de la terre ».

Un Arsène Lupin des grands vignobles

Sorte d’Arsène Lupin des grands vignobles, le héros du « Palais » voyagera alors jusqu’à New York, avec, niché en secret dans son cœur, le souvenir traumatisant de ses origines. Sa mère biologique l’a vendu à un trafiquant, qui l’a contraint à passer douze heures par jour à trier des déchets dans un atelier au milieu des rats. Et il garde aussi en mémoire la tête de son père, qu’il aurait vue rouler à ses pieds. Est-ce pour cela que le jeune prodige du vin deviendra un faussaire de génie, falsifiant des étiquettes et soutirant des sommes colossales à des collectionneurs fortunés pour redistribuer l’argent à des sans-abri ? François-Henri Désérable, expert dans l’art de créer une langue et un monde, suggère et raconte. Il nous dit tout sur le vin, célèbre au passage la splendeur de la Romanée-Conti, à laquelle Anne Sylvestre consacra une chanson, et met en scène dans « Le Palais » des dizaines de personnages flamboyants, dont le chroniqueur El Baresed. Avec le procès d’Arun, hors-la-loi au grand cœur, qui ouvre et clôt ce récit se déployant sur vingt ans, il offre un flamboyant thriller où, ici… les crimes se dégustent.

En couronnant « L’Inconnue du quai de Javel » et « Le Palais », on peut dire que les jurés du Goncourt ont eu du flair et ceux du Renaudot, du nez !

Jean-Rémi BARLAND

« L’Inconnue du quai de Javel », Philippe Jaenada, Flammarion, 525 pages, 23 €.

« Le Palais », François-Henri Désérable, Gallimard, 401 pages, 23 €.

Articles similaires